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MEMOIRES 



DES 



CONTEMPORAINS. 



SE TROUVE AUSSI 
A LA GALERIE DE BOSSANGE PÈRE, 

LIBRAIRE DE S. A. S. MONSETGNEUR LE DUC d'oRLEANS, 

rue de Riehelieu, n° 60. 



IMPltlMElilE DE LACIIEVAUDIEllE FILS. 

SUCCESSEUR DE CELLOT, 

rue du Colombier , n. 5o, 



MÉMOIRES 



DES 



CONTEMPORAINS, 



POUR SERVIR A L HISTOIRE DE FRANCE, 



ET PRINCIPALEMENT A CELLE 



DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L'EMPIRE. 



Ç^rtisiïw (Watson, 



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BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES, 

'E SEINE, 
1824. 



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MÉMOIRES 



DE 



LOUIS- JÉRÔME GOHIER, 

PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE 

AU l8 BRUMAIRE. 



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MÉMOIRES 



DE 



LOUIS- JÉRÔME GOHIER 

PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE 

AU l8 BRUMAIRE. 

TROISIÈME PARTIE. 



SOMMAIRE. 

Consulat provisoire. — § i. Relation de Bonaparte sur la 
manière dont Sieyes a dispose' de la caisse du directoire. 
- — 2. Domaine de Crosne donne' à Sieyes : ses équivalents. 

— Commission executive provisoire. — 3. Envoi de procon- 
suls dans les départements. — 4- Première liste de pros 
eriptions. — 5. Péportation convertie en exil. — 6. Enlè- 
vements des filles publiques; motifs de ces enlèvements. 

— 7. Nouvelles sources de revenus publics. — 8. Police 
de Fouché. — 9. Epurations. — Commissions législatives 
provisoires. — 10. Rapport de l'emprunt forcé. Création 
d'impôts. — 11. Hauts fonctionnaires salariés, délivrés 
de la perception progressive. — 12. Création de cent cin- 
quante millions d'inscriptions foncières. — i3. Propriétés 

TI. ' 1 



MEMOIRES 

nationales mises à la disposition des consuls provisoires. 
— i4- Rapport de la loi des otages; mesures qui ^rem- 
placent. — i5. Usurpation du pouvoir constituant. — 16. 
Nouvelle formule de serments. — 17. Motif du plan de 
Sieyes. — Plan de Sie\es. — 18, Jury constitutionnaire ; 
grand electorat. — 19. Observations de Bonaparte sur le 
projet de Sieyes. — 20. Soupçons de Bonaparte sur les in- 
tentions de Sieyes. — 21. Bases de la constitution de 
l'an 8. — 22. Adresse de Garât sur la constitution de l'an 8. 

20. Mise en activité de la constitution de l'an 8. — 

24. Événements qui doivent en résulter. — 25. Lettres de 
Bonaparte au roi d'Angleterre et à Louis XVIII. — Gou- 
vernement consulaire. — 26. Création des préfectures. — 
27. Motifs des encouragements donnés aux sciences et aux 
arts. — 28. Code civil. — 29 et 3o. Jury dénaturé par 
Bonaparte. — 3 1. Institution des juges spéciaux pour crimes 
d'état. — 32. Création de la Légion-d'Honneur. — 33. Ordre 
de la Couronne de fer. — 34- Ordre des Trois Toisons d'or. 

55. Ordre de laRéunion. — 36. Sénat. — 37. Conseil 

d'état. 38. Régime des sénatus-consultes. 



DE GOHIER. 



CONSULAT PROVÏSOIRI-:. 



On a Vu ce qu'a fait dans quelques mois le di- 
rectoire exécutif, renouvelé au 3o prairial an 7 , 
ce gouvernement si décrié par les hommes du 
18 brumaire, si dénué de moyens, si contrarié 
par le traître qu'il recelait dans son sein ; l'état 
où était la république , l'état où il l'a laissée au 
moment où il a été renversé. 

Voyons maintenant ce que fera le gouverne- 
ment de Bonaparte, si vanté , si puissant, si riche 
en moyens de toute espèce, si bien secondé par 
tant d'habiles coopérateurs ; quel sera le résultat 
des grands exploits de Napoléon , et ce que la 
France gagnera en passant sous sa domination 
absolue. 

Avant tout, Bonaparte va nous apprendre ce 
que Sieyes a gagné! Rien de plus piquant que 
le début de la première séance des triumvirs. 

§ l; 

« Sieyes , nous dit le narrateur de Sainte-Hé- 
»lène, est fort intéressé. Dès la première réunion 
»des trois consuls en séance, et dès qu'ils furent 
» seuls, Sieyes fut mystérieusement regarder aux 
» portes du palais si personne ne pouvait enten- 
»dre; puis, revenant à Napoléon, il lui dit avec 

1. 



4 MÉMOIRES 

» complaisance et à demi-voix , en lui montrant 
» une espèce de commode : Voyez-vous ce beau 
» meuble ! vous ne vous doutez peut-être pas de sa 
» valeur? Napoléon crut qu'il lui faisait considé- 
» rer un meuble de la couronne, et peut-être qui 
«aurait servi à Louis XVI. Ce n'est pas du tout 
» cela , lui dit Sieyes voyant sa méprise ; je vais 
»vous mettre au fait. Il renferme huit cent mille 
» francs!... Et ses yeux s'ouvraient tout grands. 
» Dans notre magistrature directoriale , nous avions 
» réfléchi qu'un directeur sortant de place pouvait 
y>fort bien rentrer dans sa famille sans posséder 
»un denier, ce qui n'était pas convenable : nous 
» avions donc imaginé cette petite caisse, de laquelle 
» nous tirions une somme pour chaque membre sor- 
»tant... En cet instant plus de directoire; nous 
» voilà donc possesseurs du reste : qu'en ferons- 
» nous ?. . . 

» Napoléon , qui avait prêté une grande atten- 
» tion , et commençait enfin à comprendre , lui ré- 
» pondit : Si je le sais, la somme ira au trésor pu- 
y>blic; mais si je l'ignore, et je ne le sais point 
» encore 9 vous pouvez vous la partager vous et 
»Ducos 3 qui êtes tous deux anciens directeurs. 
» Seulement dépêchez-vous , car demain il serait 
» peut-être trop tard. Les collègues ne se le firent 
» pas dire deux fois , observait l'empereur. Sieyes 



DE GOHIER. 5> 

» se chargea hâtivement de l'opération , et fit le 
«partage, comme dans la fable, en lion. Il fit 
» nombre de parts ; il en prit une comme plus 
» ancien directeur , une autre comme ayant dû 
» rester en charge plus long-temps que son col- 
» lègue, une autre parcequ'il avait donné l'idée 
» de cet heureux changement , etc. , etc. : bref , 
» dit l'empereur, il s'adjugea six cent mille francs, 
» et n'en envoya que deux cent mille au pauvre 
» Ducos , qui , revenu des premières émotions , 
«voulait absolument reviser ce compte et lui 
» chercher querelle T . 

» Tous les deux revenaient à chaque instant à 
» ce sujet à leur jeune collègue, pour qu'il les 
»mît d'accord; mais celui-ci répondait toujours : 
» Arrangez-vous entre vous : soyez surtout tran- 
» quilles; car, si le bruit en remontait j usqu à moi, 
» il vous faudrait abandonner le tout. » 

On annonce que Sieyes va répondre à Bona- 
parte ; et que répondra-t-il ? S'il nie , il sait qui 
peut le confondre !... S'il avoue , il s'accuse d'une 
soustraction frauduleuse , de s'être emparé d'une 

1 Ducos m'a assuré qu'il n'avait reçu que cent mille 
francs : l'erreur de Bonaparte n'est pas une de celles au 
redressement desquelles Sieyes soit intéressé. S'il eroit 
devoir en signaler d'autres, qu'il n'oublie pas que je suis 
là pour relever celles qui lui échapperaient à lui-même. 



G MÉMOIRES 

caisse qui n'appartenait à aucun membre du di 
rectoire , ou qui appartenait à tous. En ne son- 
geant point aux ex-directeurs absents, dans cet 
ignoble partage , on leur rendit justice. 



La caisse du directoire suffira-t-elle aux désirs 
intéressés de Sieyes , pourra-t-elle étancher sa soif 
de l'or? Non... L'acolyte de Bonaparte aspire à 
une plus haute fortune , et c'est par les moyens 
qu'il va employer qu'on pourra se faire une juste 
idée de toutes les ressources de son génie. 

« Que vous êtes heureux! dit-il un jour au 
» héros du 18 brumaire; tout l'honneur de cette 
» fameuse journée vous sera rapporté !... Je vois 
«déjà les statues que la nation vous élèvera!... 
«tandis que mes concitoyens seront peut-être 
» assez injustes pour me faire un crime de la part 
» que j'y ai prise, si un acte éclatant de la recon- 
i) naissance nationale ne prévient leur jugement. 

» Rien n'est si facile que de vous donner cette 
» satisfaction , dit Bonaparte ; les commissions 
» consulaires vont se réunir pour proclamer que 
«vous avez bien mérité de la patrie!... » Sieyes 
fait la grimace et ne dit mot. « Cette déclaration 
»ne vous suffit pas? continue Bonaparte; dites 
»donc franchement ce que vous voulez. »Sie\es, 



DE GOHIER. 7 

un peu embarrassé, répond en hésitant : « Croyez- 
»vous 9 citoyen consul, qu'un domaine quelconque, 
» monument de la munificence nationale s ne sérail 
»pas plus digne d'être offert à celui qui a coopéré 
»àvos grands desseins , et qui a V honneur d'être 
» votre collègue? — Oh ! je comprends... J'en eau 
» serai avec Ducos. » 

Ducos , qui m'a rapporté cette anecdote , m'as- 
sura que Bonaparte, en lui faisant part de cet en- 
tretien , n'avait pu lui dissimuler de quel oeil i I 
voyait cette démarche. « Vous êtes plus facile à 
» contenter, mon pauvre Ducos, lui dit-il; il faut 
» gorger ce prêtre de biens pour en avoir raison.» 
En conséquence, pour avoir raison de Sieyes, 
les deux consuls, Bonaparte et Roger-Ducos, pro- 
posent, le 3o frimaire an 8 , à la commission du 
conseil des cinq-cents, de décerner au citoyen 
Sieyes 3 à titre de récompense nationale , la pro- 
priété de l'un des domaines qui sont à la disposi- 
tion de l'état; et, sur un rapport fait dans la 
même séance par Arnould de la Seine, le domaine 
national de Crosne 3 département de Seine-et-Oise , 
ou tout autre équivalent, est décerné en toute 
propriété 3 pleine et entière 3 au citoyen Sieyes, à 
litre de récompense nationale l . 

' Voyez la proposition et le décret, Pièces justificatives, 



8 MÉMOIRES 

Le domaine de Crosne n'était pas un bien dont 
la nation pût disposer ; Sieyes ne l'ignorait pas ; 
mais , entre ses mains , son équivalent était une 
mine que personne mieux que lui ne pouvait 
exploiter. Le domaine de Crosne, de la valeur 
duquel le propriétaire actuel ne se doute certai- 
nement pas, s'est vu remplacé par le superbe 
hôtel de l'Infantado , et la riche ferme de la Fai- 
sanderie à Versailles , qui seule vaut le don érigé 
en récompense nationale. En échange de ces 
belles propriétés , Sieyes a successivement été 
libéralement, magnifiquement indemnisé par le 
gouvernement qu'il avait si bien servi; et, d'é- 
quivalent en équivalent 9 il est devenu un million- 
naire qui , il y a peu de temps , cherchait à 
placer une somme considérable sur nos meil- 
leures maisons de banque *> 

Mais laissons Sieyes dans l'embarras de ses ri- 
chesses , et suivons les opérations du consulat , 
substitué provisoirement au gouvernement di- 
rectorial. La France fut bientôt en état de pré- 

1 Dans la position où se trouve Sieyes, célibataire, en- 
touré de Français déportés sans ressource, comment peut-il 
s'occuper de placement de fonds? C'est en spéculant sur 
un plus noble intérêt, en recouvrant du vernis de la bien- 
faisance son immense fortune, qu'il devrait chercher à se la 
faire pardonner. 



DE GOHIER. 9 

voir tout ce qu'elle avait lieu d'attendre du beau 
mandat dont Lucien Bonaparte avait d'avance 
présagé avec tant d'enthousiasme les grands ré- 
sultats. 

COMMISSION EXECUTIVE PROVISOIRE. 

§ 3. 

I 

Les triumvirs débutèrent par envoyer des pro- 
consuls dans toute la France , et ce fut parmi les 
représentants du peuple que ces proconsuls 
furent choisis. Jouissant des traitements réservés 
aux membres du corps législatif qu'on se pro- 
posait de détruire , agents salariés de la puis- 
sance executive provisoire, leur mission avait 
le triple objet de pallier les attentats du 19 bru- 
maire, de préparer le peuple au régime qu'on 
lui destinait, de désigner au nouveau gouverne- 
ment, et les sujets sur lesquels il pouvait comp- 
ter , et les hommes dont il devait redouter le 
civisme. Cette mesure, renouvelée du comité de 
salut public, renouvela la terreur qu'elle avait 
inspirée , et par cela même elle convenait parfai- 
tement à Bonaparte , qui voulait jeter l'épouvante 
dans les cœurs qu'il ne pouvait séduire ni cor- 
rompre. Toute la France fut livrée à une réac- 
tion générale , lorsque dans tous les journaux 



io MEMOIRES 

on annonçait que le 18 brumaire ne serait suivi 
d'aucune réaction. 

§4- 

Plus d'actes oppressifs !... plus de listes de 
proscription ! s'était écrié Lucien Bonaparte en 
terminant la séance du 1 9 brumaire ; et à peine 
les triumvirs sont-ils installés , qu'ils proscrivent, 
emprisonnent , déportent sans jugement des ci- 
toyens de toute espèce , les représentants du 
peuple qu'ils avaient retranchés du corps législa- 
tif, après les avoir poursuivis la baïonnette aux 
reins jusque dans le sanctuaire des lois!... Sup- 
posant la tranquillité intérieure menacée par le 
séjour en France de ces députés fidèles à leurs 
serments, dont la présence devait sans doute 
porter le trouble, mais dans le for intérieur de 
leurs proscripteurs seulement, ils prennent 
contre eux et les prétendus jacobins qu'ils ju- 
gent à propos de leur associer la plus étrange 
résolution ! Après avoir emprisonné les proscrits 
dont ils peuvent se saisir, ils arrêtent que ceux 
qu'ils n'ont pas sous leur main , pour disposer 
suivant leur bon plaisir de leurs personnes, 
seront tenus d'aller eux-mêmes au-devant des 
chaînes qu'on va leur préparer ; de se rendre 
les uns à Roc fie fort , les autres à La Rochelle , où 



DE GOHIER. 11 

ils trouveront une prison pour les recevoir, et Un 
vaisseau pour les conduire à la Guiane française. 

On aura peine à croire qu'un pareil arrêté ait 
pu exister; en voici le texte précis : 

« Les consuls de la république, en exécution 
»de l'article 3 de la loi du 19 de ce mois, qui les 
» charge spécialement de rétablir la tranquillité 
» intérieure, ont arrêté le 26 brumaire : 

» Article 1 er . Les individus ci-après nommés : 
»Destrem, ex-député, Aréna, ex-député, Mar- 
»quésy, ex-député, Truc, ex-député, Félix Le- 

)) PELLETIER, CHARLES HeSSE, SciPION DU RoiTRE, 

»Gagny, Massard, Fournier, Giraud, Fiquet, 
»Basch, Boyer, ^anhec, Michel, Jorry, Bru- 
» tus Maignet , Marchand , Garriel , Mamin , 
»J. Sabathier, Clémence, Marné, Jourdeuil, 
»Metge, Mourgoing, Corchant, Meignant (de 
» Marseille), Henriot, Lebois, Soulavie, Du- 
«breuil, Didier, Lamberté, d'Aubigny, Xavier 
«Audoin, sortiront du territoire continental de 
» la république, et seront à cet effet tenus de se 
» rendre à Rochefort, pour être ensuite conduits 
»et retenus dans le département de la Guiane 
i> française. 

D I 

«Article 2. Les individus ci-après nommés : 
»Briot, Antojnnelle^ Lachevardiere, Poulain- 
» Grandpré, Grandmaison, Talot, Qiurot, d'Au- 



12 MÉMOIRES 

»BERMENIL, FRISON, DE CLERQ , JOURDAN (de la 

«Haute- Vienne), Lesage-Senault, Prudon, Gro- 

«CASSAND, DORIMOND, GlJESDON , JULIEN de Toil- 

»louse, Sawthonax, Tilli, ex-chargé d'affaires à 
«Gênes, Stévenott, Gastaing, Bouvier et Del- 
»bret, seront tenus de se rendre dans la com- 
»mune de La Rochelle, département de la Cha- 
» rente-Inférieure, pour y être ensuite conduits et 
» retenus dans tel lieu de ce département qui sera 
» indiqué par le ministre de la police générale. » 

Des gouvernants qui s'étaient prononcés avec 
tant d'éclat contre tous les excès révolution- 
naires auront-ils du moins, en prenant cet ar- 
rêté, passablement révolutionnaire, offert d'avan- 
cer les frais du voyage?... L'arrêté, au contraire, 
dessaisit de l'exercice de tout droit de propriété 
les malheureux qui devaient aller ainsi en pèle- 
rinage au-devant de la déportation. 

« Immédiatement après la publication du pré- 
»sent, porte l'article 3, les individus compris 
» dans les deux articles précédents seront dessai- 
si sis de l'exercice du droit de propriété , et la re- 
»mise ne leur en sera faite que sur la preuve 
» authentique de leur arrivée au lieu fixé par le 
» présent arrêté. 

«Article L\. Seront pareillement dessaisis de ce 
» droit ceux qui quitteront le lieu ou ils se seraient 



DE GOHIER. i3 

» rendus 3 ou celui où ils auraient été conduits en 
» vertu des dispositions précédentes. » 

Dessaisir de l'exercice du droit de propriété, 
pour forcer les citoyens frappés d'une lettre de 
cachet à se rendre dans le lieu de leur exil, et à 
y rester, est un expédient inventé par le gouver- 
nement sorti des décombres du 1 8 brumaire , et 
bien digne de lui !... Sous le règne patent des 
lettres de cachet, cette belle invention n'était 
pas encore connue; on ne se permettait pas du 
moins d'en faire usage : les triumvirs en auraient 
appris à M. de Saint-Florentin lui-même. 

Cette liste de proscrits, où se trouvaient acco- 
lés à des noms odieux les noms de citoyens les 
plus recommandables, de représentants du peu- 
ple aussi distingués par leurs talents que par 
leur patriotisme, de généraux qui, à la tribune 
nationale, comme dans les camps, avaient con- 
stamment défendu la république, révolta ceux 
même qui osaient tout espérer de la révolution 
du 18 brumaire; et l'indignation qu'inspira l'in- 
fâme arrêté ne permit pas au triumvirat de le 
mettre à exécution. 

Dès l'instant qu'il fut connu, des radiations 
partielles en signalèrent l'injustice. De toutes 
parts des cris s'élevèrent contre l'inscription sur 
cette liste du vainqueur de Fleurus , firent rou- 



i4 MEMOIRES 

gir ses proscripteurs , et les forcèrent de faire 
disparaître son nom de la fatale liste. 

Le tribunal de cassation tout entier réclama 
contre la déportation de Xavier Audoin, l'un 
de ses membres, et le fit mettre en liberté. On 
n'osa pas refuser à Talleyrand l'adjuclant-général 
Jorry, qui défendait nos frontières au moment 
où on le déportait. 

§ 5. 

Les proscripteurs, voyant l'impression fâcheuse 
que causait cet acte de fureur, en contradiction 
manifeste avec toutes leurs promesses, avec leurs 
déclamations contre des mesures bien moins sé- 
vères , commandées par d'impérieuses circon- 
stances au gouvernement qu'ils venaient de ren- 
verser, n'osèrent en poursuivre l'exécution; mais, 
pour ménager leur amour-propre, et n'avoir pas 
l'air d'avoir pris inconsidérément une résolution 
aussi violente, ils font provoquer par leur mi- 
nistre de la justice, Cambacérès, les nouvelles 
mesures qu'ils jugent à propos de lui substituer. 

A la suite de son rapport sur la promulgation 
du décret du 18 brumaire et de l'acte du 19, le 
complaisant ministre, après avoir reconnu la né- 
cessité des mesures adoptées par les consuls pour 
empêcher les individus compris dans l'arrêté au 



DE GOHIER. i5 

26 brumaire de porter le trouble dans la répu- 
blique, déclare qu'il n'est plus besoin, pour y 
maintenir la tranquillité, que de les soumettre à 
une stricte surveillance. 

En conséquence, « les consuls de la rêpubli- 
» que , après avoir entendu le ministre de la 
«justice, tant sur la promulgation du décret du 
» 1 8 et de la loi du 1 9 brumaire , que sur les 
«mesures de sûreté déterminées par l'arrêté 
» du 26 brumaire, arrêtent : 

»Que les individus qui, en conformité de 
»l'art. i er , étaient tenus de sortir du territoire 
» continental de la république , et ceux qui de- 
» vaient se rendre dans le département de la Cha~ 
» rente-Inférieure, sont mis sous la surveillance du 
«ministre de la police générale... Qu'ils se relire- 
» ront respectivement dans les communes qui leur 
«seront désignées par ce ministre; ils y demeu- 
«reront jusqu'à ce qu'il en soit autrement or- 
» donné. 

«Il leur est, en conséquence, enjoint de se pré- 
«senterà l'administration municipale, aux épo- 
ques que le ministre de la police aura soin de 
«déterminer. » 

Cette mesure , pour être moins atroce , n'était 
pas moins illégale. Les triumvirs n'avaient pas 
plus le droit d'exiler, de soumettre à une surve.il- 



16 MÉMOIRES 

lance indéfinie, que de déporter sans jugement. 
Et ne croyez pas qu'en faisant ce pas rétrograde, 
Sieyes et Bonaparte renoncent à leur première 
résolution ! . . . Ils attendront seulement qu'une 
circonstance moins intempestive leur fournisse 
un prétexte moins révoltant pour débarrasser la 
police générale de la surveillance qui lui était 
imposée , et dont elle s'acquittait si bien. 

§6. 

Lorsqu'on ne parlait que de déportations 
faites , de celles qu'on se proposait de faire , le 
ministre de la police Fouché, qui était un 
homme moral , comme tout le monde sait, fit un 
beau jour enlever les filles publiques au Palais- 
Royal, et dans les autres lieux où elles tenaient 
leurs assises. Comme cet enlèvement se fit à l'é- 
poque où Bonaparte avait donné l'ordre au mi- 
nistre de l'intérieur d'engager une troupe de co- 
médiens pour l'armée d'Orient, on imagina qu'il 
pouvait avoir l'attention d'y ajouter une pacotille 
du Palais-Royal. Le bruit courut que ces mal- 
heureuses allaient être déportées en Egypte. 

Le Moniteur , qui avait parlé comme d'une 
mesure ordinaire de la déportation des députés 
éliminés, s'empressa de démentir celle des filles 
publiques, comme étant un bruit injurieux à 



DE GOHIER. 17 

l'autorité. C'est une accusation de tyrannie dont 
le consul Bonaparte (particulièrement ) s'est cru 
très offensé 9 dit le journaliste , indigné qu'on pût 
supposer le chef du consulat provisoire capa- 
ble de traiter des filles de mauvaise vie avec 
aussi peu de ménagement que des députés éli- 
minés ! ! ! 

« Le magistrat, continue le Moniteur, peut 
» vouloir mettre obstacle au débordement des 
«mœurs, mais non violer les lois pour sévir sans 
» mesure contre des fautes qui blessent les mœurs; 
»et la république n'a point à craindre que 9 pour 
» faire cesser ce désordre , qui n'est ni nouveau 
» ni absolument destructif de la société , les consuls 
» aillent offenser la liberté publique et menacer la 
» s ûreté générale. » 

Ainsi , lorsque, sous le régime consulaire , les 
plus honnêtes citoyens doivent trembler, voilà 
donc du moins les filles publiques rassurées 
contre la déportation ! ! ! 

Effectivement, Fouché, qui n'avait d'autre 
objet que de régulariser et non d'entraver le 
commerce des filles de mauvaise vie, n'avait fait 
faire cet enlèvement simultané que pour les obli- 
ger à prendre des patentes. Ce ministre , qui avait 
autant que son maître horreur de l'anarchie, 
voulut que l'ordre régnât dans le désordre même; 
11. 2 



iS MEMOIRES 

organisa la prostitution, comme il organisa les 
jeux, comme il organisa l'espionnage. 

Avant le 1 8 brumaire , il y avait bien des filles 
publiques, mais la police n'était pas intéressée à 
leur galant commerce. Elles ne pouvaient pa- 
raître en public qu'avec une certaine précaution; 
qu'en se couvrant du voile trompeur d'une dé- 
cence factice qui les décelait, sans blesser la pu- 
deur , sans faire rougir les femmes honnêtes. Les 
galeries du Palais-Royal leur étaient ouvertes ; 
mais, dans ce bazar même de la corruption, elles 
n'auraient osé se faire remarquer par l'étalage 
scandaleux de leurs charmes. Enfin leur état était 
précaire; elles n'étaient pas patentées filles sou- 
mises ; elles n'avaient pas une médaille à présen- 
ter pour rassurer le timide amateur!... 

§ 7- 

Quoique le directoire eût ? au 3o prairial, fermé 
les maisons de jeux, s'il s'en trouvait encore quel- 
ques unes à l'époque du 18 brumaire, le privi- 
lège de ruiner ses concitoyens, de mettre le dés- 
ordre et le désespoir dans les familles, ne for- 
mait point une branche des revenus publics; le 
gouvernement n'était point le complice salarié de 
tous les crimes qui en sont les suites malheu- 
reuses; il n'en retirait pas des millions!... 



DE GOHIER. 19 

§ 8. 

La police avait ses agents , mais elle ne violait 
pas l'asile des citoyens , elle n'en remplissait pas 
leurs maisons; elle prévenait et poursuivait le 
crime, mais elle ne cherchait pas à augmenter 
le nombre des criminels, en faisant assiéger la 
misère, le malheur, le mécontentement et le 
désespoir par une armée d'agents provocateurs. 
Si les sources de corruption existaient , ce n'est 
que lorsque Fouché en a agrandi les canaux qu'il 
en est sorti des torrents qui ont inondé la répu- 
blique \ 

1 Chaque phase de la révolution eut ses victimes. La ré- 
volution du 18 brumaire ne fut pas celle qui en fit le moins; 
toutes s'adressèrent à Fouché , et lui demandèrent du pain. 
Trop corrompu pour ne pas leur faire acheter ses bienfaits, 
ce fut en les dégradant qu'il fournit à la plupart les moyens 
de vivre. Il n'accueillit le patriotisme que pour avoir des 
espions auprès des patriotes; l'aristocratie, que pour mieux 
connaître les projets des aristocrates ; que pour tromper les 
uns et les autres par cette double manœuvre. C'est à tbrce 
d'intrigues et d'impudence qu'il surprit la confiance de tous 
les gouvernements qui l'employèrent successivement, et 
qui ont eu également lieu de s'en repentir. 

Un tour de force de sa part donna au gouvernement im- 
périal lui-même une grande idée de son adresse. 

Bonaparte, qui n'ignorait pas que rien ne fait mieux con- 

2. 



20 MÉMOIRES 

§ 9- 

Bonaparte et Sieyes ne se bornèrent pas à exi- 
ler de la capitale ceux qu'ils avaient d'abord con- 
damnés à la déportation : tous les fonctionnaires 
publics des départements, administrateurs ou 
magistrats, qui avaient montré quelque énergie 
pendant ta révolution ; tous ceux qui n'offrirent 
pas aux proconsuls des garanties suffisantes , et 
qu'on pouvait soupçonner de quelque attache- 
ment au gouvernement qu'on venait de détruire, 
furent traités en ennemis de celui qu'on se pro- 
posait d'établir. 

Toute administration qui négligea d'envoyer 
des adresses de félicitation , qui ne s'empressa 
pas de rivaliser d'enthousiasme , vrai ou faux , 
avec les écrivains salariés pour louer le 1 8 bru- 

naître l'homme public que les actes secrets de sa vie privée, 
qui aimait à tout savoir, et ne se scandalisait de rien Bona- 
parte s'étant un jour plaint àFouché de sa police, de ce que 
surtout elle ne pouvait franchir le seuil des appartements des 
hommes qui l'approchaient de plus près, l'audacieux mi- 
nistre osa lui présenter un rapport qui lui prouva que non 
seulement il savait pénétrer dans les appartements les plus 
secrets de ses courtisans, mais que les siens mêmes n'é- 
taient pas à l'abri de l'œil inquisitorial de sa police!... 

« C'est bien , lui dit froidement Bonaparte, vous faites 
» votre métier. » 



DE GOHIER. 21 

maire , fut aussitôt remplacée. Il fallait encenser 
les dieux du jour, ou cesser d'être. 

C'est de cette position étrange où se trouvè- 
rent les employés de la république , de la crainte 
d'être entraînés dans le bouleversement qui les 
menaçait tous, que sortirent toutes ces basses 
flatteries, toutes ces acclamations qui ont rem- 
pli les journaux à cette époque. 

COMMISSIONS LÉGISLATIVES PROVISOIRES. 

La conduite des commissions mises à la place 
des deux conseils ne fut ni plus régulière ni 
moins audacieuse que celle de la commission exe- 
cutive qui remplaçait le directoire. Elles ne res- 
pectèrent pas plus les lois fondamentales de la ré- 
publique , les principes de la souveraineté natio- 
nale , que la commission executive ne respectait 
la liberté individuelle des citoyens. Mais, sur la 
proposition formelle des consuls, elles débutèrent 
par rapporter la loi qui établissait l'emprunt forcé, 
par abolir celle qui autorisait les communes à 
prendre des otages, pour se garantir des pillages 
sur les grands chemins , des assassinats à domi- 
cile ; et les journaux du temps ne manquèrent pas 
de solenniser un début si heureux. 



22 MÉMOIRES 

§ 10. 

En adressant aux commissions législatives pro- 
visoires le rapport de son ministre des finances 
sur l'emprunt forcé , ce n'est pas une simple mo- 
dification de la loi que demande Bonaparte , ce 
ne sont point les sages dispositions proposées 
par la commission des cinq-cents qu'il réclame : il 
ne veut point d'emprunt forcé; mais, à titre d'im- 
pôt , il prétend qu'on lui assure la somme que 
devait produire l'emprunt et plus encore. Le 
même Thibault , qui avait présenté le projet una- 
nimement adopté par la commission des cinq- 
cents, dont il était l'organe, propose, au nom de 
la commission législative provisoire , de lever 
vingt-cinq centimes par franc sur les impositions 
foncières, personnelles, mobiliaires et somp- 
tuaires. La seule différence qu'offrait ce mode de 
répartition, c'est que, dans le projet de la com- 
mission des cinq-cents, les cotes de la contri- 
bution personnelle qui n'excédaient pas trois 
journées de travail , et les seules patentes de 
quarante francs et au-dessous, étaient affranchies 
de la levée de l'emprunt forcé. Le gouvernement 
républicain pensait avec raison qu'on ne pouvait 
classer au rang des préteurs que ceux qui pou- 
vaient être en état de prêter. Dans le nouveau 



DE GOHIER. 20 

projet , au contraire , les citoyens les plus pau- 
vres se virent , comme les contribuables les 
plus aisés, passibles de l'impôt, tandis que les 
patentes au-dessus de quarante francs n'y furent 
pas plus soumises que celles au-dessous. 

Le ministre des finances allégua, dans le rap- 
port qui lui fut commandé par les consuls, que 
le coup porté au commerce et à l'industrie par la, 
loi sur l'emprunt forcé l'avait déterminé à propo- 
ser de ne pas faire frapper la subvention de guerre 
sur les patentes , tandis qu'il en rejetait le fardeau 
sur la classe la plus misérable du peuple , sur 
ceux dont la contribution personnelle n'excédait 
pas trois journées de travail. 

Si le ministre des finances eût été plus franc , 
il serait convenu que l'affranchissement des pa- 
tentes au-dessus de quarante francs avait bien un 
autre motif. Il n'eût pas dissimulé que Bonaparte 
voulait réaliser un emprunt de douze millions , 
et que c'était aux hommes à hautes patentes , aux 
négociants et banquiers de la première classe 
qu'il en avait fait la demande dès le 7 frimaire. 
En effet , si , dans la réunion des négociants et 
banquiers qu'il appela auprès de lui , il obtint 
quelques souscriptions , ce ne fut que le 24 fri- 
maire, le jour même où la subvention de guerre 
fut adoptée par la commission des cinq-cents, 



24 MÉMOIRES 

que les conditions de l'emprunt furent réglées. 

Le Moniteur, à l'occasion de cet emprunt, s'ex- 
tasie sur la confiance publique , que ranimèrent de 
plus en plus les résultats de la mémorable journée 
du 19 brumaire,.. Cependant , quoique les fonds 
de la subvention de guerre fussent affectés à 
l'acquittement de l'emprunt que voulait faire Bo- 
naparte, quoique les commissaires du commerce 
fussent eux-mêmes chargés d'en faire le recou- 
vrement , quoiqu'ils fussent déjà nantis des let- 
tres de crédit de la trésorerie nationale sur tous 
les départements , il fallut encore recourir aux 
moyens qu'emploient ordinairement les gens 
sans ressource. Ce ne fut qu'en excitant la cu- 
pidité des prêteurs par les chances hasardeuses 
d'une loterie de quarante mille billets de trois 
cents francs chacun , que la souscription de 
l'emprunt de douze millions put être couverte. 
Ainsi ce fut en mettant son crédit en loterie , 
après avoir converti un emprunt dans un im- 
pôt, que le gouvernement consulaire signala ses 
premiers pas dans la carrière de l'administra- 
tion. 

On n'en publia pas moins dans toute la France 
qu'elle venait d'être délivrée d'une mesure odieuse 
du gouvernement qui venait d'être renversé ; que 
l'emprunt forcé était rapporté : tandis que ce pré- 



DE GOHIER. 25 

tendu rapport n'était qu'une jonglerie fiscale 1 , 
que la conversion d'un emprunt remboursable 
dans un impôt pur et simple qui ne devait pas 
être remboursé ; tandis que cette conversion du 
titre de la levée de ces cent millions était une 
véritable banqueroute faite aux contribuables , 
qu'elle privait d'un remboursement garanti par 
la loi de l'emprunt. 

Les auteurs de cette banqueroute n'en furent 
pas moins portés aux nues pour cette belle opé- 
ration financière, qui substitua un impôt de cent 
vingt millions à un emprunt remboursable de 
cent millions. 

§ 11. 

On parla moins d'une autre perception pro- 
gressive qui fixa pareillement l'attention des com- 
missions législatives provisoires. 

Thibault monte à la tribune, et, après avoir 
parlé à ses collègues du grand pas qu'ils avaient 
fait vers les principes de la justice distributive et 

1 Cette époque était celle des jongleries. Quelque temps 
après le 18 brumaire, on vit arriver aux Tuileries des char- 
rettes qui avaient traversé tout Paris , ornées de branches 
de laurier, remplies de sacs qu'on déchargea avec une 
grande ostentation. Ces sacs étaient remplis de sous de 
cloche. Le ministre Gaudin eut la bonne foi d'en rire avec 
celui qui m'a rapporté cette anecdote. 



26 MÉMOIRES 

d' économie politique , en substituant à un emprunt 
forcé un impôt forcément exigible , il s'écrie « que 
»par des économies mal entendues, tous les 
» principes de l'ordre social se trouvaient violés ; 
» que les propriétés sont attaquées , que le mé- 
» contentement devient légitime ; que la tiédeur 
»et le dégoût s'emparent des esprits; que les res- 
» sorts de l'administration générale se détendent , 
» que son mouvement s'affaiblit ; que les affaires 
» ne s'expédient plus, parceque chacun des bras 
»du gouvernement est obligé de se livrer à un 
» travail étranger pour se procurer le nécessaire , 
) que la loi lui a arraché !... » 

Les conséquences de ce préambule effrayant 
seront, sans doute, qu'il faut s'empresser de venir 
au secours des fonctionnaires publics, trop mes- 
quinement salariés. Que vous connaissez peu les 
hommes du 1 8 brumaire ! Thibault ne s'est livré 
à toutes ces déclamations, Thibault ne fait tant de 
bruit que parceque de malheureux employés , 
dont le modique traitement suffit à peine pour 
se nourrir eux et leurs familles, sont exempts de 
la retenue progressive établie par la loi du 1 ^fruc- 
tidor an 7; tandis que les hauts fonctionnaires 
publics, généreusement salariés, les membres du 
gouvernement, messieurs les députés eux mêmes, 
sont frappés de cette progression ; et Ton pense 



DE GOHIER. 27 

bien que les autorités provisoires du 19 bru- 
maire s'empresseront de réformer un abus aussi 
révoltant. En effet, la retenue est fixée au ving- 
tième des traitements, et les emplois les plus 
minces sont soumis à en partager le fardeau. 

Les arrêtés que continuèrent de prendre les 
commissions provisoires ne démentirent point 
cet éclatant début. Si , par les nouvelles mesures 
qu'elles adoptèrent , les propriétés nationales af- 
fectées au remboursement de l'emprunt forcé s'en 
trouvèrent libérées aux dépens de ceux qui fu- 
rent obligés de payer l'impôt non remboursable, 
leur libération ne fut pas de longue durée. Ces 
commissions provisoires , qui les avaient affran- 
chies de cent millions, qu'elles reportèrent à la 
charge des contribuables, créèrent, le 26 fri- 
maire, cent cinquante millions d'inscriptions fo n- 
cières, au paiement desquelles les biens natio- 
naux furent affectés *.. 

Le lendemain 27, les consuls sont autorisés à 
aliéner tous les bâtiments , terrains et emplacements 

1 Jolivet observa avec raison que ces inscriptions fon- 
cières étaient un véritable emprunt. 



28 MÉMOIRES 

appartenants à la république 3 situés à Paris 3 entre 
le Louvre , le Palais national et le jardin des Tui- 
leries 3 entre la place de la Concorde, les rues 
Saint-Florentin et Saint-Honoré. 

Ces biens étaient réservés par une loi précé- 
dente; mais une loi n'était pas faite pour entra- 
ver les opérations financières de messieurs du 1 8 
brumaire, qui d'ailleurs pouvaient croire que 
c'était pour eux que ces biens avaient été ré- 
servés. 

Les commissions législatives provisoires li- 
vrèrent également aux consuls la vente et l'exploi- 
tation des bâtiments composant le palais ci-devant 
Royal ; la maison conventuelle des ci-devant Capu- 1 
cines, rue Neuve-des-Petits-Ckamps, bâtiments et 
jardins en dépendants ; les maisons 3 emplacements 
et bâtiments composant l 3 Arsenal , y compris ceux 
des Cèlestins; le ci-devant couvent des filles Saint- 
Thomas, rue du même nom; les bâtiments et dé- 
pendances des ci-devant Petits-Pères _, et les mai- 
sons nationales occupées par les municipalités de 
Paris. 

C'est ainsi que ces commissions provisoires 
qui, sans existence légale, ne tenant leurs pou- 
voirs que d'elles-mêmes, au mépris de l'acte con- 
stitutionnel qu'elles se proposaient de détruire, 
mais qui pourtant existait encore, se sont je- 



DE GOHIER. 29 

tées sur les biens appartenants à la nation comme 
sur une proie délaissée à leurs spéculations 
avides. Fallait-il donc que le gouvernement con- 
sulaire fût nanti de toute la fortune publique, 
avant même d'être reconnu par tous les Fran- 
çais ?... 

Oui , sans doute , il le fallait , pour leur ôter 
tous les moyens de résistance et les asservir. Il 
fallait , pour les forcer à subir la loi de l'usurpa- 
teur, le rendre maître de toutes les ressources, 
de toutes les richesses nationales. Et voilà comme 
les hommes du 1 8 brumaire ont débarrassé les 
Français, non seulement de l'emprunt forcé, 
mais des biens mêmes qui en garantissaient le 
remboursement . 

§ «4- 

Les contre-révolutionnaires bonapartistes sont- 
ils mieux fondés dans leurs clameurs contre la 
loi des otages? 

Si Bonaparte s'empressa, quelques jours après 
le 18 brumaire, de se réunir aux commissions 
législatives pour abolir cette loi épouvantable, et 
qui n'était véritablement destinée qu'à épouvan- 
ter , c'est qu'il sut apprécier toutes les difficultés 
qu'elle éprouvait dans son exécution. S'il dé- 
gagea la France de l'embarras de la garde des 



3g mémoires 

otages, ce fut pour la soumettre au régime expé- 
ditif des commissions militaires 9 des cours pré- 
votales, des mises en état de siège, infiniment plus 
compatibles avec les formes de son gouverne- 
ment. Aussi voyons-nous qu'à l'instant où il fait 
ouvrir les maisons d'arrêt à quelques détenus 
pour otages, il se ressaisit de ces armes terribles 
et en frappe les communes de Caen, de Saint-Lô, 
d'Alençon, et plusieurs autres grandes communes, 
dont le Moniteur annonce la mise en état de 
siège. {Arrêté du 8 frimaire an 8. ) 

Bonaparte ne se borne pas à ces mesures re- 
doutables. Le 5 nivôse an 8, il fait annoncer, dans 
son journal officiel, « qu'on n'attend plus, pour 
» prendre les mesures les plus rigoureuses contre 
»les rebelles, que quelques renseignements sur 
«les véritables dispositions de leurs chefs. Au 
» nombre des moyens arrêtés, on cite l'abandon à 
» l'armée et aux gens fidèles du pays, de tous les 
» biens de ceux qui auront pris les armes, ou qui 
»ne justifieront pas de leur résidence chez eux 
«depuis une époque donnée. 

«On assure que cette mesure aura lieu deux 
«jours après une dernière sommation qui sera 
«faite aux insurgés; que quiconque aura pris les 
» armes pour opérer l'anéantissement des rebelles 
» sera admis au partage de leurs biens; que le 



DE GOHIER. 3i 

» partage se fera sur-le-champ et après la prise de 
» possession de chaque pays ; que des commissaires 
» partageront les propriétés des rebelles en lots équi- 
» valents à trois cents francs de revenu y et que les 
» soldats ou habitants fidèles dont les noms sortiront 
» les premiers de l'urne oà on les renfermera j oui- 
» ront des premiers lots, ainsi de suite , jusqu'à ce 
» que le peuple se trouve entièrement soumis et peu- 
»plé de propriétaires intéressés au maintien de la 
» république. "» 

Effectivement, quatre jours après cette effroya- 
ble annonce, le 7 nivôse, Bonaparte arrête que 
les communes composant l'arrondissement de 
l'armée d'Angleterre, qui ne voudraient pas dé- 
poser leurs armes et resteraient en rébellion , se- 
raient, par le général à qui le commandement de 
cette armée était confié, déclarées hors de la con- 
stitution , et traitées comme ennemis du peuple 
français. 

Et quelles étaient ces communes que le consul 
autorisait de traiter comme ennemis du peuple 
français; qu'il livrait à toutes les fureurs d'une 
armée qu'on voulait déshonorer par l'appât du 
pillage? les communes des riches départements 
de l'ouest, formant environ un vingtième de la 

1 Moniteur, pag. 071. 



32 MEMOIRES 

France; des communes qu'avait désolées la guerre 
civile , et qu'infestaient encore des hommes sti- 
pendiés par l'Angleterre, qui continuaient à se 
livrer au brigandage dont ils avaient pris l'habi- 
tude! Qu'on eût dirigé de vives poursuites contre 
ces brigands, c'était clans les limites d'une jus- 
tice rigoureuse , d'une politique sage ; mais en- 
velopper dans la même proscription des com- 
munes entières, déjà assez malheureuses par la 
présence de semblables perturbateurs , était une 
de ces mesures effroyables que rien ne peut 
justifier... Qu'on juge des malheurs que pouvait 
entraîner une résolution aussi atroce ! L'exécution 
de cet affreux arrêté fut heureusement remise 
entre les mains d'un bon Français, du général 
Hédouville, à qui le directoire avait confié l'ho- 
norable mission de pacifier la Vendée, et qui, en 
se conformant aux instructions qu'il avait re- 
çues à cette époque, Fa si heureusement remplie. 
Ceux qui ne font pas un crime à Bonaparte 
d'avoir, lorsque la France était partout triom- 
phante de ses ennemis extérieurs , donné de pa- 
reils pouvoirs , de les avoir donnés sans le con- 
cours des autorités, exigé par sa propre constitu- 
tion , ont-ils bien le droit de se récrier contre la 
loi des otages , promulguée dans les circonstances 
les plus critiques, à une époque où l'ennemi, me- 



DE GOHIER. 53 

naçant nos frontières, soufflait partout l'insurrec- 
tion et la révolte ; partout encourageait le brigan- 
dage et le massacre des républicains ? Au reste , 
les membres du directoire exécutif n'ont aucun 
intérêt à atténuer le grand service que les com- 
missions du 1 9 brumaire ont rendu à la France , 
en la délivrant de cette loi, qui n'était pas l'ou- 
vrage du directoire, et dont on ne peut lui re- 
procher d'avoir jamais abusé. 

Ce service mériterait une bien plus grande re- 
connaissance, si l'abolition de cette loi odieuse, 
comme toutes celles que commandent de fâcheu- 
ses circonstances, n'avait pas, on ne peut trop le 
répéter, replacé notre malheureuse patrie sous 
l'affreux régime des mises en état de siège, des 
commissions militaires , des mises hors de la loi, 
dont les effrayantes dispositions ne menacent pas 
seulement quelques familles qui auraient le mal- 
heur d'appartenir à des ennemis de la tranquillité 
publique, mais la totalité des citoyens de la ville, 
du canton , du département où ces terribles me- 
sures sont proclamées. 

Après leur début si vanté, les commissions 
executives et législatives provisoires ne tardèrent 
pas à jeter le masque dont les hommes du 18 
brumaire avaient d'abord oherché à se couvrir : 
ce ne fut plus seulement ces lois de circonstances, 
ii. 3 



54 MEMOIRES 

qui déplaisent toujours à une nation libre, qu'elles 
résolurent d'attaquer, mais la constitution elle- 
même, sans se renfermer dans les limites que 
leur traçait l'acte du 19 brumaire. 

USURPATION DU POUVOIR CONSTITUANT. 

§ i5. 

L'article 1 1 de l'acte du 19 brumaire chargeait 
les commissions du conseil des cinq-cents et du 
conseil des anciens, de préparer les changements 
à porter aux dispositions organiques , dont V expé- 
rience fait sentir les vices et les inconvénients. 

Ces changements, suivant l'article 1 2 , ne pou- 
vaient avoir pour but que de consolider , garan- 
tir et consacrer inviolablement la souveraineté du 
peuple français , la république une et indivisible , 
le système représentatif ^ la division des pouvoirs , 
la liberté , l'égalité , la sûreté et la propriété. 

Suivant l'art. i3, la commission consulaire pou- 
vait leur présenter ses vues à cet égard. 

Quel parti allons -nous prendre? dit Sieyes 
aux deux commissions législatives réunies. Nous 
occuperons-nous sérieusement à rapetasser l'ou- 
vrage de l'honnête Bodin des Ardennes ? La com- 
mission à la tête de laquelle se trouvait ce dé- 
puté était chargée comme nous de disposer les 



DE GOHIER. 55 

lois organiques de la constitution de 9,5; d'y faire 
simplement quelques changements, pour lui faire 
perdre la teinte révolutionnaire dont elle était 
entachée. Après y avoir bien réfléchi, cette com- 
mission pensa qu'une constitution ne devait pas 
être une pièce de marqueterie; qu'il fallait relé- 
guer dans les archives du comité de salut public 
l'ouvrage fait sous l'influence de Robespierre, et 
présenter une nouvelle constitution plus digne 
du peuple français. 

Ce qu'on a fait alors, il faut, à plus forte rai- 
son, le faire aujourd'hui. Tous les changements 
que nous pourrions imaginer ne satisferaient ni 
ceux qui ont attaqué la constitution de l'an 5 , ni 
ceux qui l'ont défendue. Qui sait même si un seul 
lambeau de cette constitution ne suffirait pas 
pour réveiller des idées qu'il est de notre inté- 
rêt d'écarter? 

Dans ce cas, dit l'un des commissaires, il faut 
donc commencer par rétracter le serment qu'au 
19 brumaire les éliminés nous ont fait prêter 
individuellement. 

§ 16. 

Gardez-vous-en bien, reprit Sieyes, ce serait 
convenir que vous vous croyez liés par ce ser- 
ment ; pour l'anéantir , il suffit d'adopter une 

3. 



36 MÉMOIRES 

nouvelle formulé, celle par exemple du serment 
prêté par la coanmission consulaire. 

C'est le texte précis d'un vieil adage inventé 
tout exprès pour mettre à l'aise la conscience des 
nouveaux législateurs : Posteriora derogant prio- 
ribuSj, le dernier serment prêté anéantit tous les 
autres. 

Chollet fut, en conséquence, chargé de pro- 
poser la formule de serment improvisée par le 
consulat provisoire; serment conçu en termes 
vagues , dans lequel le mot constitution n'est pas 
même prononcé, où l'on ne parle de la souve- 
raineté du peuple , de république et de liberté , 
que pour déclarer à la face de la nation que ses 
droits sacrés n'auront désormais pour base prin- 
cipale que le système de ceux qui la représente- 
ront ". 

Chollet n'avait que ces mots à dire : La con- 
stitution de l'an 3 ne subsiste plus, il n'y a plus 
de serment à lui prêter; nous ne pouvons éga- 
lement jurer fidélité à celle que nous préparons, 

1 « Je jure fidélité à la république française une et indi- 
» visible, fondée sur la souveraineté du peuple, le système 
^représentatif, le maintien de la liberté, l'égalité, la sûreté 
» et la propriété. » 

On conçoit bien un gouvernement représentatif; mais 
que signifie un système représentatif? 



DE GOHIER. 3 7 

puisqu'elle n'existe pas encore. La seule formule 
de serment qui puisse vous convenir est celle qui 
pourra s'adapter à tout ce que vous jugerez à 
propos d'établir. C'est aussi celle que je vous 
présente. 

Dans ce court rapport, il y aurait eu de la sin- 
cérité et pas d'injure; mais Chollet, voulant prou- 
ver qu'il était digne de figurer au rang des orateurs 
du 1 9 brumaire , et ne réfléchissant pas qu'il va 
s'accuser lui-même , ainsi que tous les membres 
de la commission, auxquels il adresse sa harangue, 
commence par faire une sortie virulente contre 
les hommes pervers qui avaient fait le plus étrange 
abus du serment qu'il propose de remplacer; contre* 
ceux qui n'invoquaient de la constitution que les 
articles qui assuraient l' impunité de leur infidélité, 
que l'inviolabilité dont elle les couvrait! 

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que, pour dé- 
terminer ses collègues à rapporter le serment 
constitutionnel, il leur parle de la fidélité quils 
avaient jurée à la constitution , de V obligation 
quelle leur imposait de s'unir pour la tirer des 
mains de ceux qui en détruisaient l'essence, qui lui 
arrachaient l' âme et la vie 9 pour en conserver le ca- 
davre sanglant! ... «Il est temps enfin, s'écrie-t-il , 
9 d'abandonner ces vaines formules dans les^ 
» quelles ni la république ni les citoyens n'onfc 



58 MEMOIRES 

» pu trouver aucune garantie. » Chollet présente 
ensuite celle du nouveau serment , qui n'a défi- 
nitivement garanti que l'extrême latitude laissée 
à ceux qui l'ont prêté. 

La nouvelle formule étant admise, le parti de 
donner un nouveau gouvernement à la France, 
sans mission aucune du peuple français, étant 
arrêté , Sieyes se présente. On avait dit depuis 
long-temps qu'il ne rêvait que constitution; qu'il 
en avait une douzaine dans ses poches : l'occa- 
sion d'en faire paraître au moins une était favo- 
rable , il la saisit. Le Moniteur nous annonça d'a- 
vance les principales dispositions qui devaient 
entrer dans l'organisation des pouvoirs dont ce 
constituant par excellence se proposait de nous 
gratifier. 

§ J3- 

Lorsqu'on lui reprocha de n'avoir pas , dans 
l'administration du département de la Seine , ré- 
pondu aux grandes idées qu'on avait de ses ta- 
lents administratifs, il répondit qu'il était bon 
cheval de cabriolet , mais qu'il ne valait rien pour 
l'attelage. Le fier limonier , avec lequel lui et 
Ducos avaient été attelés au char consulaire , 
avait achevé de lui faire connaître le désagrément 
de n'en pas avoir seul la conduite. 



DE GOHIER. 5(> 

Trop vain pour n'avoir pas été humilié du rote 
nul auquel l'avait réduit le maître qu'il s était 
donné, ne pouvant se dissimuler qu'il n'avait à 
espérer qu'une place secondaire dans le gouver- 
nement dont Bonaparte serait le chef suprême, 
et rien à attendre de la nomination du peuple, il 
chercha dans une organisation nouvelle le moyen 
d'obtenir un rang supérieur absolument indépen- 
dant , et dont cependant les premières autorités 
pouvaient jusqu'à un certain point dépendre. 

§ '8. 

Sieyes connaissait trop les hommes du 18 bru- 
maire pour croire à leur désintéressement, pour 
imaginer qu'ils ne renversaient la constitution de 
l'an 3 que pour lui en substituer une meilleure 
et consolider la république. Ne pouvant douter 
que leur premier objet ne fût de s'emparer du 
pouvoir, de le retenir le plus long -temps qu'il 
leur serait possible, il n'eut pas de peine à leur 
persuader que le plus sûr moyen de l'affermir 
dans leurs mains, de l'y perpétuer même, était 
de se rendre maîtres des élections. Il proposa, 
en conséquence, d'enlever à la nation le droit le 
plus précieux et d'en investir un jury constitu- 
tionnaire pris dans leur sein. Ce jury, chargé 
de faire toutes les élections , mais inéligible lui- 



4o MÉMOIRES 

même à toute autre fonction publique , composé 
de quatre-vingts membres non révocables et à 
vie, tenait le premier rang dans l'état, et devait 
jouir d'un traitement proportionné à l'importante 
et unique attribution qui lui était déférée. 

L'intention de Sieyes n'était pas de devenir 
membre de ce jury constitutionnaire ; mais , en son- 
geant combien ces places seraient enviées , il ne 
douta point de l'influence qu'elles auraient dans 
l'admission de son projet. 

Après avoir trouvé le moyen de pourvoir 
magnifiquement les hommes du 18 brumaire, il 
fallait satisfaire l'ambition de celui en faveur* du- 

m 

quel le 1 8 brumaire avait été fait , et Sieyes , qui 
savait qu'un pouvoir partagé ne pouvait lui con- 
venir, proposa une suprême magistrature, qui, 
en le plaçant seul à la tête de la république, l'in- 
vestissait de pouvoirs tels qu'aucun chef de gou- 
vernement , jusqu'alors, n'en avait été revêtu. 

Napoléon se trompe et sur le titre et sur la 
prétendue nullité à laquelle l'eût réduit la ma- 
gistrature que lui destinait Sieyes. Ce prêtre est 
trop fin pour avoir osé offrir à un homme aussi 
actif, aussi dévoré de la soif du pouvoir, l'emploi 
d'un roi fainéant; d'avoir cru lui faire illusion, en 
le dotant d'une liste civile de six millions pour ne 
rien faire. C'était au contraire par l'exaltation de 



DE GOHIER. 4i 

la puissance qui lui était conférée que Sieyes se 
flattait d'obtenir son assentiment au redoutable 
pouvoir dont il voulait lui-même s'armer; à son 
grand-électorat, dont les fonctions, il faut l'avouer, 
convenaient parfaitement à son esprit comme à 
son caractère. C'était la clef de la voûte qui met- 
tait tout l'édifice dans la dépendance de Sieyes. 

Les Athéniens déportaient les citoyens dont la 
popularité, les talents, les vertus, pouvaient inspi- 
rer un enthousiasme dangereux à la liberté. Sieyes, 
aussi zélé partisan de la déportation , mais plus 
politique , proposait seulement qu'on lui laissât 
la faculté d'enrichir un des premiers corps de l'é- 
tat des hommes d'une popularité trop marquante. 
En créant la place , il avait en même temps créé 
le mot qui en exprimait l'attribution. Le grand- 
électeur pouvait absorber tous ceux sur lesquels 
une renommée extraordinaire appelait l'attention 
publique en les reléguant dans le jury constitu- 
tionnaire 9 dont ils devenaient membres néces- 
saires pendant le reste de leur vie. 

Le projet étant accueilli des républicains du 
1 8 brumaire , qui ne demandaient pas mieux que 
d'être absorbés , que de voir leurs grands travaux 
si glorieusement couronnés; et Bonaparte n'ayant 
encore fait aucune observation sur la suprême 
magistrature dont le titre même était laissé à sa 



42 MÉMOIRES 

disposition, Sieyes crut un instant avoir fasciné 
tous les yeux. 

§ 19- 

Pour mieux pénétrer ses projets ultérieurs, 
Bonaparte avait laissé un libre cours à la discus- 
sion : mais, voyant que son second consul se lais- 
sait déjà complimenter sur son élévation au grand 
électorat; qu'avant même qu'il fût décidé s'il y 
aurait un grand-électeur, on agitait la question 
de savoir si ce grand-électeur serait à vie comme 
les membres du jury constitutionnaire , ou seu- 
lement à long terme; qu'on s'occupait moins des 
dangers d'avoir un grand-électeur tel que Sieyes, 
que des moyens d'en perpétuer l'élection, Bo- 
naparte ne crut pas devoir garder plus long- 
temps le silence. 

«J'approuve très fort, dit-il, un jury consti- 
tutionnaire chargé de faire toutes les élections. 
Je ne sais pas s'il est bien juste de priver la na- 
tion du droit d'élire; mais, dans la circonstance 
où se trouve la France, c'est du moins un grand 
acte de prudence: car, si le peuple faisait les élec- 
tions , il ne serait peut-être pas très sûr que beau- 
coup d'entre vous fussent élus. Au reste, pour 
satisfaire ce bon peuple, lorsqu'on lui enlève le 
plus précieux de ses droits, il suffira de déclarer 



DE GOHIER. 47) 

tout le monde éligible, ce qui, en nous donnant 
une grande latitude, nous laissera maîtres délire 
qui nous voudrons. Il convient également que 
les membres du jury constitutionnaire soient à 
vie ; autrement ce serait , en sortant de leurs 
fonctions, les mettre à la discrétion de ceux 
qu'ils auraient refusé d'élire , de ceux mêmes 
qu'ils auraient élus. 

» Je ne suis pas aussi irrévocablement fixé sur 
la question de savoir si les membres du jury 
doivent être à jamais sévèrement renfermés dans 
le cercle de leurs fonctions ; si , par une inter- 
diction perpétuelle , l'état doit être privé des ta- 
lents de ceux qui en feront partie, des services 
qu'ils peuvent lui rendre. Le temps fera appré- 
cier cette incapacité légale. 

» On a reconnu enfin qu'à la tête d'une grande 
république il faut un suprême et unique ma- 
gistrat, dont les attributions ne peuvent être 
trop étendues; mais, à côté de ce chef unique d'un 
gouvernement fort en moyens de toute espèce , 
on propose de placer un grand-électeur , non 
pour élire, mais pour exercer sa puissance sur 
les élections faites! Si j'en ai bien compris toute 
l'étendue, ce fonctionnaire hétéroclite pourrait 
d'un mot désorganiser toutes les administrations , 
tout paralyser. Il pourrait enlever, suivant son 



44 MÉMOIRES 

bon plaisir, un premier magistrat à son tribunal ; 
aux principales autorités , les chefs établis pour 
les diriger; aux armées, les généraux à qui le 
commandement en serait déféré ; il pourrait 
précipiter même le chef de l'état dans un col- 
lège électoral, où il ne lui resterait que le triste 
pouvoir de concourir à la nomination de celui 
qui le remplacerait ! ! ! J'ignore si l'ostracisme de 
Sieyes peut convenir à plusieurs d'entre vous; 
mais , quelque bénin qu'il soit, je déclare , moi , 
que je ne veux point d'un grand-électeur qui ait 
une arme aussi dangereuse entre les mains. Je 
n'entends pas qu'a quelque titre que ce soit, 
m. l'abbé puisse jamais un jour m'absorber... » 

Ces mots énergiques, très énergiquement pro- 
noncés, anéantirent le grand-électeur futur. Une 
sortie un peu brutale que t3t quelques jours 
après le général Lan nés en entrant militairement 
chez Bonaparte , où se trouvait Sieyes , acheva 
de lui prouver que son règne était fini , et qu'il 
ne lui restait d'autre parti à prendre que de s'ab- 
sorber lui-même en se reléguant dans son fameux 
jury constitutionnaire , qui devait être le dernier 
terme de toutes les ambitions. 

§ 20. 
En réfléchissant sur le travail de son second 



DE GOHIER. 45 

consul, Napoléon serait tenté de croire qu'il y 
avait quelque piège caché dans l'organisation du 
gouvernement présenté par Sieyes , et Napoléon 
n'a pas tort. A cette époque, Sieyes, voulant ras- 
surer un de ses amis sur la marche audacieuse 
de Bonaparte , « Calmez vos inquiétudes , lui dit- 
»il , tout ceci n'est qu'un pont... » Mais Bonaparte 
fit sauter le pont de Sieyes , comme il fit dans la 
suite sauter le pont sur lequel devait passer son 
armée à Leipsick \ Et si notre faiseur de consti- 
tutions ne montra pas autant de courage que l'in- 
trépide Poniatowski , il prouva qu'il savait mieux 
que lui s'arrêter dans le danger. 

Depuis ce moment, Sieyes devint l'agent le plus 
docile de Bonaparte ; il ne s'attacha plus qu'à 
s'assurer le prix et des services qu'il lui avait ren- 
dus et de ceux qu'il se voyait forcé de lui rendre. 
S'il fut obligé de renoncer à son grand-élec- 
torat , il songea à se créer du moins un sort in- 
dépendant ; à se garantir des élections du peuple 
en privant le peuple du droit d'élire , en faisant 
admettre son jury constitutionnaire , dont on ne 
changea que la dénomination. 

1 II est reconnu aujourd'hui que si le pont sauta avant 
que toute l'armée fût passée, c'est par un déplorable mal- 
entendu , et contre les ordres exprès de Napoléon. 



46 MÉMOIRES 

Bonaparte , qui , était dévoré de toute l'am- 
bition de César , voulut que la nouvelle con- 
stitution pût insensiblement s'adapter à tous 
les changements subis par la république ro- 
maine 1 . Déjà il était décidé qu'il gouvernerait 
sous le nom de premier consul. Le jury constitu- 
tionnaire fut transformé dans un sénat; et l'on 
créa un tribu nat pour mieux en imposer aux ré- 
publicains. Si on laissa subsister un corps légis- 
latif, ce ne fut que pour y placer les membres 
des deux conseils, qu'on avait ajournés et qu'on 
ne pouvait ni décemment ni politiquement lais- 
ser sans place ; et ce corps législatif, entièrement 



1 C'est ainsi que, lorsqu'il imposa un chef à la république 
batave, Bonaparte lui désigna un titre qui naturellement 
en rappelait un autre. « Je n'aime pas les présidents , dit-il 
Ȉ Schimelpenink., qui inclinait pour ce titre; votre his- 
toire ne parle-t-elle pas de fonctionnaires publics cé- 
lèbres? Qu'étaient les Barnevelt, les Dewit? De grands 
«pensionnaires, répond Schimelpenink... Précisément, 
» voilà le titre qui convient au chef actuel de la république 
» batave. » 

Mais, à l'époque où il y avait de grands pensionnaires, il 
existait un stathouder ; et c'est ce que ne manquèrent pas 
d'observer les Hollandais attachés à la liberté de leur pays. 



DE GOHIER. 4 7 

dénaturé , ne fut , à proprement parler, qu'une 
simple chambre d'enregistrement \ 

Mais ce fut surtout dans les attributions ac- 
cordées au chef du gouvernement que les com- 
missions déployèrent toute leur munificence. La 
promulgation des lois, le droit plus important 
de les proposer, de faire des règlements pour as- 
surer leur exécution ; la faculté de disposer des 
fonds publics , de toutes les forces de l'état; l'en- 
tretien des relations politiques à l'extérieur; le 
droit de nommer, de révoquer à volonté les 
ministres , les ambassadeurs , tous les autres 
agents extérieurs , les officiers de terre et de mer, 
les commissaires établis près les tribunaux , près 
les administrations locales , les membres mêmes 
de ces administrations , dont l'existence précaire 
n'offrait plus aux administrés que les instru- 
ments du pouvoir ; tous les attributs de la puis- 
sance executive , ceux mêmes que la constitution 
de l'an 2 avait refusés à la royauté , lui furent 
abandonnés sans réserve. Bonaparte, sous le titre 
de premier consul , était un roi dont la suprême 
puissance ne pouvait même pas être tempérée 

1 « Le corps législatif fait la loi en statuant par scrutin 
» secret et sans aucune discussion de la part de ses membres 
«sur les projets de loi débattus devant lui par les orateurs 
«du tribunat et du gouvernement. «Art. .34 > titre 5. 



48 MÉMOIRES 

par celle de ses deux assesseurs. Si dans quel- 
ques unes de ses fonctions la présence des deux 
autres consuls était requise, c'était pour revêtir 
seulement de leurs signatures les arrêtés que 
Bonaparte pouvait prendre contre l'avis de ces 
deux signataires obligés , dont la simple voix 
consultative n'a pas une seule fois annoncé la 
désapprobation de ses projets. 

Quelque habile qu'on supposât Bonaparte, on 
pensa que l'immense puissance dont allait être 
revêtu un homme élevé dans les camps deman- 
dait qu'on l'entourât de toutes les lumières , de 
toute l'expérience dont il avait besoin pour l'exer- 
cer avec éclat. On créa un conseil d'état dont 
on lui laissa entièrement la composition , dont il 
pouvait, à son gré, nommer et révoquer les mem- 
bres f . 

Telles sont les principales dispositions de la 
constitution de l'an 8 , qui dépouille le peuple 
français de ses droits les plus précieux , qui , à 
la place des mandataires qu'il s'était choisis , lui 
impose une collection d'intrus ; et ces intrus 
n'attendirent pas même pour se constituer que 

1 « Le premier consul nomme et révoque à son gré les 
» membres du conseil d'état. » Art. 4 1> titre 4 du gouverne- 
ment. 



DE GOH1ER. 49 

le dépouillement des votes sur l'acte constitu- 
tionnel fût connu , fût proclamé. 

Le choix des juges de paix fut seul respecté 
dans ce régime si vanté , resta seul à la nomina- 
tion du peuple , qui n'avait plus le droit d'élire ni 
ceux qui devaient le représenter et défendre ses 
droits , ni les magistrats qui devaient garantir ses 
propriétés, assurer la plus chère de toutes, sa 
liberté. 

Mais en enlevant au peuple français l'élection 
de tous les autres fonctionnaires publics, on dai- 
gna lui accorder la faculté d'offrir à ceux qui se- 
raient investis du droit de les élire , des listes de 
confiance^ qui n'étaient, à proprement parler, que 
les anciens certificats de civisme , rétablis sous une 
forme plus imposante. On réduisait ainsi l'exer- 
cice de la puissance nationale à la prétention que 
les clubs de la révolution s'étaient arrogée ; et ,, 
en effet , les citoyens qui coopéraient à ces listes 
certifiaient seulement l'éligibilité de ceux qu'on 
pouvait élire , conféraient l'aptitude d'être élu , 
mais n'élisaient pas. 

Voici l'ordre désigné par la constitution pour 
la confection de ces listes. 

« Les citoyens de chaque arrondissement com- 
)>munal, porte l'art. 7 du titre I er , désignent par 
» leurs suffrages ceux d'entre eux qu'ils croient les 

11. 4 



5o MEMOIRES 

» plus propres à gérer les affaires publiques. Il eu 
» résulte une liste deconfiance., contenant un nom- 
»bre de noms égal au dixième du nombre des ci- 
» toyens ayant droit d'y coopérer. C'est dans cette 
» première liste communale que doivent être pris 
» les fonctionnaires publics de l'arrondissement. » 
. Suivant l'article 8 , « les citoyens compris dans 
»les listes communales d'un département dési- 
» gnent également un dixième d'entre eux. Il en 
» résulte une seconde liste , dite départementale , 
«dans laquelle doivent être pris les fonctionnai- 
res publics du département. » 

Enfin, d'après l'art. 9 , « les citoyens portés dans 
» la liste départementale désignent pareillement 
» un dixième d'entre eux. Il en résulte une troi- 
sième liste, qui comprend les citoyens de ce 
» département , éligibles aux fonctions publiques 
» nationales. » 

Croirait-on que de cette cascade de certificats 
composant les trois listes de confiance , Rœderer 
ait conclu que « les fonctionnaires publics seraient 
» tous représentants du peuple , et que la France 
» aurait pour la première fois un gouvernement 
» représentatif!... » 

Dans un aperçu, inséré au Moniteur, Rœderer 
évalue ces listes par approximation : la première 
à cinq cent mille, la seconde à cinquante mille, 



DE GOHIER. 5i 

et la troisième à cinq mille citoyens. C'est bien le 
cas de dire : Beaucoup d'appelés et peu d'élus. 

Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que le peu- 
ple français ne devait former ces listes d'éligibles 
qu'après que toutes les élections auraient été 
faites , que tous les fonctionnaires publics auraient 
été élus ; en sorte que ces fonctionnaires , élus 
sans la participation du peuple , se trouvaient en 
même temps accolés aux eligibles qu'il aurait 
choisis. Les listes ne devaient être formées que 
dans le courant de l'an 9, et les fonctionnaires 
nommés lors de la première organisation des au- 
torités constituées, sans certificats de confiance , 
que la plupart n'eussent certainement pas obte- 
nus, devaient néanmoins faire partie nécessaire 
de ces premières listes d'éligibles , pouvaient être 
sans cesse réélus , et n'avaient à craindre de 
concurrence qu'en l'an 10, époque où se serait 
opéré le renouvellement d'un cinquième. 

Quel espoir restait-il aux bons Français qui , 
sans intrigue et sans protection, n'auraient eu 
d'autre avantage que celui de se trouver confon- 
dus avec des milliers d'éligibles sur des listes de 
confiance qui, en raison du nombre des inscrits , 
ne commandaient la confiance à personne , ne pou- 
vaient être invoquées avec succès que par des intri- 
gants, ou d'heureux protégés du corps électoral? 

4- 



52 MEMOIRES 

Et quel était ce corps électoral à qui défini- 
tivement la constitution conférait le droit d'é- 
lire? A quatre-vingts ou cent membres constitués 
représentants de la nation, vous répondra Rœ- 
derer, qui répond à tout. Constitués représen- 
tants par qui? Par les deux consuls que Bonaparte 
s'était adjoints provisoirement , et dont définiti- 
vement il jugea à propos de se débarrasser ; par 
les deux autres qu'il appela près de lui dans la 
nouvelle organisation ; par Sieyes, Roger-Ducos, 
Cambacérès et Lebrun. Ces quatre citoyens, porte 
l'article 24 du titre 11, nomment la majorité du sé- 
nat, qui se complète ensuite lui-même. 

Voilà de quelle manière et avec quels éléments 
se forma le premier corps de l'état, celui qui de- 
vait élire tous les autres, qui devait représenter 
la France dans ses attributs les plus essentiels ! 

Est-ce donc ainsi que se constituent les repré- 
sentants d'une grande nation? Si déjà elle n'eût 
pas été dans les chaînes de l'usurpateur, avec 
quelle énergie elle se fût élevée contre de si 
odieuses entreprises! avec quel noble dédain elle 
eût repoussé l'acte destructif de tous ses droits, 
coloré du titre de constitution ! 

Mais, lorsque cette constitution fut présentée à 
l'acceptation du peuple français, le règne de Bona- 
parte était déjà commencé : maître absolu de toutes 



DE GOHIER. 53 

nos forces effectives, militaires et autres, la répu- 
blique était écrasée sous le poids de sa puissance. 

§ 22. 

Quoique Bonaparte n'interrogeât que pour la 
forme le peuple français sur cette nouvelle consti- 
tution, il voulut, pour en rendre la présentation 
plus solennelle, qu'elle fût environnée de tous les 
prestiges de l'éloquence, qu'elle ne lui apparût 
qu'avec la garantie d'un nom cher aux amis de la 
liberté. Garât fut chargé de l'adresse qui devait 
l'annoncer à toute la France! 

Garât, qui avait pressenti tous les malheurs 
que la révolution du 1 8 brumaire pouvait attirer 
sur la nation, tous les dangers que courait la 
liberté, n'avait dissimulé ses craintes ni à la com- 
mission des inspecteurs à Paris , ni à la chambre 
du conseil des anciens à Saint-Cloud. Ce fut, 
dans la politique de Bonaparte , un motif de plus 
pour vouloir que cet orateur distingué se décla- 
rât hautement en faveur de l'organisation nou- 
velle du pouvoir. Garât hésita d'abord ; mais , ré- 
fléchissant que la révolution étant consommée, le 
seul moyen qui restait aux amis de leur pays, 
pour la rendre moins funeste, était de marcher 
franchement avec elle, de garantir la France d'une 
opposition aussi dangereuse qu'inutile ; Garât ne 



54 MEMOIRES 

put se refuser plus long-temps aux instances que lui 
fit faire celui qu'on venait de revêtir de la toute- 
puissance , et auquel personne n'avait su encore 
résister. 

Je ne pourrais qu'imparfaitement exprimer 
l'impression que son discours me causa : je ne 
pus m'en taire à l'auteur; je ne pus lui cacher 
les sentiments pénibles que m'avait fait éprouver 
sa trop brillante apologie. Une seule observation, 
que j'aurais dû me faire à moi-même , fut la ré- 
ponse de Garât. Mon ami, me dit-il avec les ac- 
cents de la plus profonde douleur, il fallait em- 
pêcher la guerre civile! 

En effet, tous les événements qu'avaient ame- 
nés les journées des 18 et 19 brumaire pla- 
çaient nécessairement le peuple français entre 
l'acceptation de la constitution de l'an S ou la 
guerre civile. Les harangues que quelques chefs 
militaires adressaient à leurs soldats révélaient 
assez l'esprit qui animait les contre-révolution- 
naires de cette époque. 

« Mes camarades » ( disait en brandissant son 
épée le général Lefebvre, commandant de la 17 e 
division militaire, aux troupes de toutes armes , 
au quartier-général à Paris , le 26 frimaire an 8 ) 
«vous avez entendu hier la lecture de la constitu- 
tion... Je vous répète ce que je vous ai dit au 



DE GOHIER. 55 

•a Champ-de-Mars , les factieux, les voleurs et les 
)> dilapidât eur s sont les seuls qui puissent cher- 
» cher à porter atteinte au nouvel ordre de choses, 
» qui assure à jamais le bonheur et la tranquillité 
» de la France. Nous avons promis de les extermi- 
» ner s'ils tentaient de le détruire; et vous ne souf 
» frirez pas qu'il y soit porté atteinte , car la ré- 
» volution est terminée. » ( Moniteur, pag. 7)^6. ) 

A qui ces militaires avaient-ils promis d'ex- 
terminer tous ceux qui s'opposeraient au nouvel 
ordre de choses ?... Qui avait exigé ces promesses ? 
Des démagogues s'écriaient en 90 : La fraternité 
ou la mort! La constitution de l'an 8 ou la mort! 
s'écrièrent les séides de Bonaparte. S'il se trou- 
vait des opposants au nouvel ordre de choses , 
nous avons promis de les exterminer . 

Tous les généraux français ne se permirent pas 
de haranguer avec autant d'indécence les guer- 
riers qu'ils avaient l'honneur de commander; 
mais , sans leur tenir ce langage furieux , tous , 
en faisant accepter une constitution non sanc- 
tionnée du peuple, par la force armée qui, essen- 
tiellement obéissante , devait attendre avec res^- 
pect que le peuple se fut prononcé, n'en ont pas 
moins porté un coup mortel à la liberté du vote 
national. Quand tous les citoyens armés pour 
maintenir l'ordre constitutionnel ont pris l'en- 



56 MÉMOIRES 

gagement d'adopter une constitution , que peu- 
vent les citoyens paisibles et sans armes ? Sont- 
ils bien libres de la rejeter?... Quel moyen res- 
tait-il à la nation pour soutenir le vote négatif 
qu'elle aurait émis ? 

Ainsi ce ne fut pas seulement à l'éloquence 
persuasive et entraînante d'un de nos premiers 
orateurs qu'on peut attribuer les votes nombreux 
qui consacrèrent l'ouvrage des hommes du 1 9 
brumaire , mais au langage non moins imposant 
des militaires, qui étaient déterminés à élever Bo- 
naparte sur leurs pavois , en marchant sur le 
corps de tous les républicains qui auraient fait 
résistance. 

Bonaparte , après sa brillante campagne de 
Saint-Cloud , se fit décerner la puissance su- 
prême par les conjurés, comme, après toutes 
ses grandes et nombreuses victoires , il se fit dé- 
clarer roi d'Italie , comme il se proclama lui- 
même restaurateur de la liberté helvétique, pro- 
tecteur de la confédération du Rhin. La consti- 
tution républicaine étant foulée aux pieds par 
ceux qui devaient la faire respecter et la défen- 
dre , les Français, se voyant trahis et sans espoir 
de recouvrer la liberté, se jetèrent aveuglément 
dans les bras de Bonaparte , comme lui-même se 
jeta dans la suite, tète baissée, dans ceux des An 



DE GOHIER. 57 

glais. Et les événements ont prouvé qu'il ne faut 
pas plus se confier aux sentiments généreux d'un 
ambitieux conquérant qu'à la générosité d'un 
perfide ennemi. 

MISE EN ACTIVITÉ DE LA CONSTITUTION DE l'aN 8. 

§ 23. 

Bonaparte ne tarda pas à prouver le peu de 
cas qu'il faisait des votes du peuple français sur 
la constitution qu'il avait résolu de lui imposer : 
le recensement n'en fut connu , n'en fut officiel- 
lement communiqué au tribunat et au corps lé- 
gislatif, par le conseiller d'état Nompair-Cham- 
pagny, que le 21 pluviôse; et dès les premiers 
jours de nivôse, Bonaparte s'était emparé des 
Tuileries. Traversant à pas lents, dans un char 
magnifique attelé de six chevaux blancs super- 
bes, escorté d'une garde nombreuse, formée de 
toutes celles des autorités constituées dont il 
avait envahi les pouvoirs, accompagné du cor- 
tège brillant 'de tous les généraux qui étaient à 
sa suite, Bonaparte avait fait son entrée solen- 
nelle dans le palais de nos anciens monarques, 
avec l'appareil fastueux d'un roi \ 

1 Dès le 24 frimaire, le Moniteur avait annoncé que le 
premier consul logerait aux Tuileries; qu'il devait y v.lu 



58 MEMOIRES 

Dès le 5 nivôse il avait organisé son conseil 
detat; et le 4, ta section de l'intérieur avait été 
chargée de présenter un projet de loi pour la 
police et la pacification des départements en dès- 
ordre, qui seraient mis hors la. constitution. 

Le même jour, 4 nivôse, Bonaparte, dans une 
adresse au peuple français, lui annonçait les obli- 
gations qu'il avait contractées en acceptant la 
première magistrature , que le peuple ne lui avait 
pas déférée, puisque la constitution n'était pas 
encore acceptée. 

« La république, portait cette adresse, sera 
«imposante aux étrangers, si elle sait respecter, 
» dans leur indépendance, le titre de sa propre 
» indépendance; si ses engagements, proposés par 
» la sagesse, formés par la franchise, sont gardés 
» par la fidélité. » 

Mais, démentant ce sage aphorisme le jour 
même qu'il s'engagea à le prendre pour règle de 
sa conduite, «Soldats, dit-il dans son adresse aux 
» armées, ce ne sont plus vos frontières qu'il faut 
» défendre *, ce sont les états ennemis qu'il faut 
«envahir. » 

Dans l'histoire d'aucun peuple de la terre , 

dans quatre jours, et qu'il avait demandé autour de ce pa- 
lais des écuries pour cinq cents chevaux. 

1 Le directoire ne lui avait pas laissé cette tâche. 



DE GGH1ER. 59 

est-il un exemple de l'indécente précipitation 
avec laquelle les hommes du 18 brumaire exploi- 
tèrent les places créées par la constitution de 
l'an 8. Signée le 22 frimaire, le mode de la 
présentation fut déterminé le 23. Le terme pour 
voter était de quinze jours, à partir du jour où 
la constitution serait parvenue à l'administration 
centrale de chaque département; et, dès le 2 ni- 
vôse, Bérenger monte à la tribune, et demande 
qu'on déclare dissous les conseils des cinq-cents 
et des anciens, ajournés au i er ventôse par l'acte 
du 19 brumaire; que, sans attendre l'acceptation 
du peuple, qui évidemment n'était appelé à vo- 
ter sur la constitution que pour la forme, sa mise 
en activité fût à l'instant déclarée. 

Quels pressants motifs allègue Bérenger pour 
précipiter ainsi l'organisation d'un régime que le 
peuple n'a pas sanctionné? 

U affluence des citoyens , qui se pressaient pour 
témoigner leur adhésion au pacte social / 

Et l'on prévient cette adhésion, pour mieux 
leur faire connaître le peu de cas qu'on faisait 
de leurs votes ! ! ! 

L'impossibilité de pourvoir aux besoins de l'état , 
en se renfermant dans le cercle des moyens qui 
étaient à la disposition du gouvernement provi- 



soire ! 



60 MEMOIRES 

L'orateur avait déjà oublié que le premier acte 
des commissions avait été de mettre à la disposi- 
tion du gouvernement provisoire les propriétés 
les plus précieuses de la nation, tous les reve- 
nus, toutes les ressources de l'état. 

La confiance et le crédit, prêts à se perdre, ne 
pouvant supporter de plus longs délais, sans leur 
donner des bases permanentes ! 

La confiance et le crédit, qu'on avait exaltés 
à un si haut point, après les journées des 18 et 
19 brumaire, s'étaient donc bientôt démentis. 

Enfin, ajoute Bérenger, nos vœux et ceux de la 
nation; l'intérêt général et le vôtre!... 

Les vœux de la nation! Pour avoir le droit de 
s'en prévaloir, il fallait attendre le résultat de ses 
votes. 

L'intérêt général! Jamais il ne fut plus sacrifié. 

Votre intérêt, vos vœux! voilà bien les vrais 
motifs déterminants ! Il tardait aux hommes 
du 1 8 brumaire de s'élancer dans la carrière que 
leur ouvrait la constitution de l'an 8. 

Pas une voix ne s'élève contre l'intempestive 
proposition de Bérenger! pas un député ne se 
rappelle que sa qualité de représentant du peuple 
lui fait un devoir de la combattre! En consé- 
quence, les deux commissions déclarent que le 
sénat conservateur et les consuls entreront en 



DE GOHIER. 61 

fonctions le l\ nivôse; et qu'aussitôt qu'ils auront 
notifié la nomination des corps législatifs et du 
tribunat, les deux conseils, des cinq-cents et des 
anciens, dont elles tenaient leurs pouvoirs, sont 
dissous. 

Toujours même conduite, même audace. Le 
19 brumaire, soixante représentants du peuple 
du conseil des cinq-cents sont éliminés par 
vingt-cinq ou trente de ses membres! Le 2 nivôse, 
les conseils des cinq-cents et des anciens sont dis- 
sous , chacun par vingt-quatre de leurs membres, 
qui ne sont que leurs délégués ! 

En portant ainsi le dernier coup à une consti- 
tution qui subsistait encore, en renversant les 
autorités qu'elle avait établies, en s'anéantissant 
elles-mêmes avec elles, ces commissions procla- 
ment la mise en activité d'une constitution qui 
n'avait aucune existence légale; qui non seule- 
ment n'avait pas reçu la sanction du peuple, mais 
sur laquelle le peuple n'avait pu encore exprimer 
son vœu, qui n'avait pu même lui être présentée ; 
qui, à peine sortie des bureaux du ministre 
chargé d'en faire l'envoi, ne pouvait être parve- 
nue dans les chefs-lieux des administrations dé- 
partementales de la France ! 

Que dis-je ! elle ne fut pas pins tôt revêtue des 
signatures des commissions provisoires, qu'on 



6s MEMOIRES 

s'empressa de procéder à l'élection des fonction- 
naires dont la constitution n'avait pas d'avance 
proclamé la nomination; car Bonaparte, qui n'ai- 
mait pas l'indécision, avait eu la prudente pré- 
caution de faire de la sienne et de celle de ses 
deux adjoints un article constitutionnel. « La con- 
»stitution, porte l'article 39 du titre IV, nomme 
» premier consul te citoyen Bonaparte; second consul, 
» le citoyen Cambacéres; troisième consul, le citoyen 
» Lebrun. » 11 eût été plus franc de dire : Bonaparte 
nomme le citoyen Bonaparte, etc. Mais cette 
époque n'est pas celle de la franchise. 

Bonaparte ne pouvait décemment faire courir 
à ses deux anciens collègues le risque d'une élec- 
tion quelconque; il n'en coûta pas plus de les faire 
nommer sénateurs par la très complaisante corv- 
stitution. « Les citoyens Sieyes et Roger-Ducos, con- 
»suls sortants, sont nommés membres du sénat 
» conservateur : ils se réuniront avec les second et 
» troisième consuls, nommés par la présente consti- 
» tution. Ces quatre citoyens nomment la majorité 
» du sénat, qui se complète ensuite lui-même, et pro~ 
» cède aux élections qui lui sont confiées. Art. i!\ , 
» titre 11. » 

Lorsqu'il fut arrêté que cette disposition pré- 
tendue constitutionnelle allait recevoir son exé- 
cution; que Sieyes, Roger-Ducos, Cambacéres 



DE GOHIER. 63 

• 

et Lebrun allaient s'occuper de l'organisation du 
sénat; qu'ils procéderaient de suite à la nomina- 
tion des membres qui devaient composer le corps 
législatif et le tribunat, le palais où se tenait le 
bureau des électeurs fut assiégé par tous ceux 
qui désiraient être élus. 

A chaque séance, les avenues, le péristyle, 
étaient encombrés par ces nombreux expectants 
que nous peint si bien M, le comte de Cornet. 
La foule se pressait, comme au tirage d'une lo- 
terie, pour savoir où en étaient les numéros, 
quels étaient les billets gagnants; et chacun des 
auteurs du 1 8 brumaire dut être satisfait de ce- 
lui qui lui échut. 

Après s'être partagé toutes les places à leur 
convenance, après avoir distribué le reste à leurs 
amis, aux créatures de leur patron, les noms 
des fortunés élus furent proclamés. Le nouveau 
gouvernement osa dire insolemment aux Fran- 
çais , en leur annonçant les élections , faites 
sans son aveu, des autorités établies en vertu 
d'une constitution qu'ils n'avaient pas encore 
reconnue : « Voilà les lois que nous vous im- 
» posons; voilà les hommes qui doivent vous gou- 
» verner ! » 

Dans ce tourbillon de ces élus de toute es- 
pèce, de toutes couleurs, notre malheureuse pa- 



64 MÉMOIRES 

trie ressemblait à une ville prise d'assaut par une 
armée à qui le général avait accordé le pillage '. 

Ceux qui n'avaient pris aucune part à la con- 
spiration ne furent pas aussi empressés à con- 
courir à l'asservissement de leur pays. Ducis , un 
de nos premiers poètes tragiques, ne crut pas 
qu'il lui fût permis de reconnaître les pouvoirs 
de ceux qui l'avaient élu. Il refusa d'entrer au 
sénat; et bien des Français qui n'avaient pas été 
étrangers à la journée du 18 brumaire dans 
l'espoir qu'elle tournerait au profit de la répu- 
blique , loin de grossir la tourbe avide de places, 
ne répondirent à l'appel qui leur était fait qu'a- 
près l'acceptation de la nouvelle constitution, 
qu'après s'être crus dégagés des devoirs sacrés 
que leur imposait celle qu'elle remplaçait. 

Il paraît que , même parmi les membres du 
conseil des anciens , plusieurs n'entraient que 
d'un pas timide dans l'organisation définitive. 
« Ne craignez pas , leur dit Régnier, qui présidait 
» la commission , ne craignez pas que le peuple 
» vous fasse un crime d'avoir devancé l'entière et 

1 Lorsque toute la troupe se fut chargée de son butin , 
Bonaparte s'empressa de rétablir une discipline sévère dans 
son camp; et consuls, sénateurs, législateurs , tribuns, 
ministres, conseillers d'état, reconnurent bientôt qu'ils s'é- 
taient donné un maître. 



DE GOHIER. 65 

» complète manifestation de son vœu sur l'acte 
«constitutionnel. Le peuple veut surtout que 
»vous le sauviez, et les immortelles journées 
» des 1 8 et 19 brumaire, dont la nouvelle a été 
» accueillie dans toute la France avec tant d'en- 
» thousiasme , vous ont constitués les légitimes ar- 
nbitres des moyens ! » Quel langage! quels prin- 
cipes ! quelle conduite ! Avec quelle indécence , 
quel empressement les conjurés s'associent à l'in- 
trusion de l'usurpateur ! Ils supposent l'annonce 
de la constitution de l'an 8 reçue avec acclama- 
tion de toutes les parties de la France, et ne lais- 
sent pas au peuple le temps de la sanctionner par 
des votes librement émis! !! 

Si les hommes à qui cette constitution confiait 
le choix de ses mandataires commandaient la con- 
fiance des Français , pourquoi les constituer 
électeurs de fait , avant d'être établis électeurs de 
droit? Que signifiait la présentation de l'acte 
constitutionnel au peuple français , lorsque , 
sans attendre sa réponse , on avait envahi tous 
les pouvoirs qui en émanaient; lorsque Sieyes, 
Roger-Ducos, Cambacérès et Le Brun avaient 
nommé la majorité du sénat; lorsque le sénat, 
après s'être complété, avait élu les membres du 
corps législatif et du tribunat ? N'était-ce pas 
une dérision, une outrageante mystification , de 
11. 5 



66 MÉMOIRES 

demander à la nation si , en sanctionnant l'acte 
qui lui était présenté, elle consentait que ce 
corps électoral de nouvelle fabrique eût le droit 
d'élire " ? 

1 La manière dont les hauts fonctionnaires publics fu- 
rent organisés à cette époque offre une suite de procédés 
dont le rapprochement mérite d'être mis sous les yeux de 
nos lecteurs. 

Une minorité déplorable crée, le 19 brumaire, trois com- 
missions provisoires. Ces trois commissions provisoires , 
sans être un corps constituant, créent une constitution. 
Cette constitution, qu'on s'empresse de faire parler avant 
que le peuple français lui ait accordé la parole, engendre 
d'un mot un grand consul, le grand consul engendre 
deux nouveaux petits consuls et des conseillers d'état ; les 
deux nouveaux petits consuls, réunis aux deux petits con- 
suls provisoires, métamorphosés en sénateurs, engendrent 
la moitié du grand corps dont ceux-ci sont déjà membres; 
cette moitié engendrée engendre l'autre moitié, et ce 
grand corps politique, qu'on appelle par antiphrase sénat 
conservateur, étant ainsi complètement engendré, en- 
gendre un corps législatif et un tribunal. 

Abraham genuit Jacob , Jacob autem, etc. 

Dans trois jours et une nuit s'opérèrent ces joyeux en- 
fantements; et toutes les autorités qui devaient gouverner 
la France, ainsi illégitimement engendrées, n'attendent 
pas qu'elles soient légitimées par l'adoption nationale, pour 
s'emparer des fonctions des autorités qu'elles remplacent. 



DE GOHIER. 67 

Était-elle libre la nation dans le vote qu'elle 
avait à énoncer? Pouvait-elle refuser de recon- 
naître une constitution déjà en pleine activité? Les 
Français auraient-ils pu dire: «Nous ne voulons 
» point d'un sénat conservateur qui commence 
» par nous enlever le droit qui nous est le plus 
«cher, et que nous voulons conserver? Nous ne 
«voulons point des mandataires qu'il s'est trop 
«pressé de nous donner, et que nous seuls de- 
«vons choisir? Les attributions du premier con- 
» sul nous effraient; et, malgré l'enthousiasme que 
» le héros que vous nous proposez vous inspire , 
«et que nous partageons, nous croirions com- 
» promettre le sort de la république en consen- 
» tant que Bonaparte en soit investi ? » 

Lorsque Bonaparte s'était saisi des rênes du 
gouvernement, avait nommé ses ministres, or- 
ganisé son conseil d'état, avait annoncé son 
installation aux armées , au peuple français lui- 
même , le peuple , tandis que les armées lui ré- 
pondaient par des acclamations, pouvait-il lui 
répondre par le refus de la constitution? Au 
reste, il convenait qu'une conjuration tramée par 
l'hypocrisie , entreprise par l'ambition , exécutée 
par la force des baïonnettes , se terminât par le 
scandale de la plus audacieuse, la plus criminelle 
intrusion. 

5. 



68 MÉMOIRES 

D'ailleurs la conduite des commissions établies 
au 19 brumaire était une suite nécessaire de la 
position critique où la violation de tous les prin- 
cipes les avait placées. L'acte présenté à l'accep- 
tation du peuple , comme devant asseoir sur des 
bases inébranlables la république , n'étant effec- 
tivement destiné qu'à la dépouiller de ses attri- 
buts les plus essentiels , qu'à livrer la république 
à l'ambition de l'usurpateur, il était naturel 
qu'elles n'attendissent pas que le peuple eût sanc- 
tionné leur ouvrage. Elles craignaient sans doute 
et certes elles avaient grandement raison de 
craindre qu'il eût comparé la constitution qu'on 
lui enlevait avec celle sous le joug de laquelle on 
voulait le placer, et que les grands travaux des 
prétendus régénérateurs de la France eussent, 
dès ce moment, été par lui appréciés comme ils le 
sont aujourd'hui. 

Si la constitution de l'an 3, au fond comme 
dans la forme, paraissait devoir être modifiée , ce 
n'était point à une poignée de factieux qu'appar- 
tenait le droit de la réformer. Avec l'assentiment 
du peuple, elle pouvait subir d'heureux chan- 
gements, sans substituer à la république un gou- 
vernement provisoire qui n'en avait que le nom ; 
un gouvernement composé d'éléments hétérogè- 
nes, qui tendaient à s'en tre-détruire, et qui ne de- 



DE GOHIER. 69 

vait subsister qu'autant que le chef en avait besoin 
pour arriver à la puissance suprême; sans trans- 
former le droit d'élire dans celui de former de 
simples listes d'éligibles, qui, par leur nature et la 
latitude laissée au jury électeur, devenaient ab- 
solument insignifiantes, ne servaient qu'à con- 
centrer les élections dans le cercle de l'intrigue 
et de la protection ; sans conférer à un sénat les 
étranges pouvoirs qui le mettaient à la place de 
la nation ; sans priver le corps législatif du droit 
d'énoncer sa pensée sur les projets de lois qu'on 
lui présentait; sans en faire une assemblée de 
muets; sans livrer le tribunat à la discrétion du 
sénat, qui pouvait le détruire comme il l'avait 
créé, et qui effectivement l'a détruit; sans en- 
tourer , enfin , d'une puissance immense un pre- 
mier consul, qui, dès les premiers jours de son 
administration provisoire, avait prouvé qu'il ne 
voulait point d'égaux. 

C'est parceque Bonaparte était un homme ex- 
traordinaire , qui y dans le cours de ses destinées 
-personnelles 3 n'avait jusqu'alors rencontré des ob- 
stacles que pour obtenir des triomphes, qu'il fallait 
être plus circonspect en l'élevant à la première 
dignité consulaire. On ne donne pas une massue 
à un Hercule, quand on ne veut pas en être 
écrasé. 



7 o MÉMOIRES 

§ 24. 

Ce qui perdit tout au 18 brumaire, ce fut cet 
enthousiasme délirant qui fermente encore dans 
beaucoup de têtes, cette influence magique que le 
nom seul de Bonaparte exerçait sur toutes les ima- 
ginations,, et qui a exalté celle de Garât lui-même. 

On ne peut encore aujourd'hui, sans une admi- 
ration mêlée de douleur, lire ces pages brûlantes 
de patriotisme sur une époque si fatale à la pa- 
trie ! Et qu'on ne croie pas qu'elles aient été 
inspirées à l'éloquent orateur par des sentiments 
indignes de son cœur, comme de son esprit. Ce 
n'est point l'encens empoisonné de la flatterie 
qu'il vient brûler aux pieds de l'idole : pénétré 
de la situation épouvantable où le 18 brumaire 
avait plongé la république, Garât veut, par tous 
les efforts de son génie, prévenir les maux qu'il 
redoute. 11 peint en trait de flammes la conduite 
que tiendrait un héros, un citoyen vraiment di- 
gne des pouvoirs confiés à Bonaparte , et lui dit : 
« Voilà celle qu'il est impossible que tu ne tiennes 
»pas toi-même! » 

Que n'a-t-il été ce que tu voulais qu'il fût, 
ô mon illustre ami !... Mais Bonaparte ne t'a point 
entendu, n'était pas fait pour t'entendre... 

Au moment où, pour rassurer le peuple fran- 



DE GOHIER. 7 i 

çais, tu nous flattes que sa gloire, en même temps 
quelle sera un puissant ressort de plus dans l'ac- 
tion du gouvernement s sera une limite et une bar- 
rière devant le pouvoir exécutif, vois cette figure 
de bronze, que rien n'émeut. 

Vois son ris sarclonique alors que tu ajoutes 
que cette barrière sera d'autant plus sûre , quelle 
ne sera pas dans une charte , mais dans le cœur et 
dans les passions d'un grand homme; que d'au- 
tres peuvent ambitionner d'avoir toujours plus d'au- 
torité sur un peuple; que Bonaparte ne peut avoir 
d'autre ambition que celle de devenir toujours plus 
grand au milieu de tous les peuples et de tous les 
siècles! 

Que tu connais peu la grandeur à laquelle Bo- 
naparte aspire ! Sans doute il serait le plus grand 
des hommes, s'il ne recelait dans son cœur que 
la noble ambition de consolider les destinées 
d'un peuple libre; de ne commander aux nations 
que l'admiration et le respect : mais c'est à les 
enchaîner qu'il est résolu de prostituer toute sa 
gloire. En lui révélant toute sa force, tu ne lui 
inspires que l'empressement d'en abuser. 

Ce sénat lui-même, le seul principe de con- 
servation qu'offre l'organisation nouvelle, sera 
par lui scandaleusement désorganisé. Ce premier 
corps de l'état, qui doit arrêter tous les efforts 



72 MÉMOIRES 

d'un pouvoir effréné ; que tu nous présentes 
comme une digue insurmontable, pour contenir 
dans le lit constitutionnel le torrent de toutes 
les révolutions ambitieuses, va lui-même devenir 
le foyer de toutes les intrigues, de toutes les am- 
bitions. Destiné à tout conserver, il servira à tout 
détruire ! 

Enivré des résultats inespérés de sa campagne 
de Saint-Cloud, Bonaparte s'empresse aussitôt de 
les annoncer à l'étranger. Sachant que, d'après 
nos victoires, nous avions l'espoir d'une paix 
prochaine , il ne se vit pas plus tôt placé à la tète 
du gouvernement français, qu'il écrivit au roi 
d'Angleterre pour en presser la conclusion. La 
réponse du gouvernement anglais fut telle qu'elle 
devait être ; lui fit sentir que ce n'était pas avec 
le chef d'un gouvernement qui n'avait pas en- 
core reçu la sanction du peuple , et n'était pre- 
mier consul de la république que par la force 
des baïonnettes , qu'un roi tel que celui de la 
Grande-Bretagne pouvait parler de paix et faire 
des traités. 

Cette leçon ne put arrêter sa hardiesse. Bona- 
parte, qui cherchait tous les moyens de se créer 
des titres dont sa folle ambition pût se prévaloir, 



DE GOHIER. 73 

osa faire des propositions à Louis XVIII !... Cette 
démarche, qui n'a pas de nom, annonce un dé- 
faut de jugement qui étonne. Croyait-il donc 
qu'une couronne était un effet de commerce, 
qui pouvait se vendre et pouvait s'acheter? Sa 
lettre , plus qu'irréfléchie , était l'acte insensé 
d'un usurpateur; la réponse de Louis XVIII fut 
celle d'un roi. Bonaparte reconnaît lui-même, 
dans ses Mémoires, l'impertinence des proposi- 
tions que révèle cette réponse. Il s'en défend; 
mais à qui persuadera-t-il qu'elle a été faite à des 
propositions supposées? 

GOUVERNEMENT CONSULAIRE. 

On ne connaît bien les avantages d'une consti- 
tution que lorsqu'on l'a perdue , et les défauts de 
celle qui la remplace que par l'abus qu'en fait le 
pouvoir chargé de son exécution. A entendre les 
auteurs de celle de l'an 8 , c'était dans la force 
du gouvernement consulaire que se trouvait la 
garantie de la liberté publique, et c'est par la 
puissance colossale attribuée à Bonaparte que 
la France s'est trouvée asservie. 

Cette époque était encore celle de l'ambition 
craintive qui ne peut se cacher et qui n'ose se 
montrer trop à découvert , qui épie l'instant où 
elle pourra se déclarer. Le masque dont se cou- 



7 4 MÉMOIRES 

vraient les conspirateurs tenait encore à un fil. 
Les faux républicains n'avaient pas absolument 
et publiquement abjuré le titre qui fatiguait leur 
conscience. Mais bientôt la révolution va pren- 
dre une marche plus rapide, et la France ne 
tardera pas à reconnaître le but où ses auteurs 
se proposent d'arriver. 

Il était important pour Bonaparte qu'il ne 
donnât pas le temps aux Français de réfléchir 
sur les destinées qu'il leur préparait. Après leur 
avoir donné une constitution nouvelle , il fallait , 
pour assurer sa marche, qu'il s'empressât de 
créer des institutions , non seulement en harmo- 
nie avec le nouvel acte constitutionnel, mais 
analogue aux changements qu'il se réservait déjà 
de lui faire subir. 

Bonaparte, ne cesse-t-on de nous dire, fut un 
grand administrateur. Qu'a-t-il fait pour mériter 
ce titre ? Il a concentré l'exécution du pouvoir , 
il a proscrit le régime administratif, il a détruit 
toutes les administrations !... 

Des magistrats à la nomination du peuple, 
auprès desquels étaient placés des commissaires 
du gouvernement , offraient à un pouvoir exé- 
cutif , jaloux uniquement de faire régner la loi, 
tous les moyens dont il avait besoin pour la faire 
exécuter, et les froissements mêmes qui, dans 



DE GOHIER. jo 

certaines circonstances , pouvaient ralentir le 
mouvement qu'imprimaient ses ordres, étaient 
une sauvegarde de plus pour la liberté. 

« Il est sûr, dit l'auteur du Contrat social^ 
» que l'expédition des affaires devient plus lente 
»à mesure que plus d'agents en sont chargés; 
» mais aussi plus le magistrat est nombreux , plus 
» la volonté de corps se rapproche de la volonté 
«générale, au lieu que sous un magistrat uni- 
» que cette même volonté de corps n'est qu'une 
«volonté particulière; ainsi l'on perd d'un côté 
» ce qu'on peut gagner de l'autre. » 

CRÉATION DES PRÉFECTURES. . 
§ 26. 

Les administrations de départements et de 
districts , celles mêmes des communes , ne conve- 
naient pas au gouvernement de Bonaparte; ce 
n'était point de simples administrateurs qu'il 
lui fallait, mais des agents armés de sa volonté 
absolue. 

Tels furent ceux qu'institua le système d'ad- 
ministration présenté au corps législatif le 18 plu- 
viôse an 8. Des préfets et des sous-préfets n'étaient 
autre chose que des intendants et leurs subdélé- 
gués; les noms seuls furent changés, parcequ'ils 



7 6 MÉMOIRES 

ne rappelaient pas un souvenir assez favorable. 

Pour revenir aux premiers éléments de la mo- 
narchie absolue , le rapporteur du conseil d'état 
posa en principe qu'administrer devait être le fait 
d'un seul homme; qu'aux fonctions administra- 
tives 9 qui jusqu'alors n'avaient été malheureuse- 
ment distinguées que par ces deux mots très va- 
gues , ordonner et surveiller, il fallait substituer, 
la procuration d'action : précieuse découverte 
des modernes publicistes du 1 8 brumaire. 

« La procuration d'action, suivant Rœderer, 
» est une partie importante des fonctions et de l'art 
» de l'administration y à tous les degrés de l'échelle 
» administrative. Voici une analyse abrégée des 
» fonctions très diverses comprises dans ce seul mot 
» (c'est toujours Rœderer qui parle) : La première 
» est d'expliquer aux magistrats inférieurs le sens 
» des lois , règlements ou ordres qu'il s'agit de faire 
«exécuter ; cette fonction est Yinstruction. 

» La deuxième est de donner des ordres spé- 
» ciaux que les circonstances de temps et de lieux 
» peuvent exiger pour leur exécution ; cette fonc- 
tion peut se nommer direction. 

»La troisième est de presser, de déterminer 
«cette exécution; c'est Y impulsion. 

» La quatrième est d'en vérifier l'exécution ; 
» c'est Y inspection. 



DE GOHIER. 77 

» La cinquième est de se faire rendre compte 
»de cette exécution, de recevoir les réclama- 
»tions des personnes intéressées, ou les obser- 
» vations des préposés ; cette fonction est la sur- 
» veillance. 

» La sixième est d'autoriser ou rejeter les pro- 
» positions d'intérêt public, auxquelles peut 
» s'étendre le pouvoir de l'administrateur; c'est 
» l'estimation^ ou Y appréciation. 

» La septième est de rappeler à leurs devoirs 
» les autorités inférieures, pour les agents immé- 
»diats qui les méconnaissent ou les oublient; 
» c'est la censure. 

» La huitième est d'annuler les actes contraires 
» aux lois ou aux ordres supérieurs ; c'est la ré- 
» formation. 

»La neuvième est de faire réparer les omis- 
» sions ou les injustices ; c'est le redressement. 

» La dixième, enfin, est de suspendre les fonc- 
» tionnaires incapables , de destituer ou faire des- 
» tituer les négligents , de poursuivre en justice 
»les prévaricateurs; c'est la correction , la puni- 
» tion. 

» Ainsi, conclut notre moderne publiciste, 
» instruction ., impulsion , direction, inspection, 
» surveillance , sanction des propositions utiles , 
» contrôles des actes suspects, censure, réforma- 



78 MÉMOIRES 

» don , redressement , punition : voilà les fonctions 
»que suppose cette partie de l'administration 
» qu'on peut appeler procuration d'action, et qu'il 
«suffit d'analyser pour prouver tous les avan- 
tages qu'on peut attendre de l'établissement 
» des préfectures. » 

Cette riche et brillante nomenclature des fonc- 
tions comprises dans la procuration d'action dont 
allaient être investis les préfets ne parut pas fort 
rassurante pour les amis de la liberté. Entre 
autres vices signalés dans la discussion qui s'ou- 
vrit sur ce nouveau système administratif, plu- 
sieurs des membres les plus éclairés du tribunat 
prévirent qu'un immanquable effet de la sub- 
stitution des préfectures aux administrations 
départementales serait l'anéantissement de l'in- 
stitution des jurés. 

« Si vous donnez aux agents du gouverne- 
» ment , dit Ganilh , le droit de former des listes 
»de jurés , l'institution est anéantie et la liberté 
» civile en danger... Sans doute si le gouverne- 
» ment prétendait nommer les juges de chaque 
» affaire , on s'élèverait contre cette idée. Eh bien ! 
»la liberté civile n'est pas moins attachée à la 
«nomination des jurés, c'est-à-dire a leur indé- 
» pendance... » 

Sans se donner la peine de combattre ces ob- 



DE GOHIER. 79 

servations pressantes , le rapporteur, et tous ceux 
qui étaient chargés de défendre ce projet , répon- 
dent que toutes ces craintes étaient vaines, et 
que d'ailleurs quelques vices particuliers ne de- 
vaient pas empêcher d'approuver une loi dont 
dépendait l'harmonie des pouvoirs , et que son ur- 
gence exigeait qu'elle fut adoptée de confiance. 

Sédillés s'élève avec force contre cet argument 
banal , mis en pratique lors de la présentation 
des projets de loi les plus importants : La loi est 
urgente! d'elle dépend l'harmonie des pouvoirs!... 
« L'harmonie du gouvernement , observe ce sage 
» tribun, ne consiste point à n'éprouver aucune 
» contradiction , mais à n'en éprouver que de bien- 
» veillantes , tendantes au but de la perfection... » 

A quoi servait de combattre des projets irré- 
vocablement arrêtés d'avance!... Toute adminis- 
tration collective était , aux yeux de Bonaparte et 
de tous les gens de son école, essentiellement 
anarchiste ; et ce fut en faisant prévaloir ce trop 
fameux système, en faisant proclamer cette fausse 
et dangereuse doctrine par le rapporteur de son 
conseil, par tous les écrivains à sa solde, qu'il 
arma et arme encore aujourd'hui du fond de sa 
tombe l'opinion contre l'ordre administratif. Est- 
ce par suite de leur mission que, fidèles aux prin- 
cipes qu'ils s'étaient chargés de propager, tant 



8o MÉMOIRES 

de gens ne cessent de répéter que Bonaparte a 
détrôné l'anarchie, parcequ après avoir brisé tous 
les ressorts du gouvernement constitutionnel de 
l'an 3 , il a su organiser sur ses ruines l'action du 
pouvoir absolu dans toute son intensité , en 
créant ces espèces de pachalics, qu'il remplit 
d'hommes entièrement dans sa dépendance ! 

«Il ne fallait rien moins que tout cela pour pro- 
» duire toutes les merveilles que nous avons ac- 
complies, nous dit plus intelligiblement que 
«son conseil d'état l'homme de Sainte -Hélène, 
» en se vantant d'avoir , par cette organisation, fait 
» le gouvernement le plus compacte , de la circula- 
it tion la plus rapide et des efforts les plus nerveux 
»qui eût jamais été. 

» L'organisation des préfectures, leur action, 
«les résultats, étaient admirables et prodigieux. 
«La même impulsion se trouvait donnée au 
«même instant à plus de quarante millions 
» d'hommes , et , à l'aide de ces centres d'activité 
« locale , le mouvement était aussi rapide à toutes 
» les extrémités qu'au cœur même. 

» Les étrangers qui nous visitaient, etquisa- 
« vaient voir et juger 9 étaient émerveillés!... 

» Les préfets , avec toute l'autorité et les res- 
» sources locales dont ils se trouvaient investis , 
» dit toujours l'empereur, étaient eux-mêmes des 



DE GOHIER. 81 

» empereurs au petit pied ; et comme ils n'avaient 
»de force que par l'impulsion première, dont ils 
«n'étaient que les organes; que toute leur in- 
» fluence ne dérivait que de leur emploi du mo- 
» ment , qu'ils n'en avaient point de personnelle ; 
» quils ne tenaient nullement au sol qu'ils régis- 
» savent , ils avaient tous les avantages des anciens 
» grands agents absolus , sans aucun de leurs in- 
» convénients. Il avait bien fallu leur créer toute 
» cette puissance, continue Napoléon \je me trou- 
» vais dictateur 3 la force des circonstances le voulait 
» ainsi 3 il fallait donc que tous les filaments issus 
»de moi se trouvassent en harmonie avec la 
» cause première , sous peine de manquer le ré- 
» sultat. Le réseau gouvernant dont je couvrais 
» le sol requérait une furieuse tension , une 
«prodigieuse force d'élasticité, si l'on voulait 
» pouvoir faire rebondir au loin les terribles 
» coups dont on nous ajustait sans cesse. Aussi 
»la plupart de ces ressorts n'étaient- ils que des 
» institutions de dictatures , des armes de guerre*... » 
Pour gouverner il faut des bottes et des éperons , 
disait encore le dictateur. Oui, sans doute, il 
faut, dans un camp et à la tête de Tartares, avoir 
des bottes et des éperons, souvent même le 

'Mémorial, tom. VII, pag. i3a et i55. 

II. 6 



82 MEMOIRES 

knout à la main. Ce n'est point avec des bottes, 
des éperons et des empereurs au petit pied^ mais 
avec une constitution respectée , de bonnes lois 
et de sages administrateurs, qu'on doit gouver- 
ner des Français. 

a 

Lorsque Bonaparte remplaça les magistrats 
du peuple par de superbes commis, étrangers 
au sol qu'ils régissaient, destituables à sa vo- 
lonté, qui par cela même ne devaient avoir 
d'autres volontés que la sienne, s'ils tenaient 
moins à l'honneur qu'à leur place, pouvait -on 
se dissimuler qu'il voulait tout soumettre à sa do- 
mination absolue ? Lorsque, résolu de tout cen- 
traliser, il réunit dans ses mains les fils de toutes 
les administrations, n'était- il pas évident que 
c'était pour en composer ce qu'il appelle lui- 
même son réseau gouvernant , et en envelopper 
la nation entière ; que, s'il proscrivait comme 
anarchiste le gouvernement de plusieurs, c'était 
pour soumettre les Français à la tyrannie d'un 
seul ! ! ! 

Tout était calcul dans sa conduite. Tout en- 
tier aux vues ambitieuses qui le dominaient 
exclusivement, Bonaparte n'accueillit avec trans- 
port que ce qui pouvait en agrandir la perspec- 






DE GOHIER. 83 

tive , que ce qui donnait de leclat à son gouver- 
nement, sans contrarier ses profonds desseins; 
ou plutôt c'était pour en assurer le succès qu'il 
voulait paraître grand en tout!! ! 

S'il encouragea les sciences , c'est qu'il n'igno- 
rait pas tout le parti qu'en pouvait tirer un gou- 
vernement quel qu'il fût; c'est qu'il savait que 
dans un siècle de lumières il fallait commencer 
par éblouir ceux qu'on voulait aveugler; sans être 
philosophe, paraître marcher le flambeau de la 
philosophie à la main , pour s'emparer de tous 
les éléments qui forment l'opinion publique et la 
dominent. 

S'il protégea les arts, c'est que l'histoire de 
toutes les nations lui avait appris qu'eux seuls 
bravent la puissance du temps ; que ce sont eux 
surtout qui relèvent la grandeur d'un empire 
et en perpétuent l'honorable souvenir; c'est qu'il 
connaissait la lettre de Colbert à Louis XIV, dans 
laquelle il lui dit : On mesure les souverains à 
l'aune des monuments qu'Us élèvent. 

§ a». 

S'il ambitionna d'attacher son nom à ce code 
civil que l'Europe a su apprécier, c'est qu'il eût 
voulu persuader qu'avant lui la France, livrée 
à tous les désordres de l'anarchie, ne reconnais- 

6. 



84 MÉMOIRES 

sait aucune loi; c'est qu'il prétendait que les 
Français ne fussent régis que par des lois impo- 
sées en son nom. 

Indépendamment de ce motif que révèle l'en- 
semble de sa conduite, il faut convenir qu'en 
réunissant sous son consulat nos plus habiles ju- 
risconsultes , pour former un seul corps de droit 
de nos lois civiles , Bonaparte a sans doute rendu 
un service réel à la France et à tous les peuples 
qui les ont adoptées. Mais il ne faut pas cepen- 
dant trop s'exagérer le travail qu'a coûté cette 
importante collection, encore moins lui en attri- 
buer exclusivement toutl'honneur. En faisant un 
juste éloge des savants qu'il a appelés, pour s'ap- 
proprier l'ouvrage de toutes nos assemblées lé- 
gislatives, pour coordonner l'ensemble des lois 
sages qui en sont émanées , il convient au moins 
de payer quelque tribut aux législateurs qui les 
ont primitivement rendues. 

Au reste, si la publication du code civil donne 
à Bonaparte des droits à notre reconnaissance , 
quels sentiments lui réservent les mutilations 
faites à notre code criminel? 

§ 2 9- 

Sous le régime de la république, tous préve- 
nus d'un délit qui emportait peine infamante ou 



DE GOHIER. 85 

afflictive avaient une double sauvegarde dans les 
jurys d'accusation et de jugement. Après leur 
avoir enlevé le premier, il dénature le second , en 
substituant des individus choisis par des agents 
dépendants de sa volonté seule , par ses empereurs 
au petit pied,, à des jurés dont la formation des 
listes était confiée à des fonctionnaires publics 
nommés par le peuple; en livrant à des commis- 
saires désignés par un préfet l'innocence , que 
des jurés libres de toute influence doivent ras- 
surer \ 

Et ce n'est pas la seule atteinte portée à l'une 
de nos plus belles institutions. Toutes celles 
qu'introduisit le gouvernement impérial semblent 
n'avoir eu pour but que de trouver des coupables. 

1 «En matière de délits emportant peine afflictive ou in- 
»famante , nulle personne ne peut être jugée que surame 
«accusation admise par les jurés. 

»Un premier jury déclare si l'accusation doit être ad- 
»mise ou rejetée. » ( Constitution de l'an 3, articles 237 
et 238. ) 

« Les administrations départementales formeront à l'a- 
venir les listes des jurés d'accusation et des jurés de ju- 
»gement ? en la manière que les formaient précédemment 
»les ci-devant procureurs -généraux des départements, 
«suivant la loi du 29 septembre 1791. » (Loidu 19 vendé- 
miaire an 3 } sur l'organisation des autorités administra- 
tives et judiciaires y article 18. ) 



86 MEMOIRES 

Avant ces funestes changements, les magistrats 
à qui était confiée la balance de la justice ne 
pouvaient la faire pencher qu'en faveur des ac- 
cusés. Ils n'avaient pas le droit étrange de s'asso- 
cier aux déclarations des jurés , de renforcer une 
majorité terrible mais impuissante, pour s'armer 
du glaive qu'une minorité plus humaine voulait 
faire tomber de leurs mains. On ne les voyait 
point descendre de leur tribunal pour voter la 
culpabilité, pour aller chercher un coupable, et y 
remonter ensuite pour lui appliquer les peines et 
l'envoyer à l'échafaud. Le ministère impassible des 
juges ne s'exerçait que pour rassurer la timide 
innocence , que pour la préserver même des er- 
reurs inséparables de la condition humaine, dont 
les jurés pouvaient n'être pas toujours exempts. 
Le tribunal unanimement d'avis de l'injustice 
d'une déclaration fatale l'anéantissait d'un seul 
mot. 

D'après cette décision, les accusés n'étaient pas 
renvoyés devant un autre jury. La loi pensait 
assez favorablement des jurés constitutionnelle- 
ment nommés, pour croire qu'elle pouvait, sans 
craindre les suites d'un amour-propre désor- 
donné , leur confier de nouveau le sort de celui 
qu'ils avaient trop légèrement condamné. Elle se 
bornait seulement à renforcer leurs délibérations 



DE GOHIER. 87 

par les lumières des trois jurés adjoints, réservés 
pour ce cas extraordinaire; et pendant que j'a- 
vais l'honneur de présider le tribunal criminel du 
département de la Seine, une heureuse circon- 
stance m'a prouvé qu'ils méritaient une si hono- 
rable confiance. 

§ 3o. 

Un malheureux est accusé d'une tentative 
d'assassinat. Les faits allégués dans l'acte d'accu- 
sation, les déclarations des témoins, tout con- 
courait à établir une simple rixe, dans laquelle le 
cri vulgaire a l'assassin avait été entendu. L'af- 
faire parut si claire au défenseur, qu'il la défen- 
dit assez négligemment; et moi-même, dans mon 
résumé , je me confiai trop sans doute à l'inno- 
cence évidente de l'accusé. 

À notre grand étonnement , à celui de tout le 
barreau, les jurés décidèrent affirmativement 
toutes les questions que l'acte d'accusation avait 
obligé de poser. Le tribunal ne balance pas sur le 
parti qu'il avait à prendre : j'annonce aux jurés 
qu'il est unanimement d'avis qu'une fatale erreur 
les a égarés, mais que la loi présumait assez de 
leurs généreux sentiments, du désir de rendre 
justice qui seul les animait, pour remettre une 
seconde fois entre leurs mains le sort du mal 



88 MÉMOIRES 

heureux que leur première déclaration dévouait 
à la mort ! ! ! 

Je ne pourrais que faiblement exprimer l'é- 
motion de ces bons et honnêtes citoyens , l'em- 
pressement avec lequel ils se précipitent dans la 
chambre de leurs délibérations. Le résultat en 
est attendu dans le plus religieux silence. L'idée 
d'un innocent sous le glaive de la loi fait que les 
minutes paraissent des heures... Enfin les jurés 
reparaissent dans la salle d'audience! !! La séré- 
nité qui brillait sur toutes les figures annonce 
assez la déclaration favorable que va prononcer 
leur chef... Juges et jurés n'ont qu'une seule et 
même opinion; la non-culpabilité reconnue à l'u- 
nanimité est accueillie par des acclamations gé- 
nérales!... À peine ai-je prononcé l'acquittement 
de l'accusé, que les jurés quittent leurs bancs et 
s'élancent dans nos bras ! ! ! Le public se lève , 
tous ceux qui remplissent la salle les entourent 
et les comblent de bénédictions!... 



§ 3i. 

Bonaparte, non content d'avoir dépravé le 
jury, prive de la chance même que pouvait en- 
core offrir ce jury si indignement dénaturé , les 
malheureux prévenus de prétendus attentats à sa 
personne. Il institue des juges spéciaux pour ju* 



DE GOHIER. 89 

ger des crimes d'état , qui , par leur qualification 
seule , exigent une instruction plus solennelle , 
des juges plus indépendants, plus à l'abri d'une 
dangereuse influence ! Mais il fallait que l'ordre 
judiciaire se moulât sur le nouveau système ad- 
ministratif; qu'il fût également simplifié, pour 
en rendre l'action plus rapide et plus imposante, 
pour frapper de terreur ceux mêmes que le 
glaive ne pouvait atteindre; il fallait qu'on jugeât 
comme Bonaparte voulait qu'on eût administré!!! 

§ 32. 

CRÉATION DE LA LEGION-d'hONNEUR. 

Le premier consul, constamment occupé des 
moyens de fasciner les yeux des républicains , 
d'éblouir un peuple ami de tout ce qui porte un 
caractère de grandeur, passionné pour toutes les 
institutions libérales , créa la Légion-d'Honneur. 

Quelle heureuse conception ! ! ! Comme elle 
laisse derrière elle toutes ces institutions bizarres 
qui , dans divers pays , doivent leur existence à la 
barbarie des temps , ou à la galanterie d'un roi. 

lies premiers jets de Bonaparte étaient sou- 
vent des étincelles de génie; mais l'esprit de do- 
mination absolue, qui gâte tout et qui le dominait 
entièrement, ne tardait pas à obscurcir tout ce 
qu'ils offraient de brillant; ses ébauches perdaient 



9 o MÉMOIRES 

tout leur caractère à être polies. Des amis de sa 
gloire lui manquaient pour mettre la dernière 



main à ses ouvrages ! ! ! 



Ce qu'il y avait de beau et de séduisant dans 
l'institution de la Légion-d'Honneur, c'est qu'an- 
noncée comme ayant pour unique objet de ré- 
compenser tous les services éminents dans le civil 
comme dans le militaire, elle semblait destinée 
à devenir le double insigne du mérite et de la 
bravoure, et non à décorer les valets de cour. 
Quelle part n'eut-elle pas à tant de victoires mé- 
morables , à tant d'illustres travaux! Légion- 
d'Honneur ! ce titre seul était fait pour électriser 
le cœur d'un Français ! ! ! 

Cependant des hommes, dignes de ce nom, fu- 
rent justement alarmés des suites qu'elle pouvait 
avoir. Bonaparte commençait à être connu; on 
savait déjà qu'il ne marchait jamais droit vers son 
but, qu'il employait pour y arriver les marches 
et contre-marches, dont il avait contracté l'habi- 
tude dans ses heureuses campagnes. Et d'ailleurs, 
les courtisans qui l'approchaient de plus près, 
et qui étaient ses organes, n'offraient absolument 
aucune garantie. On avait eu trop de preuves 
qu'habitués à prostituer leurs talents, ils combat- 
traient demain les principes qu'ils soutenaient 
aujourd'hui. 



DE GOHIER. 91 

«Gardez-vous de vous laisser séduire par tout 
»ce que cette Légion-d'Honneur vous offre de 
«brillant! En la plaçant parmi vous, s'écrie Sa- 
» voye-Rollin , vous acceptez un patriciat , dont la 
» continuelle tendance sera de rendre une no- 
» blesse héréditaire et militaire ! » 

Le tribun Chauvelin, en votant également le 
rejet du projet de la Légion-d'Honneur, dit très 
sagement :« Sans doute, il faut effacer les dis- 
» tin étions nobiliaires aux yeux de ceux qui les 
» remarquent encore, mais les effacer , et non les 
» couvrir ; les anéantir, et non les remplacer ; les 
» détruire par des principes, et non les combattre 
» par d'autres préjugés. » 

Lucien Bonaparte s'indigne de ce que , dans 
une discussion publique , on présente un projet 
de loi sous un point de vue différent de celui sous 
lequel on l'a offert. « Attaquer les intentions d'une 
» loi , dit-il , c'est attaquer les intentions de ceux 
«qui la proposent, c'est attaquer le gouverne- 
»ment! » 

Après s'être permis cet argument anti-parle- 
mentaire , inconvenant à tous égards, et déplacé 
surtout dans la bouche du frère du premier con- 
sul, Lucien, oubliant qu'il est en ce moment 
lui-même le champion de la chevalerie, ose 
comparer l'un des tribuns qu'il combat au héros 



92 MÉMOIRES 

de Michel Cervantes. Les événements ultérieurs, 
loin de justifier son indécente comparaison, ont 
malheureusement trop prouvé que l'éloquent 
tribun ne combattait pas contre des ailes d'un 
moulin à vent , lorsqu'il craignait que l'établis- 
sement de la Légion -d'Honneur n'eût pour ar- 
rière-pensée d'accoutumer les républicains à 
toutes les formes, à tous les abus de l'ancien 
régime. 

Lucien, qui n'avait plus que des motifs d'adop- 
tion à exposer au corps législatif, parla avec 
moins d'indécence ; il s'attacha surtout à rassurer 
les votants sur la crainte d'une noblesse hérédi- 
taire... « Il n'est point de voeux si ambitieux, dit- 
»il, qui ne doivent être satisfaits par une dis- 
tinction qui suit l'homme jusqu'au tombeau; 
» car il faudrait totalement oublier le siècle où 
«nous sommes, pour supposer désirables parmi 
» nous des distinctions héréditaires. Quoique le 
«système des distinctions héréditaires, ajoute- 
» t-il , ait été suivi , même dans plus d'une répu- 
blique, il n'en est pas moins condamnable de- 
»vant l'honneur, la raison et la philosophie... 
» Les adversaires du projet craignent-ils que leur 
» serment consacre une association d'individus 
«privilégiés?... Mais les légionnaires jurent de 
» combattre toute entreprise tendant à rétablir 



DE GOHIER. g3 

» le régime féodal , à reproduire les titres qui en 
» étaient l'attribut. » 

« Je vais bien plus loin, dit l'orateur du conseil 
» d'état Rœderer , je soutiens que l'institution de 
» la Légion-d'Honneur est un obstacle éternel à 
» toute distinction de ce genre... Non seulement 
» elle efface les anciennes distinctions nobiliaires 
» dont il subsiste encore des souvenirs en France, 
»mais, ajoute M. le comte actuel, elle est aussi 
»un obstacle à l'institution d'une noblesse nou- 
» velle , elle l'est par les circonstances de sa créa- 
» tion , elle l'est par le serment qu'elle impose : 

Je jure sur mon honneur de me dévouer au 
service de la république , a la conservation 
de son territoire dans son intégrité , a la 
défense de son gouvernement, de ses lois et 
des propriétés quelles ont consacrées ; de 
combattre, par tous les moyens que la justice, 
la raison et les lois autob1sent, toute en- 
treprise tendant a retablir le régime féodal, 
a reproduire les titres et qualités qui en 
étaient l'attribut ; enfin, de concourir de tout 
mon pouvoir au maintien de la libebté et de 
l'égalité. 

Ce fut le 29 floréal an 1 o que la loi portant la 
création de la Légion-d'Honneur fut adoptée au 
corps législatif. Le dernier article en renvoie 



9 4 MÉMOIRES 

l'organisation au 1 er vendémiaire an 12: par quels 
motifs?... c'est qu'il fallait préparer les esprits à 
recevoir les développements qu'on se proposait 
de lui donner; c'est que, pour accoutumer des 
hommes libres au frein de la servitude , il fallait 
commencer par leur passer le licol. 

Le 22 messidor an 12, la seule décoration de 
la Légion-d'Honneur ne consistait encore que 
dans une simple étoile d'or pour les grands offi- 
ciers , les commandants et les officiers , dans une 
étoile d'argent pour les légionnaires; et tous la 
portaient également à une boutonnière de l'habit , 
attachée par un ruban moiré rouge. 

Ce ne fut qu'au 1 pluviôse an 1 5 qu'un dé- 
cret impérial , en instituant la grande décoration 
de la Légion-d'Honneur, la dépouilla de son plus 
beau caractère. Pourquoi prendre pour modèle 
des décorations qui couvrent encore aujourd'hui 
la poitrine de tant de braves, les formes de 
celles destinées à signaler les favoris des an- 
ciennes cours ? 

La devise sacrée Honneur et patrie avait-elle 
besoin d'un entourage si brillant, devait-elle ja- 
mais se voir enchâssée dans ces plaques de l'an- 
cien régime , que l'ancien régime lui-même qua- 
lifiait d'expressions dont je ne me permettrai pas 
de salir ces mémoires? mais, après avoir décoré la 



DE GOHIER. g5 

bravoure et le mérite , il fallait songer à parer les 
courtisans. Pour attacher au char impérial ceux 
qui brûlaient du désir de s'y voir attelés et qui 
étaient si bien faits pour l'être, il fallait enrichir 
la livrée du maître, il fallait couvrir le harnois 
d'or, d'argent et de pierreries 

§ 33. 

ORDRE DE LA COURONNE DE FER. 

Bonaparte ne s'en tint pas à la grande institution 
de la Légion-d'Honneur ; s'étant fait décerner la 
couronne d'Italie, il créa l'ordre de la Couronne 
de fer 9 dont il se déclara le grand-maître. Les in- 
signes de l'ordre consistent dans la représenta- 
tion de la couronne lombarde , autour de laquelle 
sont écrits ces mots : Dieu me l'a donnée 9 gare à 
qui la touche 1 . Cette décoration est suspendue à 
un ruban de couleur orange avec lisérés verts. 

Deux cents places de chevaliers , vingt-cinq de 

1 Elle était d'or et non de fer. Cette couronne du roi lom- 
bard faisait partie des antiquités volées à la bibliothèaue 
nationale, que je lui fis restituer lorsque j'exerçais les fonc- 
tions de consul général à Amsterdam. Mais les voleurs, que 
je fis arrêter, ayant fait fondre cette couronne, je ne pus en 
faire adresser au ministre que les lingots. 



96 MÉMOIRES 

commandeurs et cinq de dignitaires furent affec- 
tées aux officiers et soldats français. 

9 

Les chevaliers la portent en argent , au côté 
gauche; les commandeurs, en or, attachée de la 
même manière ; les dignitaires , au cou et en 
sautoir. 

Le serment des chevaliers est conçu en ces 
termes : « Je jure de me dévouer à la défense du 
» roi , de la couronne , de l'intégrité du royaume 
» d'Italie , et à la gloire de son fondateur. » 

Quelle différence entre ce serment et le ser- 
ment primitif de laLégion-d'Honneur!!! 

Malgré le courage de ces chevaliers ainsi asser- 
mentés , malgré la devise fanfaronne de la cou- 
ronne lombarde, Bonaparte a éprouvé qu'il n'y a 
vraiment de couronne solide que celle qui est ap- 
puyée sur le peuple et qu'il a intérêt de soutenir. 

§ 34- 

CRÉATION DE L'ORDRE DES TROIS TOISONS d'or. 

I 

Toutes ces institutions gothiques n'avaient 
d'autre objet que de substituer des phalanges de 
séides aux braves uniquement voués à la défense 
de leur patrie. C'est ainsi que le i4 août 1809, 
voulant, dit-il , donner une preuve toute particu- 
lière à sa grande armée, Bonaparte créa, par un 



DE GOHIER. 97 

décret du camp impérial de Schœnhrunn, l'ordre des 
trois toisons d'or, composé, au maximum, de cent 
grands chevaliers, de quatre cents commandeurs, 
et de simples chevaliers au nombre de mille ; ces 
derniers, à quelques grades, à quelques dignités 
qu'ils fussent élevés, devaient mourir sous leurs 
drapeaux et en faire le serment. En remplissant 
ainsi ses armées de chevaliers de toute espèce, de 
toutes couleurs, Bonaparte voulait porter jus- 
qu'au dernier point l'exaltation de l'esprit mili- 
taire : il se trompa cette fois. L'institution gigan- 
tesque des cent grands chevalier s ïuïvcivX accueillie 
des principaux membres de la Légion-d'Honneur, 
et ces commandeurs, ces chevaliers du second 
ordre attachés à leurs régiments comme des serfs 
à la glèbe, devant mourir sous leurs drapeaux, ne 
furent pas vus d'un œil favorable par les braves 
légionnaires. 

Bonaparte avait déjà oublié que c'est à la gloire 
seule qu'il appartient d'enchaîner le militaire fran- 
çais à ses drapeaux, et que l'honneur ne peut 
être dignement soutenu que par des hommes 
libres. 

L'ordre des trois toisons d'or, ainsi mort-né , 
resta enseveli dans les archives des folies impé- 
riales. 



ii. 



98 MÉMOIRES 

ORDRE DE LA RÉUNION. 

§ 35. 

Le roi de Hollande avait aussi, lui, créé un or- 
dre de chevalerie, celui de YUnion. Lorsque, 
après son abdication en faveur de son fils, Bona- 
parte s'empara de la Hollande, et, oubliant à la 
fois ce qu'il devait à l'héritier de son frère et au 
peuple qu'il lui avait soumis, donna si impoliti- 
quement l'exemple du peu de cas qu'obtiennent 
les abdications en faveur , les courtisans français 
firent la conquête d'une nouvelle bandoulière 
chevaleresque. Le cordon bleu solennisa cette 
nouvelle usurpation : l'ordre de YUnion devint 
celui de la Réunion. Napoléon ne laissa au fils 
de son frère que la devise, qui valait seule tous 
les insignes de la royauté hollandaise, et qu'il 
aurait bien dû retenir pour lui : 

FAIS CE QUE DOIT, ADVIENNE QUE POURRA 1 . 

1 La meilleure des mères, et qui méritait d'être la plus 
heureuse des épouses 9 la reine Hortense, s'empara de cette 
devise et en fit la base de l'éducation de ses fils. Pour la 
leur mieux inculquer, elle la para des grâces de la poésie et 
des charmes d'une musique délicieuse. 

Aimables enfants , songez aux jours heureux que vous 
avez passés dans la charmante vallée qu'a remplie desi doux 






DE GOHIER. 99 

Quoique l'ordre de la Réunion fût regardé 
comme inférieur à celui de la Légion-d'Honneur, 
sa dénomination, combinée avec toutes les ar- 
moiries entassées dans sa grande décoration , 
donna lieu à de vastes conjectures. On y voyait 
non seulement le faisceau de flèches hollandaises 
et le lion belgique, les clefs de saint Pierre et les 
armoiries appartenant à diverses puissances, mais 
une case à remplir, prête à recevoir les insignes 
des états qu'il se proposait sans doute d'envahir. 

souvenirs celle qui vous a donné le jour!... Que ses sages 
leçons dissipent à jamais tous les prestiges dont fut entouré 
votre berceau ! Ne regrettez point la couronne que l'abdi- 
cation de votre père voulut placer sur vos jeunes têtes, et 
dont l'usurpation de Napoléon vous a préservés. Consi- 
dérez cette longue série de monarques de tous les pays , 
de tous les temps , et comptez ceux qui ont fait le bonheur 
des peuples et qu'elle offre pour modèles !... Voyez tous 
les dangers qui n'ont cessé de menacer le trône, les hommes 
qui le plus souvent l'entourent, les flatteurs qui l'assiègent, 
tous les obstacles que les meilleurs, que les plus grands 
rois ont rencontrés lorsqu'ils ont voulu faire le bien , la 
facilité avec laquelle les plus célèbres ont fait le mal. En li- 
sant la vie de tant de princes malheureux, de Napoléon 
surtout, apprenez combien la puissance est fragile, et féli- 
citez-vous d'être à l'abri de tous les malheurs qu'elle traîne 
après elle ; de n'être pas exposés à acheter aussi chèrement 
quelques pages brillantes dans l'histoire. 

7- 



ioo MÉMOIRES 

Ce fut par la création successive de tous ces 
ordres de chevalerie, que Bonaparte, qui n'osa 
pas d'abord qualifier de ce nom la Légion-d'Hon- 
neur , qui à l'époque de sa création n'osa parler 
ni de grands cordons ni d'insignes, remplit la 
France d'hommes à cordons de toute espèce, 
cordons rouges , cordons bleus , cordons oran- 
ges , avec autant de plaques diverses , à quoi il 
faut ajouter les petites et grandes croix , les petits 
et grands cordons que donnaient les puissances 
alliées, ou de la famille, sur la provocation de 
son chef, et dont ses courtisans furent accablés. 

Du moment que l'écharpe républicaine fut 
abandonnée , que ce simple et modeste costume 
militaire fut remplacé par tant de nobles quolifi- 
chets; du moment que Bonaparte eut fait placarder 
sur l'habit de ses grands dignitaires et sur leurs 
manteaux la devise sacrée Honneur et patrie, qui 
était gravée dans le coeur de tous les citoyens, 
l'honneur, dont le cri ne cessa jamais d'être en- 
tendu par le militaire français , anima seul nos 
guerriers : Bonaparte eut de grandes, de superbes 
armées qui firent trembler toute l'Europe; la 
patrie cessa d'avoir des défenseurs , ou plutôt il 
n'y avait plus de patrie, lorsque tant de braves 
versaient leur sang en croyant toujours la dé- 
fendre. 



DE GOHIER. 101 

Mais, avec toutes ces anomalies, cette égalité si 
solennellement promise pourrait-elle du moins 
exister encore? Oui, sans doute; tous les Fran- 
çais, plus que jamais, seront égaux! tous seront 
également dans les fers du despotisme : la seule 
différence, c'est que les chaînes des uns seront 
dorées , et que les chaînes des autres seront de 
fer; c'est que les uns baiseront leurs chaînes, et 
que les autres ne respireront qu'après l'instant 
de les briser! ! !... 



LE SEWâT. 



§ 36. 



Que devient la constitution de l'an 8 elle- 
même?... Un sénat à vie, composé de quatre- 
vingts sages chargés de maintenir l'ordre consti- 
tutionnel, devait le défendre contre toutes les 
attaques qu'on aurait osé lui porter. C'était , s'il 
fallait en croire les enthousiastes de l'organisa- 
tion nouvelle, une borne de granité autour de la- 
quelle le char consulaire pouvait circuler, mais 
qu'il ne pouvait franchir; et cette borne, si im- 
posante en apparence, établie sur un sable mou- 
vant, s'abaissa au moindre choc, au moindre 
contact de la puissance exécutrice!... 

Bonaparte sent toute la résistance que lui fe- 



102 MEMOIRES 

rait indubitablement éprouver un corps éminen t 
en pouvoir dont le sort demeurerait aussi in- 
variablement fixé ; il ne se dissimule point que 
des hommes placés dans l'indépendance absolue 
de sa puissance, n'ayant de sa part rien à craindre, 
rien à espérer, formeraient tôt ou tard un parti 
d'opposition dont il lui serait difficile de triom- 
pher; mais il voit en même temps tout ce qu'il 
pourra faire avec ces mêmes sénateurs , s'il par- 
venait à les enlever à cette stoïque apathie qui 
tenait à l'essence de leur institution ; s'il pouvait 
rendre le mouvement à ces hommes , qui étaient, 
pour parler le langage de Garât , placés, en quel- 
quesorte, horsde V enceinte de la vie; s'il pouvaitou- 
vrir devant eux une carrière nouvelle, les y lancer, 
en les enivrant de tous les prestiges de l'ambition. 
C'est ce que Bonaparte s'empressa défaire, et 
le sénat lui-même ne tarda pas à lui en faciliter 
les moyens. Suivant l'esprit et la lettre de l'acte 
constitutionnel, l'élection d'un sénateur devait 
irrévocablement terminer sa carrière politique, 
le rendait à toute autre fonction publique à ja- 
mais inéligible \ Abrial, Crétet, Régnier et Rœ- 
derer, nommés sénateurs, se désistent du titre 
qui leur est conféré, et viennent déclarer qu'ils 

1 «Un sénateur est à jamais inéligible à toute fonction 
publique. » Art. 18. 



DE GOHIER. io5 

préfèrent le portefeuille de ministre ou de con- 
seiller d état. 

Le sénat, s'il avait eu le sentiment de sa di- 
gnité et de ses devoirs , devait leur répondre que 
les fonctions auxquelles ils avaient eu l'honneur 
d'être appelés ne leur en permettaient plus d'au- 
tres, et qu'il fallait qu'ils fussent sénateurs ou 
rien; mais un sénat composé sous l'influence de 
Bonaparte était incapable d'une pareille énergie : 
il accepte leur démission, les remet à la disposi- 
tion du premier consul, et nomme quatre autres 
sénateurs. 

Ce premier acte de faiblesse est un trait de lu- 
mière pour Bonaparte ; il en conclut que ces sé- 
nateurs si terribles, dont on menaçait l'agran- 
dissement de sa puissance , seraient ceux qui lui 
aideraient à la fonder , s'il parvenait à leur per- 
suader que leur inéligibilité ne pouvait s'en- 
tendre des fonctions à sa nomination. L'empres- 
sement avec lequel ils répondirent à son premier 
appel ne tarda pas à lui prouver qu'il n'avait pas 
de grands efforts à faire. Forme- t-il un grand 
conseil delaLégion-d'Honneur, l'un des membres 
de ce conseil est pris dans le sénat ; institue-t-il 
un comité de consultation composé de sept 
grands officiers, quatre sénateurs s'honorent 
d'en faire partie. 



io4 MÉMOIRES 

L'acte constitutionnel ainsi entendu par les 
sénateurs eux-mêmes , les missions les plus im- 
portantes leur sont proposées, et ils les acceptent. 
On les vit bientôt , comblés de faveurs , revêtus 
des premiers emplois de la nouvelle république, 
se glorifier d'être les premiers serviteurs de ce- 
lui auquel leur institution devait commander le 
respect à la loi ; présider à tous les changements 
que Bonaparte parut désirer, à ceux qu'il vou- 
lut faire subir à la constitution même dont la 
garde leur était confiée. Aussi dans la distribu- 
tion des titres et des cordons de toute espèce, 
pas un membre du sénat ne fut oublié; on en 
vit même couverts de la livrée de l'étranger. 

Ce n'était pas encore assez de les avoir aussi 
brillamment harnachés, d'avoir distribué à ces 
grands enfants tous les hochets de l'ancien ré- 
gime, de les avoir éblouis par l'éclat des hon- 
neurs , que le véritable honneur aujourd'hui sait 
apprécier; pour achever de les corrompre , pour 
mettre le sénat entièrement dans sa dépendance, 
Bonaparte crée des sinécures , avec des revenus 
qui doublent les émoluments attachés au titre de 
sénateur; il divise la France en sénatoreries qu'il 
dote richement, et dont il gratifie ceux sur le zèle 
desquels il croit pouvoir compter, de qui il espère 
de plus éminents services. 



DE GOHIER. io5 

Et l'on s'étonnerait aujourd'hui de tout ce que 
Bonaparte a fait faire au sénat , de tout ce qu'il 
en a obtenu ! ! ! Que pouvait refuser ce sénat à 
celui qui l'entourait de tant de séductions?... que 
pouvait-il conserver , lorsqu'il n'avait pas su se 
conserver lui-même dans son institution ori- 
ginelle?... 

Étonnons-nous plutôt que, dans ce premier 
corps de l'état, il se soit encore trouvé des ci- 
toyens qu'il n'ait pu séduire; étonnons-nous que, 
dans le sein de ce sénat corrompu, il ait pu se 
former un parti d'opposition qui, quoique peu 
nombreux , ait été assez imposant pour donner 
de l'inquiétude au gouvernement le plus fort. 

Maître de la majorité du sénat, sûr de l'appro- 
bation de tout ce qu'il jugerait à propos de lui 
faire proposer, Bonaparte n'avait besoin que de 
trouver des hommes entièrement dévoués au 
système de gouvernement qu'il avait résolu d'é- 
tablir, disposés à servir aveuglément tous ses 
projets : la constitution de l'an S les plaça auprès 
de sa personne. 



conseil d'éta.t. 



§ 3 7 - , 

Un conseil d'état éminemment instruit devait 



106 MÉMOIRES 

entourer le premier consul de ses lumières , le- 
clairer de son expérience, déblayer devant lui 
les sentiers difficiles qu'il avait à parcourir. La 
nomination lui en étant déférée , on dut pressen- 
tir, dès sa première organisation , le but qu'il se 
proposait et la marche qu'il comptait suivre pour 
y arriver. 

Placé entre la république qu'il voulait dé- 
truire, et la monarchie qu'il avait entrepris de re- 
constituer , son choix se composa d'un amalgame 
de quelques amis de la liberté, et d'un plus grand 
nombre d'hommes vendus au pouvoir , qui n'a- 
vaient marché dans les rangs des républicains 
que pour s'enrichir des dépouilles de la répu- 
blique. Les premiers étaient destinés à faire il- 
lusion , et en imposèrent en effet à tous ceux qui 
ne pouvaient se résoudre à désespérer des pro- 
messes de Bonaparte. 

Telle fut constamment sa politique , celle d'ap- 
peler avec affectation auprès de sa personne 
quelques noms imposants par leurs lumières et 
leur amour pour une sage liberté, qui eussent 
l'air d'avoir une certaine part au pouvoir , à la 
faveur, et qui n'étaient placés là que pour hono- 
rer l'un et faire supporter l'autre. Il s'attacha 
surtout les hommes doués d'un travail facile. 

Regnault de Saint- Jean- d'Angély fut un des 



DE GOHIER. 107 

orateurs les plus distingués du gouvernement 
impérial, un de ceux qui, en sachant mieux se 
prévaloir du crédit que lui donnèrent ses talents 
extraordinaires, a fait le moins de mécontents. 
Personne n'était plus obligeant que lui; mais, né 
avec des passions fortes , bien des femmes n'o- 
saient approcher de sa personne qu'en tremblant. 
Ses amis ( car il en avait beaucoup ) le ména- 
geaient moins sur sa redoutable réputation que 
Bonaparte lui-même *, qui , dans les moments 
où il se montrait le puis sévère à son égard., le 
traitait toujours en homme dont il pouvait 
difficilement se passer. Et qui aurait pu le rem- 
placer, à la tribune surtout?... Regnault était 
le Barrère du conseil d'état. Mais ses discours 
n'étaient pas des carmagnoles a . Il fut, dans les 
dernières années de l'empire surtout, un des 
conseillers d'état qui montrèrent le plus de carac- 
tère, celui qui parla le plus courageusement dans 

1 Le jour de sa fête, il recevait chez lui des gens de lettres 
et des artistes distingués. Il y avait ordinairement spectacle, 
et la pièce qui était jouée, au lieu des basses flatteries qu'on 
prodigue aux gens en place , était remplie d'une satire ai- 
mable, offrait à Regnault de malignes allusions, qu'il n'était 
pas le dernier à applaudir. 

2 Expression dont on se servait pour caractériser la trop 
facile éloquence de l'orateur du comité du salut public. 



io8 MÉMOIRES 

toutes les circonstances en faveur des droits im- 
prescriptibles des peuples, et contre tous les 
genres d'oppression dans lesquels de misérables 
courtisans voulaient engager le chef de l'empire. 
Lorsque Napoléon fut sur le point de partir pour 
la folle campagne de Russie , Regnault se rendit 
dans son cabinet, et ne lui cacha point combien les 
peuples étaient inquiets, « On attribue , lui dit-il, 
»à une ambition qui ne peut être satisfaite que 
» par la conquête du monde , la guerre que vous 
«allez recommencer. De grâce, dites-nous où il 
» vous plaira vous arrêter : depuis long-temps il 
» n'est plus question du Rhin et du Danube ; vous 
» arrêterez-vous sur la Vistule, laDwina ou le 
»Tanaïs? Quand on saura les bornes que vous 
» vous imposez à vous-même , les inquiétudes se- 
» ront fixées. » 

Napoléon, après un instant de silence, lui ré- 
pond avec véhémence : « On veut savoir où nous 
» allons!! ! où je planterai de nouvelles colonnes 
» d'Hercule ! ! ! Nous allons achever l'Europe 5 et 
» tomber ensuite comme des brigands sur des bri- 
» gands moins courageux que nous qui se sont ren- 
» dus maîtres des Indes, et nous en emparer !!!...> 

Regnault , sortant du cabinet de Napoléon les 
larmes aux yeux, dit au conseiller d'état qui m'a 
rapporté ce trait, et que je nommerai s'il le faut : 



DE GOHIER. 109 

« Le malheureux se perdra! H nous perdra nous- 
» mêmes ! ! ! perdra tout î ! ! » 

Personne ne parlait avec plus de liberté des 
décisions du conseil d'état qui prêtaient à la cen- 
sure. Il blâma hautement l'arrêté sorti de la 
section des finances qui anéantissait toutes les 
pièces comptables des fournisseurs lorsqu'il s'en 
trouvait quelques fausses; en sorte que, parmi 
les deux ou trois cents agents d'une administra- 
tion, il suffisait d'un seul faussaire pour en rui- 
ner tous les membres. On a attribué cet arrêté à 
Fermon, qui ne s'en est pas défendu. 

Joseph Fermon ( aujourd'hui le comte de Fer- 
mon des Chapellières) fut un des grands faiseurs 
de Bonaparte : appelé au conseil d'état, il y fit 
preuve d'adresse et d'esprit de calcul; l'ancien pro- 
cureur de la maltôte bretonne , saturé des prin- 
cipes dont il s'était nourri dans sa clientèle, 
et ne croyant pas devoir témoigner moins de 
zèle pour les intérêts du trésor qu'il n'en avait 
eu pour l'accroissement des produits de la ferme, 
ne cessa, dans toutes les hautes fonctions aux- 
quelles il fut porté, de se montrer le défenseur 
obligé du fisc. 

De mauvais plaisants prétendent qu'en nom- 
mant Fermon liquidateur-général de la dette 
publique, Napoléon avait dit : « Fermons la 



no MÉMOIRES 

» caisse !... «Quoi qu'il en soit de ce méchant ca- 
lembour , il faut convenir que , sous le régime 
financier de Fermon, si la caisse a été trop sé- 
vèrement fermée aux créanciers de l'état, il ne 
se permit pas de la tenir ouverte pour lui. Toute 
la fortune de l'ancien procureur, satisfait d'avoir 
trouvé un client aussi généreux que puissant , a 
consisté dans les honoraires qu'il en a reçus. De 
fatales circonstances lui en ont même enlevé une 
partie, et le conseil d'état, sur unedemande intem- 
pestive, n'a pas jugé qu'il en dût être ressaisi. 

Quelque génie qu'on attribue à Bonaparte , il 
faut convenir que l'institution de son conseil 
d'état n'a pas peu contribué à lui acquérir cette 
supériorité que l'éminence du rang fortifie de son 
éclat, et qu'elle rend toujours difficile à appré- 
cier. Doué d'une mémoire prodigieuse et d'un 
esprit peu commun, il put facilement s'appro- 
prier les connaissances des hommes qui l'entou- 
raient , et suppléer à celles qui lui manquaient. 

On a remarqué qu'il affectait le plus souvent 
de ne converser que par interrogation ; était-ce 
hauteur, et pour prévenir l'épanchement trop 
familier d'une conversation particulière? était-ce 
pour s'emparer du savoir des autres sans décou- 
vrir ce qu'il avait besoin d'apprendre lui-même? 
était-ce par les deux motifs tout à la fois?... 



DE GOHIER. 111 

Un de nos premiers littérateurs, à qui ce 
genre de conversation paraissait fort inconve- 
nant, le tribun Ginguené, riant avec moi des ques- 
tions qui lui échappaient quelquefois dans le 
commencement de son élévation, « Fort bien, lui 
» dis-je ; mais, en continuant de s'entretenir ainsi 
«avec des hommes plus savants que lui, il par- 
viendra peut-être un jour à embarrasser ceux 
» qu'il a besoin de questionner aujourd'hui. » 

Au reste, la conversation habituelle de Bona- 
parte était celle de presque tous les hommes en 
place , de ceux surtout qui sont à la tête d'un 
gouvernement. A l'attention qu'ils ont de circon- 
scrire les objets sur lesquels ils veulent obtenir 
quelques renseignements , on croirait volontiers 
qu'ils craignent d'apprendre ce qu'ils auraient 
le plus d'intérêt à savoir, la vérité!... 

Si Bonaparte ne perdait aucune occasion de 
s'instruire , c'était à l'instar de ceux qui , ayant 
commencé par se créer un système, mettent leur 
unique application à chercher les moyens de le 
soutenir. Tourmenté de l'insatiable désir du pou- 
voir absolu, il n'écoutait volontiers que les le- 
çons qui pouvaient en favoriser l'établissement. 
Ge n'est pas cependant que, dans les assemblées 
générales des sections de son conseil d'état, il ne 
fût permis que d'énoncer des opinions favorables 



112 MÉMOIRES 

au despotisme : non seulement Bonaparte ne s of- 
fensait point de la désapprobation des projets 
soumis à la discussion de son conseil d'état, 
pourvu qu'elle n'en dépassât pas l'enceinte, mais 
il provoquait la contradiction, que ne pouvait se 
permettre le tribunat sans le mettre en fureur. 
Intra parietes il tolérait tout , aucune objection 
ne pouvait l'indisposer; celle qui était soutenue 
avec esprit était toujours sûre de lui plaire , lors 
même qu'elle ne réussissait pas à le convaincre , 
et c'était presque toujours celui qui l'avait con- 
trarié avec le plus de force qu'il appelait à dîner 
avec lui. Aussi, dans plus d'une circonstance, des 
hommes dignes d'être appelés aux conseils de la 
puissance signalèrent leur attachement aux vrais 
principes. 

Si le jury n'a pas été tout-à-fait rayé du code 
français sous l'empire de Bonaparte, s'il nous 
reste encore quelques traces de ce qu'il a été , de 
ce qu'il devrait être , nous le devons à la coura- 
geuse défense que les Berlier, les Merlin, les 
Thibodeau, les Réals, les Faure,etc. , opposèrent 
aux ennemisde cette salutaire institution, dont les 
coupables efforts sont parvenus à la dénaturer, 
ne pouvant absolument l'anéantir. 

Si tous les propriétaires de vignobles ont été 
affranchis du droit d'inventaire , droit odieux qui 



DE GOHIER. 1 13 

les assujettissait à ces visites domiciliaires que 
supportent si impatiemment ceux même qui s'y 
soumettent volontairement en prenant patentes, 
ils en sont redevables au conseiller d'état Français, 
qui eut plus d'un apôtre du fisc à combattre ; à 
ce directeur-général des droits réunis, qui a mé- 
rité le reproche d'avoir honoré son administra- 
tion en s entourant de gens de lettres , en trou- 
vant les moyens d'enrichir la France des précieux 
tributs du génie. 

Ce n'était pas avec ceux qui se montraient 
toujours prêts à servir ses desseins, quels qu'ils 
fussent, que Bonaparte était le plus aimable. Plus 
jaloux de l'opinion publique que de celle des 
hommes qui l'entouraient, l'opposition de la 
tribune, seule, lui était insupportable; et d'ailleurs 
s'il l'avait placée dans son conseil , c'est qu'il en 
était toujours le maître, c'est que les opinions 
de ceux à qui il accordait le plus d'estime ne 
l'obligeaient pas à dévier des siennes, à aban- 
donner le parti qu'il avait pris. 

Par la manière dont il s'exprimait on peut 
juger de l'importance qu'il attachait aux discus- 
sions d'apparat, qu'il se plaisait à provoquer lui- 
même , soit pour le plaisir d'entendre d'intéres- 
sants débats sur des questions majeures, soit 
pour sonder les esprits et connaître des opinions 
il 8 



n4 MÉMOIRES 

diverses qui ne pouvaient maîtriser la sienne. 
Son mot familier était, Lorsque j'ai la tête fati- 
guée, je vais, pour me délasser, entendre au conseil 
le bavardage des idéologues: c'est ainsi qu'il ap- 
pelait les hommes dont les principes ne s'accor- 
daient pas toujours avec les modifications que 
les circonstances lui paraissaient exiger. 

La manière de procéder de Bonaparte, dans 
les discussions du conseil, était, le plus habi- 
tuellement, d'énoncer de prime abord une opi- 
nion contraire à celle qu'il avait, et souvent d'un 
genre tout- à-fait libéral. Ceux qui étaient portés 
de bonne foi vers ces opinions les soutenaient 
avec franchise^ et se faisaient ainsi connaître; mais 
ceux qui étaient mieux initiés aux principes du 
consul, et qui les partageaient, s'empressaient 
d'ouvrir dans la discussion de nouveaux avis, 
auxquels Bonaparte avait l'air de céder par une 
sorte de complaisance, et définitivement l'opi- 
nion qu'il avait d'abord manifestée faisait place 
à l'opinion contraire , qui était sa véritable opi- 
nion. 

Le conseil d'état, composé d'hommes d'un es- 
prit délié, ne fut pas long-temps la dupe d'une 
tactique qu'il avait rapportée des camps. 

Un jour, Bonaparte, voulant s'assurer s'il y 
avait des hommes fortement attachés aux institu- 



DE GOHIER. n5 

tions républicaines parmi les conseillers qu'il avait 
choisis, arriva au conseil avec une colère étudiée, 
fit donner lecture de plusieurs procès-verbaux 
constatant qu'on avait coupé plusieurs arbres de 
la liberté, et demanda qu'il fut immédiatement 
statué sur le genre de peine qu'il convenait d'in- 
fliger à ceux qui se rendaient coupables d'un 
pareil délit, et qu'il qualifiait de contre-révolution- 
naire , de liberticide. 

Le conseil d'état, qui connaissait sa tactique, 
garda le silence. Un nouvel arrivé donna seul 
dans le piège , s'étendit en longues déclamations 
contre le système de contre-révolution qui se 
développait tous les jours, et conclut à la peine 
de mort. Alors plusieurs conseillers le réfutèrent 
avec beaucoup de vivacité , et classèrent ce grand 
attentat dans le genre des simples délits fores- 
tiers. Bonaparte mit aux voix la proposition de 
la peine capitale, qui fut rejetée par tous les 
membres, excepté par celui qui l'avait proposée. 

Bonaparte leva brusquement la séance , en af- 
fectant un extrême mécontentement. La vérité 
est que le seul mécontentement qu'il éprouva fut 
dirigé contre l'auteur de la proposition, qui lui 
parut appartenir à d'autres mœurs et à d'autres 
époques: et, pour ne pas exposer les citoyens à 
commettre de pareils délits , des ordres furent 

S. 



n6 MÉMOIRES 

donnés pour faire disparaître les arbres de la 
liberté que la malveillance avait respectés. 

§ 38. 

RÉGIME DES SÉNATUS- CONSULTES. 

Toutes les institutions établies par la consti- 
tution de l'an 3 étant détruites , la centralisation 
du pouvoir étant opérée, la France va-t-elle 
donc être régie par des principes immuables? La 
constitution de l'an 8 sera - 1 - elle du moins res- 
pectée par son auteur ? Non ; à la prétendue 
anarchie républicaine va succéder la véritable 
anarchie consulaire. 

On a vu qu'en formant son conseil d'état Bo- 
naparte avait associé à des publicistes distingués, 
à de savants jurisconsultes, des hommes qui , avec 
de grands talents, ne jouissaient pas également 
de la confiance publique. Ces conseillers, moins 
empressés à rechercher ce qui convenait à l'état , 
à la gloire de son chef, qu'à deviner ce qui 
pouvait flatter ses passions, furent, par cela 
même, ceux avec lesquels il résolut de gouver- 
ner ; ceux dont il forma son conseil privé d'ad- 
ministration. 

Les membres de ce conseil n'étaient ni limités 
ni précisément toujours les mêmes. Bonaparte 



/ 



DE GOHIER. 117 

choisissait, dans les sections , hors des sections 
de son conseil ordinaire, parmi les ministres 
d'état , parmi ceux à portefeuille , dans le sénat 
même, ceux qu'il croyait propres au travail dont 
il jugeait à propos de les charger. C'est dans ce 
conseil intime, momentanément formé de tous 
ceux que Bonaparte y appelait pour notifier les 
décrets de sa volonté au sénat , que sont sortis 
tous ces sénatus-consultes , tous ces décrets im- 
périaux qui ont graduellement porté atteinte à 
toutes nos libertés , et fini par organiser la plus 
affreuse tyrannie. 

De tous ces actes arrachés à la faiblesse d'un 
sénat qui devait tout conserver et qui a tout dé- 
truit, qui devait surtout garantir les Français de 
toute entreprise illégale sur leurs personnes , de 
toutes vexations arbitraires, il n'en est point de 
plus odieux que le sénatus- consulte du i5 ni- 
vôse an 9. Depuis long-temps la déportation des 
hommes désignés comme jacobins était résolue. 
Sieyes la voulait absolument. Bonaparte , après 
la journée du 19 brumaire, avait lui-même assez 
manifesté le désir de se débarrasser des républi- 
cains qui avaient montré trop d'énergie aux 
phases diverses de la révolution ; et l'opposition 
que les deux consuls rencontrèrent à cette épo- 
que n'avait que suspendu leur résolution. 



n8 MÉMOIRES 

« Les usurpateurs, observe l'auteur du Contrat 
» social 3 amènent ou choisissent toujours les 
» temps de troubles pour faire passer, à la faveur 
» de l'effroi public , des lois destructives , que le 
» peuple n'adopterait jamais de sang-froid. Le 
«choix du moment de l'institution est un des 
«caractères les plus sûrs par lesquels on peut 
«distinguer l'œuvre du législateur d'avec celle 
«du tyran. » 

La machine infernale du 5 nivôse éclate... 
Toutes les polices de Paris sont sur pied. Le 
préfet Dubois signale le premier son zèle; il se 
rend aux Tuileries, et accuse les jacobins. Bona- 
parte accueille avidement les conjectures, qui lui 
tiennent lieu de preuves ; et la déportation des 
jacobins est résolue. Fouché vient ensuite avec 
une autre version. Bonaparte furieux ne veut pas 
l'écouter. «Ce sont vos jacobins, s'écrie-t-il, qui 
» ont fait ce beau coup. — Je crois bien qu'ils en 
» sont capables , répond Fouché , et je vais don- 
* ner des ordres pour les faire arrêter. Ce ne sont 
» pas cependant les seuls sur lesquels les yeux de 
«notre police doivent se fixer. » 

Mieux servi que le préfet de police Dubois, 
Fouché, en suivant les premiers indices de la 
sienne, s'assura de plus en plus que les jacobins 
étaient étrangers à l'événement du 3 nivôse; mais, 



DE GOHIER. 119 

en les déclarant capables d'un pareil forfait, il 
avait mis le sceau à leur proscription ; et lui- 
même, pour se maintenir dans la confiance de 
Bonaparte , dressa la liste des malheureux dont 
il reconnaissait l'innocence, et que Bonaparte 
voulait déporter. 

Le 1 1 , Bonaparte, comme un autre Sylla , 
entre au conseil d'état cette liste de proscription 
à la main; parle de l'attentat qui, en mettant en 
danger une partie de la population de la grande 
cité, a frappé d'épouvante tous les bons Français; 
et glace lui-même d'effroi son conseil d'état , en 
annonçant la mesure qu'il est résolu de prendre 
contre les hommes que signale le rapport de son 
ministre de la police. 

Et quels sont ces hommes horribles dont la 
proscription est irrévocablement arrêtée?... Ce 
sont, pour la plupart, des patriotes de 89, qui, 
au i3 vendémiaire, défendirent si courageuse- 
ment la convention, sous les ordres de Bona- 
parte, et à la valeur desquels il dut, de son 
propre aveu, le succès de cette journée, dont lui 
seul définitivement a retiré le fruit \ 

' « La convention, pour accroître ses forces, donna des 
«armes à quinze cents individus dits les patriotes de 89. 
«C'étaient des hommes qui, depuis le 9 thermidor, avaient 
«perdu leurs emplois et quitté leur département, où ils 



120 MEMOIRES 

Ce sont en outre des représentants du peuple, 
dont le crime était d'avoir été fidèles à leurs ser- 
ments; des citoyens estimables de toutes les 
classes , et auxquels , pour comble d'infamie , on 
associe des noms déshonorés par les plus flétris- 
santes qualifications!!!... 

Voilà ceux qu'on va mettre hors la protection 
de toutes les lois, sur le rapport d'un Fouché, 
qui , forcé de reconnaître qu'ils sont étrangers à 
l'attentat du 3 nivôse, leur reproche les excès 
dont plus que personne il s'est lui-même couvert 
pendant la révolution; qui, lorsqu'il ne peut 
les présenter comme des assassins de fait , les dé- 
nonce comme des assassins d'intention. « S'ils 
» n'ont pas été pris le poignard à la main, ose dire 
«cet homme affreux, ils étaient capables de l'ai- 
» guiser et de le prendre ! ... S'ils ne sont pas les 
«auteurs de l'exécrable attentat du 3 nivôse, 
»qu ont révélés les indications de ma police dès 
»le premier instant de l'horrible explosion, la stu- 
y>peur, le désordre qu aurait produits la mort du 

«étaient poursuivis par l'opinion. On en forma trois batail- 
»lons, que l'on confia au général Berruyer. Ces hommes se 
-abattirent avec la plus grande valeur ; ils entraînèrent la 
» troupe de ligne , et furent pour beaucoup dans le succès 
»de la journée. » (Extrait de la notice sur le i3 vendé- 
miaire, par Bonaparte. ) 



DE GOHIER. 121 

» premier consul de la république, paraissaient pro- 
»pices à leurs desseins!!!)) 

L'absence même du trouble les accuse à ses 
yeux!... « Si pas un groupe n'annonce leur inten- 
)) tion de soulever le peuple , c'est qu'ils ont dû chan- 
» ger de tactique à l'aspect d'un gouvernement 
» constamment environné de l'opinion publique , et 
» fort particulièrement par l'affection du peuple, 
» qui lui montre tous les jours le mépris et C aversion 
» qu'il a pour eux. . . 

» Ce ne sont pas là, continue Fouché , de ces 
» brigands contre lesquels la justice et ses formes 
» sont instituées; c'est une guerre atroce, qui ne peut 
rtêtre terminée que par un acte de haute police 
» extraordinaire , qu'en mettant ces hommes dange- 
» reux en surveillance hors du territoire européen \ » 

Après avoir entendu ce rapport et l'arrêté qui 
le termine , le conseil d'état, stupéfait, se regarde 
et tremble... Lacuée, enfin, qui n'avait pas à crain- 
dre qu'on le prît pour un jacobin, demande la pa- 
role... Dans le trouble qui l'agite, il prie le pre- 
mier consul d'excuser le désordre de ses idées... 
Les expressions lui manquent pour rendre le sen- 
timent pénible que lui fait éprouver un projet de 
déportation sans preuves de délit! sans juge- 

1 Voyez, Pièces justificatives , le rapport et l'arrêté. 



122 MÉMOIRES 

ment!!! Une pareille mesure, qu'aucune loi n'au- 
torise, que toutes repoussent, et dont il serait si 
facile d'abuser, est plus effrayante à ses yeux que 
la présence des individus qu'on veut déporter , 
quelque dangereux qu'on les suppose. . . 

Le général Dessoles s'exprime avec la même 
énergie contre une mesure qu'un gouvernement 
tyrannique oserait à peine se permettre, et que 
le gouvernement consulaire doit conséquemment 
éloigner de sa pensée. . . 

D'autres hommes vertueux se disposaient éga- 
lement à parler... Bonaparte, voyant la tournure 
que prenait la délibération, interrompt la discus- 
sion , se ressaisit de la fatale liste , et lève la 
séance, mais sans renoncer à cet infâme projet. 

Dans une circonstance aussi grave, il eût été 
flatté de pouvoir s'étayer de l'assentiment de son 
conseil d'état; mais, n'ayant pu l'obtenir, il prit 
le parti de le supposer, de faire déclarer, en son 
nom, que, pour assurer la constitution et la liberté 
publique^ le gouvernement devait mettre en surveil- 
lance y hors du territoire européen de la républiques 
les individus que le ministre de la police lui indique- 
rait , et que le gouvernement reconnaîtrait comme 
appartenants à la classe d'hommes désignés dans 
son arrêté ! 

Gomme Bonaparte n'ignorait pas que personne 



DE GOHIER. 123 

n'était la dupe des actes prétendus délibérés en 
son conseil d'état , qu'il faisait trop souvent par- 
ler sans même qu'il eût été entendu, il sentit 
qu'il avait besoin d'associer à sa tyrannie une 
autorité plus imposante. Il saisit habilement 
cette circonstance pour éprouver jusqu'à quel 
point il pouvait compter sur l'asservissement du 
sénat, en osant exiger de lui qu'il consacrât 
toutes les atroces suppositions du ministre de la 
police, en lui faisant décider que la mesure la 
plus révoltante , la plus destructive de l'acte con- 
stitutionnel, était une mesure conservatrice de la 
constitution. 

Le prétendu arrêté du conseil d'état , approuvé 
par lui le 1 4 nivôse, fut , dans la nuit même, porté 
au sénat, où l'attendaient ceux avec lesquels 
avait été machiné le projet du sénatus-consulte 
qui devait le consacrer. 

A peine en eut-on fait la lecture, que Sieyes 
prend la parole pour l'appuyer de toutes ses 
fureurs. La preuve que cette mesure atroce avait 
été concertée avec lui , c'est que ce grand par- 
tisan des déportations était venu, dans la nuit où 
elle devait être proposée, avec un long discours 
écrit, une diatribe préparée d'avance contre les 
malheureux qu'il voulait faire proscrire. 

Indigné qu'au lieu de rechercher les coupa- 



i^4 MÉMOIRES 

blés, on s'empressât d'en supposer, Garât se 
lève , et , avec cette éloquence qu'inspire au véri- 
table orateur la certitude de défendre l'inno- 
cence, réfute les téméraires imputations du plus 
haineux des hommes. Sieyes, renchérissant en- 
core sur les suppositions contenues dans l'ar- 
rêté, soutint audacieusement que l'attentat du 
3 nivôse ne pouvait avoir été commis que par 
les jacobins. Garât répondit que si le ministre 
de la police avait été moins hardi , que s'il avait 
seulement avancé que les individus dont il pré- 
sentait la liste eussent été capables de le commet- 
tre, c'est qu'il était sur la voie des vrais coupables, 
avec lesquels il ne pouvait les confondre. Garât 
ajouta qu'il tenait de Fouché lui-même que tous 
les indices recueillis par sa police se rattachaient 
à ces lâches assassins à domicile , qui ne sem- 
blaient prendre le masque de royalistes que 
pour rendre la royauté plus effroyable aux yeux 
des républicains. 

Lanjuinais, Lambretchs, Cabanis, Lenoir-la- 
Roche, Vimar, Volney, s'indignent également 
qu'on ose, comme tous les gouvernements fai- 
bles, se prévaloir d'un attentat affreux pour 
attenter aux principes les plus sacrés de la so- 
ciété; qu'au lieu d'attendre qu'une instruction 
régulière ait fait connaître les coupables qu'allait 



DE GOH1ER. 1^5 

atteindre le glaive de la justice, on propose de 
frapper d'un coup d'état ceux que poursuivaient 
des préjugés funestes, contre lesquels la haine 
publique même devait mettre en garde. 

Frappé de ces sages observations, le sénat re- 
cule cette fois devant la résolution qu'on lui pré- 
sente à sanctionner ; mais, n'ajant pas assez de 
courage pour la rejeter, il nomme une commis- 
sion qui puisse lui ménager le temps d'en conférer 
avec le premier consul. 

Bonaparte s'étonne de l'indécision du sénat, et 
témoigne son mécontentement aux sénateurs qui 
se présentent devant lui ; il leur notifie que ce ne 
sont pas des remontrances qu'on demande au 
sénat, mais l'urgente décision dont dépend le 
salut de l'état. 

Le sénat, instruit de cette réponse, se réunit 
précipitamment, et Sieyes saisit l'instant où la 
plupart de ceux qui avaient tonné contre l'o- 
dieux projet se trouvaient absents, pour obtenir 
la sanction d'une mesure que la plus exécrable 
tyrannie pouvait seule dicter. 

Les motifs adoptés par ce sénatus-consulte , et 
qui lui servent de prétexte, ajoutent encore à 
l'indignation qu'inspire l'atrocité de l'acte en 
lui-même. 

Après avoir établi comme faits constants toutes 



126 MÉMOIRES 

les calomnies imputées aux malheureux dont la 
déportation était si impérieusement exigée , le 
sénat reconnaît que la constitution n'a point dé- 
terminé les prétendues mesures de salut public 
qu'on lui demande, et il en conclut qu'il peut 
prendre sur son compte de les autoriser, parce- 
que c'est à lui spécialement qu'il appartient d'ex- 
primer la volonté du peuple; comme s'il était pos- 
sible de supposer que le peuple ait jamais pu 
vouloir qu'on déportât des Français sans juge- 
ment!... De ce qu'il est chargé de la garde du 
pacte social, il s'en fait un titre pour sanctionner 
un acte destructif de tous les principes sociaux, 
et prétend même qu'une telle mesure a l'avantage 
de réunir le double caractère de la fermeté et de Vin- 
dulgence, 

« Enfin , considérant que , selon les propres ex- 
» pressions du conseil d'état, le référé du gouver- 
» nement au sénat conservateur, pour provoquer 
» sur ses propres actes l'examen et la décision 
»de ce corps tutélaire , devenait , par la force de 
» l'exemple, une sauvegarde capable de rassurer 
»par la suite la nation, et de prémunir le gou- 
vernement lui-même contre tout acte dange- 
» reux à la liberté publique : » 

Ce sénat coupable déclare que l'acte du gou- 
vernement qui met cent trente Français en surveil- 



DE GOHIER. 127 

lance spéciale hors du territoire européen de la 
république est une mesure conservatrice de la con- 
stitution 1 . 

Les cent trente proscrits ne sont qu'une par- 
tie de ceux portés sur la liste qui consterna le 
conseil d'état lui-même , et à la tête de laquelle 
se trouvait le nom d'un de nos littérateurs les 
plus distingués. L'impression terrible que pro- 
duisit son apparition influa du moins sur la ré- 
duction de cette première liste , trop nombreuse 
encore pour l'honneur du sénat qui l'a sanc- 
tionnée, n'eût-elle compris qu'un seul nom. 

Les indications de la police de Fouché se con- 
vertissent en preuves. Les auteurs de la machine 
infernale sont découverts. Une instruction régu- 

' Dans sa réponse aux maires de Paris, le 27 vendémiaire 
an 9 , Bonaparte leur disait qu'après s'être fait remettre 
sous les yeux tout ce qu'on a pu trouver sur les événe- 
ments les plus désastreux qui avaient eu lieu dans la ville 
de Paris, dans ces dix dernières années, qu'il devait dé- 
clarer, pour la décharge du peuple de Paris, aux yeux des 
nations et des siècles à venir, que le nombre des méchants 
citoyens avait toujours été infiniment petit. Sur quatre 
cents , je me suis assuré que plus des deux tiers étaient 
étrangers à la ville de Paris , et que soixante ou quatre- 
vingts ont seuls survécu à la révolution! Et le 14 nivôse , 
même année, Bonaparte demande et obtient la déportation 
de cent trente citoyens!... 



ia8 MEMOIRES 

Hère justifie les malheureux dévoués à la dépor- 
tation sans jugement. Les coupables sont con- 
damnés ; et, au moment que leur tête tombe 
sous le glaive de la loi, on donne* ordre de 
mettre à la voile le vaisseau qui déporte l'in- 
nocence. 

Voilà comme Bonaparte a détruit l'anarchie, 
voilà comme il a consacré la liberté des Fran- 
çais ; et cependant , parmi les gens de ce temps , 
parmi les serviteurs de son ancienne cour, il n'y 
a pas jusqu'à Savary-Rovigo, qui, dans son libelle, 
ne s'avise décrier, encore aujourd'hui, à l'anar- 
chie de la liberté et de l'égalité. Ainsi la liberté, sans 
laquelle toute dignité échappe à la créature hu- 
maine; ainsi l'égalité, qui dans toutes les langues 
et chez tous les peuples est le premier symbole 
de la justice, étaient destinées à être calomniées 
par celui que tourmente le besoin de sa justifi- 
cation , et qui ose tout lui immoler. 

Ce n'est pas seulement sous l'aspect de l'atten- 
tat que présente l'odieux sénatus - consulte qu'il 
faut le considérer , mais sous celui des principes 
affreux qu'il consacre. 

En surveillance hors du territoire européen!... 
Hypocrisie barbare, qui qualifie de ce nom la 
plus cruelle déportation !... Une surveillance 
doit être une garantie pour le surveillé, comme 



DE GOHIER. 129 

pour ceux qui le surveillent. Et quels sont les 
surveillants des malheureux qu'on va jeter sur 
des côtes brûlantes et désertes ?... Des bètes fé- 
roces , moins furieuses que ceux par qui ils leur 
sont livrés !... Et le sénat, en adoptant cette épou- 
vantable mesure, ose dire qu'elle a l'avantage de 
réunir le double caractère de la fermeté et de 
l'indulgence !... 

Ce prétendu corps tutélaire présente sa dé- 
férence servile à un acte que la tyrannie ré- 
fère à son examen et à sa décision, comme une 
sauvegarde capable de rassurer par la suite la na- 
tion, et de prémunir le gouvernement lui-même 
contre tout acte dangereux à la liberté! !! 

Bientôt la nation verra comme elle doit être 
rassurée ! ! ! Elle verra tout ce qu'elle doit attendre 
du développement d'action d'une puissance qui 
a foulé aux pieds tout ce qu'il y a de sacré parmi 
les hommes vivant en société! ! ! 

Le despote redoute l'impartiale décision du 
jury, même après l'altération qu'il lui a fait subir. 
Le sénat conservateur non seulement l'interdit 
dans quinze départements qu'agitaient les en- 
nemis de la révolution , mais en suspend les fonc- 
tions pendant deux ans dans tous les départements 
de la république , pour le jugement où l'influence 
est le plus à craindre, où l'innocence a le plus 
11. 9 



i5o MÉMOIRES 

besoin d'être rassurée,* celui des crimes de trahison, 
les attentats contre la personne du premier consul, 
et contre la sûreté intérieure et extérieure de la ré- 
publique. 

Le sénat ne se contente pas d'investir des juges 
spéciaux du droit de prononcer sans jury sur la 
vie et l'honneur des citoyens qu'il plaira à Bona- 
parte ou à ses ministres d'accuser d'attentat à sa 
personne!... un nouveau sénatus-consulte va 
notifier à tous les Français qu'aucun acte de la 
justice , dans quelque affaire criminelle que ce 
soit, ne pourra désormais les soustraire à ses 
poursuites, les mettre hors d'atteinte du pouvoir 
absolu. 

Le maire d'Anvers et ses co-accusés *sont ac- 
quittés par un jury régulier. Aucune forme 
n'ayant été violée, le jugement n'offrait aucun 
moyen de cassation. Bonaparte, voulant absolu- 
ment qu'il fût cassé, s'adresse à son trop complai- 
sant sénat , qui, tout en continuant de s'appeler 
sénat conservateur , décide qu'un jugement acquit- 
tant des hommes que le premier consul jugeait 
coupables ne pouvait être maintenu. Au mépris 
des principes que tous les régimes avaient jus- 
qu'alors respectés, un sénatus-consulte, préparé 
dans le conseil privé, casse une décision devant 
laquelle la justice de toutes les nations civilisées 



DE GOHIER. i3i 

s'arrête avec respect, et remet en jugement, sans 
intervention de jury, non seulement des hommes 
qu'aucun tribunal n'a plus le droit de juger, mais 
les jurés même qui les avaient acquittés. 

Ce n'est pas assez pour ce sénat de se jouer de. 
tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'ordre civil et 
judiciaire; d'anéantir ou de suspendre, au moin- 
dre signe de Bonaparte, les lois sur lesquelles 
reposent la liberté et la vie des citoyens : l'adu- 
lation ira au-devant des vœux ambitieux de l'u- 
surpateur, et la constitution de l'an 8 ne sera pas 
plus respectée que celle de l'an 3. Elle va subir 
tous les changements destinés à préparer l'éléva- 
tion de Bonaparte au trône. Ce sont les actes du 
sénat qui doivent l'y porter; c'est ce même sénat 
qui un jour l'en fera descendre. 



FIN DE LA TROISIEME PARTIE. 



9- 



QUATRIÈME PARTIE. 



MÉMOIRES 



DE 



LOUIS- JÉRÔME GOHIER, 

PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE 

AU l8 BRUMAI RE. 

QUATRIÈME PARTIE. 



SOMMAIRE. 

Ç 1. Paix d'Amiens ; monuments ériges à Bonaparte. Prolon- 
gation inconstitutionnelle de sa magistrature pour dix ans. 
— 2 . Bonaparte fait proposer par le deuxième et le troisième 
consul sa nomination à vie ; conduite du corps législatif 
et dutribunat; sénatus-consulte du 18 floréal an 10 qui dé- 
clare Bonaparte consul à vie. — 3. Sénatus-consulte orga- 
nique du 16 thermidor an 10. Rapport de Cornudet; sub- 
version de la constitution de l'an 8. Deuxième et troi- 
sième consuls déclarés consuls à vie. Désorganisation du 
sénat. — 4- Dernières métamorphoses de Bonaparte. — 
5. Rapport du grand-juge Régnier communiqué au sénat. 
Invitation indirecte du sénat pour engager Bonaparte à se 
saisir du pouvoir ; explication demandée par Bonaparte. 



i56 MEMOIRES 

Motion du tribun Curée; Carnot seul opposant; assenti- 
ment du sénat. Harangue de Cambacérès en lui présen- 
tant le sénatus organique qui décerne à Bonaparte et à sa 
famille la couronne impériale; proclamation solennelle. 
- — 6. Paroles de Bonaparte en montant sur le trône. — 
7. Jury suspendu à l'époque où éclate la conspiration an- 
glaise, et où Moreau va être jugé. — 8. Abolition du tri- 
bunat; discours de Béranger et de Boulay de la Meurthc. 
— 9. Création de la noblesse : discours de Cambacérès au 
sénat. — 10. Institution des majorats. — 11. Création de 
six bastilles. — 12. Etiquettes des anciennes cours réta- 
blies à celle de Napoléon — i3. Manière dont Narbonne 
présente des dépêches à Bonaparte ; désir que l'Autriche 
avait de s'allier à Bonaparte ; influence de cette alliance 
sur l'expédition de Moskou. — 1^. Dispositions de Bona- 
parte avant d'entrer en campagne. — i5. Harangue de 
Bonaparte à son armée avant de passer le Niémen ; com- 
bats divers. — 16. Bataille de la Moskowa. — 17. Impré- 
voyance de Bonaparte. — 18. Monté dans un traîneau 
sous le nom du duc de Vicence , Bonaparte quitte l'armée. 
Son arrivée à Paris. — 19. Effets que produit la destruc- 
tion de l'armée. — 20. Manœuvre diplomatique. — 

21. Adresses énergiques demandées par Bonaparte. — 

22. Marie-Louise régente. — 23. Retraite de la régence 
sur les bords de la Loire. Capitulation qui livre Paris 
aux assiégeants. — 24, 25. Reproches de Bonaparte à ses 
généraux. — 26. Vraies causes de tous ses désastres. 
Sa déchéance. — 27. Résultats du 1 8 brumaire. — 28. Coup 
d'œil général sur le caractère et la conduite politique de 
Bonaparte. — 29. Bonaparte à Sainte-Hélène. — 33 à 43. 
Ses jugements, souvenirs et révélations. — 44* Des bona- 
partistes, et quels sont-ils ? — ^5. Les deux conspirations. 
Quelles liaisons Barras a entretenues avec Fauche-Borel. 
— 46 Conclusion. 



DE GOHIER. i5 7 

SÉNATUS-CONSULTE DU \S FLORÉAL AN 10. 

§ '• 

Bonaparte s'était fait nommer, par la constitu- 
tion de l'an S, premier consul de la république 
pour dix ans. Cette période révolue , il pouvait 
être réélu, et l'eût été infailliblement, parcequ'il 
eût été intéressé à s'en rendre digne. L'impa- 
tient sénat l'en dispense, et n'attend pas ce terme. 

Le traité conclu à Amiens comble de joie 
toute la France. Le peuple qui sait mieux faire 
la guerre est celui qui sent mieux le prix de la 
paix. À l'instant où celle d'Amiens est annoncée, 
toutes les autorités sont aux pieds du premier 
consul. Le conseil-général du département de la 
Seine vote par acclamation un monument en 
l'honneur de Bonaparte % et le tribunal arrête 

1 Sur le rapport fait par Quatrembre de Quincy, le con- 
seil-général du département de la Seine arrête: 

i° Il sera élevé un portique triomphal en l'honneur du 
premier consul Bonaparte. 

2° Ce monument sera érigé sur l'emplacement qu'oc- 
cupe actuellement le bâtiment appelé le Grand-Châtelet, 
dont la démolition a déjà été arrêtée par le gouvernement. 

3° Il sera fait un fonds de six cent mille francs pour 
l'érection de ce monument. 

4° Ce fonds sera pris par moitié, d'année en année , sur 



i38 MEMOIRES 

qu'il lui sera donné un gage éclatant de la recon- 
naissance nationale. 



la portion du revenu de l'octroi excédant les dépense? 
ordinaires de la commune votées par le conseil-général. 

5° Le citoyen préfet est invité à prendre les mesures 
les plus promptes pour l'exécution de ce projet, ainsi qu'à 
en mettre sous les yeux du conseil les plans et devis. 

Le conseil- général du département de la Seine, faisant 
fonction du conseil municipal de la commune de Paris , 
adoptant les dispositions de ce projet, arrête que le pre- 
mier consul sera prié d'agréer la présente délibération 
comme hommage de la reconnaissance et comme gage de 
l'attachement de la ville de Paris. 



Signé Bellart , président ; 

Quatremèrk de Quincy, secrétaire. 

Le 3 nivôse an 10, Bonaparte répond : « J'ai vu avec 
» reconnaissance les sentiments qui animent les magistrats 
»de la ville de Paris. L'idée de dédier des monuments 
»aux hommes qui se rendent utiles aux peuples est 
» honorable pour les nations ; j' accepte l'offre du monu- 
»ment que vous voulez m'élever : que la place reste dési- 
»gnée; mais laissons aux siècles à venir le soin de le 
» construire , s'ils vérifient la bonne opinion que vous avez 
» de moi. » 

Lorsque le sénat va lui offrir de prolonger la durée de 
sa puissance, dont il était plus jaloux que de l'érection 
d'un simple monument, Bonaparte se garde bien de ré- 
pondre qu'il faut attendre le terme fixé par l'acte consti- 
tutionnel, qu'il n'était pas permis de transgresser. 



DE GOHIEK. 109 

Aussitôt le sénat s'empare de cet arrêté , et ne 
se borne pas à répondre au vœu du tribunat par 
la simple érection d'un monument triomphal 
comme le département de la Seine. Impatient de 
se délivrer des liens dont la constitution l'avait 
garrotté, il saisit ce moment pour annoncer au 
premier consul qu'il est prêt à lui sacrifier la 
constitution, qui entrave ses vues ambitieuses, 
qui met des bornes à la durée comme à l'étendue 
de sa puissance. Ce sénat prévaricateur, après 
avoir salué Bonaparte du titre encore inouï de 
magistrat suprême, « considérant que le vœu du 
tribunat peut, dans cette circonstance, être regardé 
comme celui de la nation française; que le magis- 
trat* suprême qui a triomphé en Europe et en 
Asie , etc. , etc.', qui a rempli le monde de sa re- 
nommée , etc.; etc.; qui a préservé la France des 
horreurs de l'anarchie qui la menaçait , qui a 
brisé la faux révolutionnaire , qui a pacifié le 
continent et les mers, a les plus grands droits à la 
reconnaissance de se s concitoyens, réélit le ci- 
toyen Napoléon Bonaparte premier consul de la 
république française pour les dix ans qui suivront 
immédiatement les dix ans pour lesquels il a été 
nommé par l'art. 09 de la constitution. » 

Qui autorisait le sénat, établi pour maintenir et 
conserver cette constitution dans toute son inté- 



i4o MÉMOIRES 

grité, à en étendre une de ses plus importantes 
dispositions ? 

On ne sait ce qui doit le plus étonner dans 
cette réélection prématurée et inconstitution- 
nelle, des basses adulations qu'elle contient, ou 
de l'hypocrite réponse du réélu : Bonaparte saisit 
avidement ce titre de magistrat suprême, que 
jusqu'alors aucun courtisan même n'avait encore 
osé lui donner. 

« Le suffrage du peuple, répond le premier 
» consul à ceux qui venaient l'enivrer de pouvoir 
» et de flatterie , m'a investi de la suprême ma- 
» gistrature ; je ne me croirais pas assuré de sa 
» confiance, si l'acte qui m'y retiendrait n'était 
» encore sanctionné par son suffrage. 

» Dans les trois années qui viennent de s'écou- 
» 1er , la fortune a souri à la république ; mais la 
«fortune est inconstante. Eh! combien d'hommes 
» qu'elle avait comblés de ses faveurs ont vécu 
«trop de quelques années!! «(Bonaparte ne croit 
pas que c'est son arrêt qu'il prononce. ) « L'inté- 
» rêt de ma gloire et celui démon bonheur, ajoute- 
»t-il, sembleraient avoir marqué le terme de ma 
» vie publique au moment où la paix du monde 
«est proclamée; mais la gloire et le bonheur du 
» citoyen doivent se taire quand l'intérêt de l'état 
» et la bienveillance publique l'appellent. 



DE GOHIER. 141 

» Vous jugez que je dois au peuple un nou- 
weau sacrifice; je le ferai, si le vœu du peuple 
» me commande ce que votre suffrage autorise \ » 

PROPOSITION DES SECOND ET TROISIEME CONSULS 
POUR EAIRE NOMMER LE PREMIER CONSUL A VIE. 

§2. 

Si Bonaparte demande que le peuple soit 
consulté sur le gage de la reconnaissance natio- 

1 « Eh bien , Monges , lui dit Bonaparte à peu près à 
» cette époque, êtes vous content? — Je ne le serai, ci- 
«toyen premier consul, lui répondit Monges en riant, que 
«lorsque vos vœux à vous-même seront remplis, et que 
» je vous saluerai juge de paix de votre canton. » 

Pour bien comprendre l'à-propos de cette réponse, il 
faut savoir qu'à Rome, dans une réunion où se trouvaient 
Monges , Thouîn , etc., Bonaparte, en les félicitant de 
s'être fait un beau nom qui n'avait coûté ni une larme ni 
une goutte de sang, leur dit, dans un bel épanchement : 
«Pour moi, je ne serai heureux que lorsque, après avoir 
«pacifié l'Europe, je pourrai échanger le titre de général 
»des armées de la république avec celui de juge de paix 
» d'un de ses cantons. » 
-î Un philosophe (LaR. L.), qui a été dans le cas de voir 
bien des ambitieux, observait, à l'occasion de cette anec- 
dote, que tous tenaient le même langage; tous, en aspi- 
rant aux plus hauts emplois, voulaient, disaient-ils, finir 
par être juges de paix. 



i^2 MÉMOIRES 

nale, que le sénat lui avait décerné d'après le 
vœu émis par le tribunat, c'est qu'il trouve 
qu'une simple prorogation de dix ans est un gage 
de reconnaissance trop mesquin; c'est qu'il lui 
en fallait un plus éclatant, plus digne de ses 
hauts desseins ! En conséquence , le grand consul 
rassemble à l'instant même ses deux petits con- 
suls , ses ministres , les confidents de ses vues 
ambitieuses, dont il compose son conseil in- 
time, et dicte aux petits consuls l'arrêté qui 
doit suppléer au sénatus-consulte dont il n'est 
pas satisfait. 

« Considérant , porte cet arrêté , que la réso- 
» lution du premier consul est un hommage écla- 
» tant rendu à la souveraineté du peuple; que le 
» peuple , consulte sur ses plus chers intérêts, ne 
))doit connaître d'autres limites que ces intérêts 
» mêmes ? 

» Arrête que le peuple français sera consulté 
» sur cette question : Napoléon Bonaparte sera-t-il 
n consul à vie? Qu'il sera en conséquence ou- 
»vert des registres aux secrétariats de toutes 
» les administrations , aux greffes de tous les tri- 
» bunaux, chez tous les maires et tous les notaires, 
»où les citoyens seront invités à consigner leur 
»vœu. » 

Lorsque, mécontent de ce qu'il n'a pu se faire 



DE GOHIER. i43 

offrir qu'une prorogation de dix ans , Bonaparte 
fait demander le consulat à vie, on présente 
cette intrigue comme un hommage rendu à la sou- 
veraineté du peuple j, comme un appel à ses plus 
chers intérêts!!!... Ce qui paraîtra sans doute en- 
core plus étonnant que la qualification de cette 
démarche éhontée, c'est que la proposition n'est 
pas plus tôt adressée au corps législatif et au 
tribunat, qu'elle est accueillie de toutes parts 
avec enthousiasme; à grands cris on demande 
que les registres soient ouverts : c'est à qui se pré- 
cipitera le premier pour s'y inscrire. Les muets 
du corps législatif eux-mêmes recouvrent la pa- 
role, et rivalisent d'éloquence avec les orateurs du 
tribunat pour célébrer l'effort magnanime du 
premier consul, son nouveau sacrifice! 

Tous les législateurs cependant ne s'oublièrent 
pas jusqu'à ce point. Ceux qui auraient pu faire 
entendre la voix la plus éloquente se gardèrent 
bien de rompre le silence que la loi leur impo- 
sait doublement dans cette circonstance. Le sa- 
vant publiciste que la sévérité de ses principes 
avait écarté du sénat , lorsqu'elle eût dû l'y pla- 
cer, Lacretelle l'aîné, un des Français qui avaient 
le plus espéré de la journée du 18 brumaire, et 
que ses résultats ont le plus affligé, prévoyant 
où nous conduirait un enthousiasme si peu ré- 



MÉMOIRES 

fléchi, gémit, et s'enveloppa de son manteau. 

A quoi pouvait servir la plus éclatante désap- 
probation de quelques membres des deux grands 
corps de l'état, qui devaient s'opposer à cette 
dangereuse et inconstitutionnelle prorogation, et 
qui sont les premiers à demander que les desti- 
nées du peuple français soient livrées à la vie 
entière de Bonaparte, à voter pour le consulat 
à vie. C'est le 20 floréal que l'arrêté des deux 
consuls adjoints appelle les votes du peuple 
français; et, dès le 24, une commission de quinze 
membres du tribunat,etune de cent vingt-deux ' 
du corps législatif, viennent déclarer qu'ils l'ont 
prévenu , viennent offrir à Bonaparte leurs vœux 
empressés sur la prorogation à vie de sa suprême 
magistrature. 

Si on pouvait oublier la conduite de Bonaparte 
au 17 brumaire, ses protestations de désintéres- 
sement à l'instant même où il s'emparait du pou- 
voir, sa déclaration positive de ne vouloir être 
que le bras de la magistrature, qu'il venait éta- 
blir pour en être le chef, et le chef unique, et 
qu'on ne sût pas que la proposition du consulat 
à vie venait de lui, on aurait peine à se persuader 
que sa réponse aux démarches prématurées du 



1 Un député par département. 



DE GOHTER. 345 

tribunat et du corps législatif n'était que l'adroit 
artifice d'un politique profond. 

« J'ai été, dit-il au corps législatif, appelé à la 
» magistrature suprême dans des circonstances 
» telles que le peuple n'a pu peser dans le calme 
»de la réflexion le mérite de son choix... Aujour- 
» d'hui , l'expérience que les Français ont faite de 
»leur gouvernement les a éclairés sur la valeur de 
» leur premier choix; qu'ils manifestent leur vo- 
» lonté dans toute sa franchise , dans toute son in- 
n dépendance : elle sera obéie. . . Quelle que soit ma 
» destinée, consul ou citoyen..,, je n'existerai que 
«pour la grandeur et la félicité de la France!... » 

« La marche du gouvernement , répond-il au 
» tribunat, sera constamment dirigée dans l'intérêt 
» du peuple , d'où dérivent tous les pouvoirs , 
»et pour qui seul travaillent tous les gens de 
»bien... » 

Quand l'arrêté dicté par Bonaparte était adressé 
au peuple avec d'aussi solennelles acceptations , 
avec des réponses aussi séduisantes du premier 
consul aux enthousiastes acceptants ; lorsqu'on 
mettait sous les yeux de toute la France ces ma- 
gnifiques promesses, la relation exagérée de tout 
ce qu'il avait fait pour la république, de tout ce 
qu'elle avait lieu d'en attendre, est-il fort éton- 
nant qu'il se soit trouvé de si nombreux votants 
11. 10 



146 MÉMOIRES 

en faveur de la modification de l'acte constitu- 
tionnel de l'an 8 , surtout de la manière que le 
peuple fut appelé à donner son vote ? 

Était-ce chez des notaires, était-ce chez des 
maires , dans l'intérieur d'administrations subor- 
données aux agents du premier consul, dans les 
bureaux livrés à leur influence , que des citoyens 
devaient être invités à donner isolément et sans 
témoins leurs suffrages? C'est dans des assemblées 
publiques, et régulièrement constituées, que le 
peuple aurait dû librement voter sur de nou- 
velles attributions au premier consul, ou proro- 
ger celles que lui accordait la constitution, et 
ne leur fixer d'autre terme que sa vie. 

Le dépouillement de ces votes obligés étant 
fait le 1 5 messidor an i o, un sénatus-consulte a n- 
nonce aux Français que trois millions cinq cent 
soixante-huit mille huit cent quatre-vingt-cinq ci- 
toyens ont voté pour la prorogation demandée; il pro- 
clame en conséquence Napoléon Bonaparte premier 
consul à vie , et décrète qu'une statue de la Paix 9 
tenant d'une main le laurier de la victoire et de 
l'autre le décret du sénat , attestera à la postérité la 
reconnaissance de la nation. 

Le sénat en corps présenta ce sénatus-con- 
sulte, et ce fut un des anciens chefs du gou- 
vernement républicain , le sénateur François Bar- 



DE GOHIER. i4 7 

thélemy, qui fut son organe auprès du premier 
consul. 

A l'adulation la plus emphatique, Bonaparte 
répondit par ses protestations ordinaires, qui lui 
coûtaient si peu, ne l'engageaient à rien, et dont 
le peuple voulait bien se contenter. 

« Sénateurs , leur dit-il, la vie d'un citoyen est 
» à sa patrie. Le peuple français veut que la mienne 
» tout entière lui soit consacrée : j'obéis à sa vo- 
» lonté. 

» En me donnant un nouveau gage , un gage 
» permanent de sa confiance , il m'impose le de- 
» voir d'étayer le système de ses lois sur des institu 
» lions prévoyantes. Par mes efforts , par votre 
» concours, citoyens sénateurs, par le concours 
» de toutes les autorités , par la confiance et la 
«volonté de cet immense peuple, la liberté, le- 
» galité , la prospérité de la France, seront à l'abri 
» des caprices du sort et de l'incertitude de l'ave- 
» nir. Le meilleur des peuples sera le plus heu- 
» reux , comme il est le plus digne de l'être , et sa 
» félicité contribuera à celle de l'Europe entière. 

9 Content alors d'avoir été appelé par l'ordre de 
» celui de qui tout émane à ramener sur la terre la 
» justice, l'ordre et l'égalité, j'entendrai sonner la 
» dernière heure sans regret et sans inquiétude 
>»sur l'opinion des générations futures... » 

ro. 



i48 MÉMOIRES 

§ 3. 

SÉNATUS-CONSULTE ORGANIQUE DU l6 THERMIDOR 

AN 10. 

Dès le lendemain de ces magnifiques promesses 
un sénatus-consulte organique apprend aux Fran- 
çais de quelle manière on entend étayer le système 
deseslois; quelles sont les institutions prévoyantes 
qui vont mettre la liberté, l'égalité , la prospérité 
de la France à l'abri des caprices du sort et de 
V incertitude de l'avenir. 

Tout est antiphrase dans le jargon de ces épo- 
ques d'hypocrisie : conserver, c'est détruire; rendre 
un sênatus organique, c'est introduire une orga- 
nisation nouvelle contre l'ordre delà constitution 
qui existe , c'est désorganiser. 

Bonaparte est consul à vie. L'équilibre des 
pouvoirs établis par la constitution de Fan 8 est 
rompu. Cette constitution, qu'on supposait 
fondée sur la force et la stabilité de ces pouvoirs, 
sapée dans l'une de ces premières bases, n'est 
plus qu'un acte illusoire aux yeux même de ceux 
qui l'ont proclamée comme l'immuable garantie 
des droits sacrés du peuple. 

Voici dans quels termes s'exprimèrent les 
consuls dans leur proclamation aux Français : 



DE GOHIER. 149 

« La constitution de l'an 8 , fondée sur les vrais 
» principes du gouvernement représentatif, sur 
»les droits sacrés de la propriété, de la liberté 
» et de l'égalité , les pouvoirs qu'elle institue se- 
»ront forts et stables, tels qu'ils doivent être 
» pour garantir les droits des citoyens et les inté- 
rêts de l'état. Citoyens, la révolution est fixée 
» aux principes qui l'ont commencée ; elle est 
» finie. » 

C'était au 18 brumaire qu'on pouvait dire la 
révolution est finie; mais à cette époque la 
contre-révolution a commencé , et a marché en 
détruisant toutes les institutions nationales 
qu'elle a rencontrées. Deux ans sont à peine ré- 
volus depuis que la constitution de l'an 8 a été 
proclamée, et l'atteinte que lui a portée le con- 
sulat à vie appelle une organisation nouvelle! 
Une concession faite à Bonaparte en amène né- 
cessairement une autre. U inamovibilité 5 par l'ac- 
croissement des force* quelle donne à la puissance 
executive „ dit le sénateur qui se rend l'organe du 
prétendu sénatus-consulte organique , nécessite 
évidemment la révision de son organisation politique. 

A cette énonciation, qui ne croirait qu'en 
conférant à Bonaparte une magistrature à vie, 
on va proposer des mesures contre les dangers 
de l'inamovibilité du pouvoir, qu'on va du moins 



if>o MEMOIRES 

en fixer les limites? C'est au contraire pour en 
accroître rétendue, pour en assurer l'indépen- 
dance, qu'on révise son organisation politique. 

Chef temporaire d'un peuple qui croyait de 
bonne foi pouvoir être compté encore au rang 
des peuples libres, il a fallu d'abord à Bonaparte 
des empereurs au petit pied pour le gouverner; de- 
venu consul à vie, il lui faut, pour l'asservir, une 
nation au petit pied , qu'il investira de toute la 
puissance de celui de qui tout émane, pour qu'elle 
puisse à son tour l'en investir lui-même; et cette 
nation au petit pied, il la trouve dans le sénat, qu'il 
va dénaturer pour en faire l'instrument docile 
de ses vues ambitieuses, qu'il va entourer de 
toutes les illusions d'un pouvoir extraordinaire, 
pour agrandir le sien et le porter au suprême 
de^ré. 

La constitution de l'an 8 n'était qu'un écha- 
faudage , sur lequel Bonaparte va établir encore 
un autre échafaudage, qui ne subsistera que le 
temps nécessaire pour élever l'édifice superbe 
dont a peine il laissait entrevoir les fondements 
dans les premiers temps de son consulat. 

Le sénatus-consulte organique du 1 6 thermi- 
dor an 1 o se distingue entre toutes les mons- 
trueuses productions sorties des plumes serviles 
employées par Bonaparte ; aussi se garda-t-il bien 



DE GOHIER. i5i 

de le faire passer par la filière législative ordi- 
naire, de le mettre sous les veux du tribunat et 
du corps législatif : tout l'empressement de ces 
deux grands corps de l'état à répondre à la de- 
mande du consulat à vie ne put lui inspirer assez 
de confiance pour le déterminer à mettre leur 
dévouement à une nouvelle et si décisive épreuve; 
d'ailleurs aucun membre du conseil d'état, le 
rédacteur du sénatus-consulte lui-même, n'eût 
osé en soutenir la discussion publique et s'en 
avouer l'auteur. 

Les conseillers intimes de Bonaparte poussè- 
rent la discrétion jusqu'à prévenir les difficultés 
qu'eût infailliblement éprouvées le rapport à 
faire au sénat. Craignant sans doute qu'aucun de 
ses orateurs distingués n'eût daigné se charger 
d'une pareille tâche , il paraît certain qu'un rap- 
port tout fait accompagna le sénatus-consulte, 
en sorte que la commission à laquelle il fut ren- 
voyé n'eut à choisir qu'un de ses membres qui 
sût et osât le lire î... Le sénateur Cornudet se 
dévoua. En conséquence, d'après la lecture qu'il 
voulut bien en donner le même jour 16 thermi- 
dor an 1 , le sénatus-consulte fut présenté et 
accepté au sénat. 

Bonaparte, qui n'avait édifié que pour détruire, 
ne pouvait laisser subsister plus long-temps les 



i5^ MÉMOIRES 

formes conservatrices de ce sénat. Jaloux de l'in- 
dépendance que lui assurait l'inéligibilité , pré- 
voyant toute la force que tôt ou tard un système 
d'opposition en pouvait recevoir, il le fait sortir 
de l'état heureux où l'avait placé la constitution, 
le rend le jouet de toutes les passions en le dé- 
clarant éligible à toutes les places, à toutes les 
dignités qui peuvent flatter l'ambition, et s'em- 
pare lui-même de toutes les élections. 

Ce n'est plus au sénat , c'est au premier consul 
seul qu'appartient dès lors le droit d'élire; et ce 
droit ne fut plus subordonné aux listes de con- 
fiance si vantées par les orateurs de son conseil 
d'état, mais s'exerce sur des candidats présentés 
par des collèges électoraux à vie, livrés à l'in- 
fluence la plus funeste. 

«Deux états naturellement inséparables, les 
» gens opulents et les gueux, sont également fu- 
» nestes au bien commun , nous dit l'auteur du 
» Contrat social. De l'un sortent les fauteurs de 
» la tyrannie , et de l'autre les tyrans. C'est tou- 
jours entre eux que se fait le trafic de la liberté 
» publique: l'un l'achète, et l'autre la vend. » 

Le premier consul n'avait pas besoin d'acheter 
ce qu'on s'empressait de lui livrer si gratuite- 
ment ; mais, se pénétrant bien de l'observation de 
l'auteur du Contrat social, c'est en alliant la dé- 



DE GGHIER. i55 

pendance de la classe inférieure à l'ascendant de 
celles qui la dominent, qu'il les fait servir de 
bases à ses institutions. C'est en armant de toute 
son influence l'aristocratie des richesses, que le 
sénatus-consulte organise ses collèges électoraux. 
Si, pour donner une apparence de popularité à 
leur formation , il associe les deux extrêmes ; s'il 
attribue à des assemblées composées de tous les 
domiciliés de canton l'élection même des col- 
lèges électoraux de département, c'est pour faire 
concourir les classes inférieures à des choix qui 
ne peuvent être faits que dans les classes les plus 
élevées; c'est en circonscrivant leurs votes dans 
le cercle étroit des six cents plus imposés du 
département, dont la liste leur serait fournie par 
le ministre des finances : et le premier consul 
eut en outre le droit d'ajouter au corps électoral 
ainsi formé cinquante autres électeurs pris dans 
les trente plus imposés. 

Mais, en établissant deux classes de collèges 
électoraux, les collèges électoraux d'arrondisse- 
ment, les collèges électoraux de département, ce 
sénatus-consulte , malgré toute la prépondérance 
qu'il accordait à la grande propriété , ne permit 
pas aux privilégiés, qui seuls composaient le col- 
lège électoral de département, de venir voter dans 
celui d'arrondissement. On ne peut, porte l'ar- 



i54 MÉMOIRES 

ticie 3, être à la fois membre du collège d'arron- 
dissement et d'un collège de département. 

Ces corps électoraux, ainsi nommés à vie, n'é- 
taient pas même institués pour élire les fonc- 
tionnaires publics dont les places étaient va- 
cantes, mais pour présenter de simples candidats 
au premier consul, à qui seul étaient réservées 
toutes les élections, celles mêmes des maires et 
des juges de paix \ 

Le fameux sénatus-consulte ne se borne pas 
à ces seules résolutions prévoyantes. Après avoir 
fait des électeurs à vie , on ne pouvait se dispen- 
ser de nommer consuls à vie les second et troi- 
sième consuls ; ils sont de plus déclarés membres 
du sénat, avec droit de le présider. 

Ces deux consuls ne furent pas les seuls qui 
entrèrent dans le sénat. Outre les quatorze séna- 
teurs qui restaient à nommer pour compléter le 

* Si les élections des juges de paix n'avaient pas été 
enlevées à ceux qui sont le plus intéressés à leur choix, 
le canton d'Enghien n'aurait pas à regretter aujourd'hui 
un citoyen aussi intègre qu'éclairé (M. Regnard) , qui, 
après avoir, depuis l'organisation des justices de paix, 
exercé de la manière la plus distinguée cette précieuse 
et honorable magistrature, n'a pu, tout récemment, 
échapper au sort trop commun des réactions, contre les- 
quelles, dans tous les temps, les ministres n'ont pas été 
assez en garde. 



DE GOHIER. i55 

nombre des quatre-vingts déterminé par l'article 
1 5 de la constitution , et qui ne purent l'être que 
sur la liste des sujets présentés par le premier con- 
sul , outre tous ceux qu'il lui plut d'y introduire 
sans présentation préalable, dès lors les membres 
du grand-conseil de la Légion-d'Honneur, quel 
que fût leur âge, en firent également partie. 

Subitement accru de tant de grands person- 
nages , le sénat se renfermera-t-il dans ses pri- 
mitives attributions? A-t-on oublié qu'il a été 
créé par Bonaparte, et pour Bonaparte!!! Aussi 
fatigué que lui des entraves qui l'enchaînaient à 
la constitution de l'an 8, aussi impatient de s'en 
délivrer, il les brise avec un éclat scandaleux. Les 
sénateurs, qu'elle frappait d'une inéligibilité, ga- 
rantie de leur indépendance, ne rougissent pas de 
se mettre à la disposition du distributeur de tous 
les emplois, de toutes les grâces, ont l'impudeur 
de déclarer qu'ils pourront être consuls _, minis- 
tres, membres de la Légion-d'Honneur, inspecteurs 
de l'instruction publique, et employés dans des mis- 
sions extraordinaires et temporaires l . 

Ils font plus , ils ont l'insolence de se mettre à 

1 Art. 64: • Les sénateurs pourront être consuls, mi- 
nistres, membres de la Légion-d'Honneur, inspecteurs 
»de l'instruction publique, et employés dans des missions 
«extraordinaires et temporaires. » 



i56 MEMOIRES 

la place du peuple français lui-même. Ils s'attri- 
buent le droit de donner des constitutions à nos co- 
lonies; 

D'ajouter et suppléer aux articles constitution- 
nels qu'il leur plairait interpréter; 

De suspendre 3 pour cinq ans, les fonctions des ju- 
rés dans les départements où, ils jugeront cette me- 
sure nécessaire; 

De déclarer , quand les circonstances C exigent , 
des départements hors de la constitution; 

De faire poursuivre, au lieu de venger, les indi- 
vidus retenus en arrestation contre le vœu de l'ar- 
ticle 46 de la constitution; 

D'enlever aux citoyens jusqu'à l'égide sacrée de 
la justice , en anéantissant ses jugements les plus so- 
lennels, dernier espoir de l'innocence persécutée; 

De dissoudre le corps législatif et le tribunat, 
dont la réduction à cinquante membres est de ce 
moment prononcée f ; 

De nommer les consuls. 

1 Titre 5. — Du sénat. — Art. 54: « Le sénat règle par 
» un sénatus- consulte organique : 

» i° La constitution des colonies ; 

» '2° Tout ce qui n'a pas été prévu par la constitution , et 
»qui est nécessaire à sa marche; 

» 3° Il explique les articles de la constitution qui don- 
» nent lieu à différentes interprétations.» 



DE GOHIER. i5~ 

Si le tribunat ne fut pas dès lors tout-à-fait sup- 
primé , c'est que du sein des cinquante qui restè- 
rent devait s'élever une voix qui, politiquement 
muette jusqu'alors, n'eût jamais aussi hardiment 
éclaté, si le tribunat eût resté complet. Oui, j'en 
atteste Curée lui-même, Curée qui, au comble 
de l'indignation au 18 brumaire, disait à ses col- 
lègues que la foudre aurait dû en écraser les au- 
teurs : devenu tribun, il n'eût pas osé s'élancer à 
la tribune pour demander un maître. 

Toutes les exorbitantes attributions du sénat 
étaient d'autant plus effrayantes, qu'elles n'étaient 
au fond qu'une arme dans les mains du despote. 
Après l'avoir rempli de ses créatures, les sénat us- 

Art. 55: « Le sénat, par les actes intitulés senatus-con- 
» suites , 

» i° Suspend, pour cinq ans, les fonctions de jurés dans 
» les départements où cette mesure est nécessaire; 

» 2 Déclare , quand les circonstances l'exigent, des dé- 
» parlements hors de la constitution ; 

»3° Détermine le temps dans lequel des individus ar- 
rêtés en vertu de l'article 46 de la constitution doivent 
Ȑtre traduits devant les tribunaux, lorsqu'ils ne l'ont pas 
» été dans les dix jours de leur arrestation ; 

»4° Annulle les jugements des tribunaux lorsqu'ils sont 
» attentatoires à la sûreté de l'état ; 

» 5° Dissout le corps législatif et le tribunat; 

»6° Nomme les consuls. » 



i58 MÉMOIRES 

consultes ne devaient être délibérés que pour 
leur imprimer une couleur législative , que pour 
sanctionner toutes les mesures qu'il plairait au 
premier consul de prendre , toutes celles qui se- 
raient favorables à son ambition. Les projets en 
étaient préalablement discutés, non en plein 
conseil d'état \ où se trouvaient encore des hom- 
mes disposés à défendre la cause sacrée de la 
liberté, mais dans un conseil privé 3 dont le pre- 
mier consul désignait à chaque tenue les mem- 
bres *. 

Le conseil privé (vraie anomalie dans le con- 
seil d'état), dont déjà étaient sortis tant d'odieux 
sénatus-consultes , n'avait eu jusqu'alors qu'une 
existence soupçonnée et précaire, n'était reconnu 
par aucune loi avant cette époque. La destination 
de ses séances occultes étant du moins ostensi- 

1 Art. 5o. « Les sénatus-consultes organiques et les séna- 
» tus-consultes sont délibérés par le sénat, sur l'initiative 
» du gouvernement. Une simple majorité suffît pour les 
» sénatus-consultes ; il faut les deux tiers des voix des 
» membres présents pour un sénatus-consulte organique. » 

Art. 57. « Les projets de sénatus-consulte, pris en con- 
» séquence des articles 54 et 55, sont discutés dans un 
» conseil privé ', composé des consuls, de deux ministres, 
w de deux sénateurs, de deux conseillers d'état, et de deux 
«grands officiers de la Légion-d'Honneur, 



DE G0H1ER. i5o 

blement annoncée par ce sénatus-consulte, le 
conseil detat proprement dit, uniquement livré 
aux travaux législatifs et administratifs qui l'ont 
honoré , cessa de partager l'indignation que mé- 
ritaient seuls ces conseillers intimes, plus cour- 
tisans encore qu'hommes d'état, dont la complai- 
sance coupable n'a pas mieux servi Bonaparte que 
la nation; et l'on cessa d'être dupe de la formule 
aussi fausse qu'abusive: Le conseil ci 'état entendu. 
Les tribunaux eurent leur part à la prévoyance 
du premier consul. Entre autres dispositions nou- 
velles dont ils furent gratifiés, il fut créé un grand- 
juge ministre de la justice, à qui fut attribué le 
droit de présider les tribunaux d'appel et de cassa- 
tion quand le gouvernement le jugerait convenable s 
pour s'assurer plus solennellement sans doute de 
leur impartialité ; et une censure graduelle fut 
établie sur les tribunaux et les commissaires sié 

» Le premier consul désigne , à chaque tenue, les mem- 
» bres qui doivent composer le conseil prive'. » 

A chaque tenue !... Combien était formidable un conseil 
privé de cette espèce , formé au moment et d'après les 
principes dont on avait besoin ; dissous aussitôt qu'un 
sénatus-consulte d'une autre nature demandait d'autres 
conseillers; un conseil secret dont les membres que dai- 
gnait appeler le despote ne savaient eux-mêmes en devoir 
faire partie qu'au moment où on les rassemblait. 



160 MEMOIRES 

géant auprès d'eux. Pour complément du système 
prévoyant du sénatus-eonsulte , la nation fut dé- 
pouillée de la part qu'elle avait eue jusqu'alors 
à l'élection des membres du tribunal qui importe 
le plus au maintien de la liberté civile, du tri- 
bunal de cassation ; ce fut au sénat, sur la présen- 
tation du premier consul , que leur nomination 
fut déférée. 

Enfin, pour relever l'autel de l'humanité à côté 
du gouvernement, le droit de grâce fut accordé à 
celui qui pouvait se jouer impunément de tous 
les jugements d'absolution. 

Cette double faculté donnait à Bonaparte le 
pouvoir de soustraire à la justice tous les cou- 
pables qui s'associèrent à son régime tyrannique, 
et de la réarmer contre l'innocence échappée à 
son glaive , si d'injustes soupçons planaient sur 
la tète du malheureux qu'elle avait absous. 

Quoique ce sénatus-eonsulte prétendu orga- 
nique ne fût destiné qu'à préparer les esprits à 
des institutions nouvelles , qu'à rapprocher la 
distance immense qui séparait le gouvernement 
républicain du gouvernement absolu, on affecta, 
pour mieux fasciner les yeux de ceux qu'alarmait 
la marche envahissante du premier consul, d'in- 
sérer dans cet acte étrange toutes les dispositions 
propres à le faire envisager comme une organi- 



DE GOHIER. 161 

sation définitive. Non seulement on institua des 
collèges électoraux à vie, non seulement on se 
permit de décider que la magistrature des deux 
adjoints du premier consul n'aurait d'autre terme 
que la sienne, mais l'on sut prévoir la vacance 
des consuls, et l'on détermina la manière dont il 
serait pourvu à leur remplacement. Pour écarter 
toute idée d'hérédité, on accorda même au pre- 
mier consul le droit de se choisir un successeur, 
et l'on prescrivit la formule du serment qu'il 
devait prêter \ 

Voici comment le rapporteur présente le mode 
de remplacement adopté. 

«Ce qui rend si abstrus les problèmes poli- 
tiques, dit-il, c'est que le terme inconnu de Vè- 
» quation se multiplie par toutes les passions tumul- 
» tueuses et déréglées , dont V expérience ne décou- 
vrira jamais l'intensité. Leur résolution ne peut 
«donc être que plus ou moins probable, et dès 
» lors que plus ou moins heureuse dans son ap- 
» pli cation. La suprême magistrature, dans aucun 

1 Art. 44* w ^ e j ure d-e maintenir la constitution, de 
«respecter la liberté des consciences, de m'opposer au 
>> retour des institutions féodales, de ne jamais faire la 
a guerre que pour la défense et la gloire de la république, 
» et de n'employer le pouvoir dont je serai revêtu que pour 
» le bonheur du peuple, de qui et pour qui je l'aurai reçu, » 
II. 1 I 



162 MÉMOIRES 

» état, ne peut long-temps demeurer vacante sans 
» devenir la proie de la force. La résolution qui 
«aura l'effet de prévenir le plus sûrement que 
» la place publique ne s'empare de l'élection est 
» évidemment la plus juste détermination, parce- 
» qu'elle a pour elle le plus de probabilité, de 
» prudence. 

»Or telle est la combinaison que le projet sou- 
>mis offre , il doit sensiblement, par un rappro- 
» chement nécessaire, amener, dans le plus court 
» délai , une transaction supérieure aux hasards de 
» l'hérédité et qui en promet le repos, entre le consul 
»ou les consuls présentateurs et le sénat nominateur 
»pour la nomination. » 

C'est sans doute parceque le terme de l' équa- 
tion, qui se multiplie par toutes les passions tumul- 
tueuses et déréglées, rend si abstrus les problèmes 
politiques, que, pour simplifier ceux du sénatus- 
consulte du 1 6 thermidor, le rapporteur propose 
la question de savoir si , à l'imitation de tout ce 
qui a été suivi pour les constitutions qui se sont 
succédé depuis 1793, les dispositions que cette 
nouvelle constitution renferme doivent recevoir leur 
sanction de l'acceptation du peuple, de qui tout 
pouvoir social émane, et se décide hardiment pour 
la négative. 

« Votre commission , dit-il , n'hésite pas, ci- 



DE GOHIER. i63 

» toyens sénateurs , à se prononcer contre cette 
» doctrine, comme étant une exagération de Uépo- 
» que où elle est née. La plus difficile conception 
y>de l'entendement humain peut-elle sérieusement 
» être délibérée par la foule ? et dès lors peut-elle 
» de bonne foi devenir l'objet de son acceptation , 
»qui, si elle n'est pas une jonglerie, doit être 
«éclairée?... 

» Il faut, continue-t-il, fermer sans retour la 
» place publique auxGracques. Le vœu des citoyens, 
» sur les lois politiques auxquelles ils obéissent, 
y* s' exprime par la prospérité générale ; la garantie 
» des droits de la société place absolument la pra- 
» tique du dogme de la souveraineté du peuple dans 
y* le sénat, qui est le lien de la nation. Voilà la 
» seule vraie doctrine sociale pour nous ! 

» Et l'établissement des collèges électoraux et 
«leurs opérations, ô puritains! seront la véritable 
» acceptation populaire, qui ne pourra être contestée; 
» car nul n'est forcé de voter par aucun genre de 
» contrainte ! ! ! 

» Ainsi voilà, s'écrie l'enthousiaste orateur, le 
yymoi personnel du corps de la nation trouvé!!! 
» Yoilà le sénat investi de la pratique du dogme de 
» la souveraineté du peuple, de qui tout émane» (et 
de qui rien n'émanera désormais que par l'or- 
gane du sénat); «voilà le forum balayé, la place 

1 1. 



i64 MÉMOIRES 

» pub tique fermée aux Gracques ■.» (Qui ne se re- 
trouveront plus que dans l'histoire de l'ancienne 
Rome!!! ) 

Et c'est à un sénat français qu'on parle ce lan- 
gage!... c'est devant lui qu'on ose professer de 
pareilles maximes ! ! ! 

Le rapport n'est pas plus tôt prononcé, que les 
principes en sont sanctionnés par l'acceptation 
du sénatus-consulte sans discussion aucune. 

Ce grand acte national, promulgué pour donner 
une nouvelle vie aux institutions que le 1 8 brumaire 
a élevées, en offrira-t-il enfin de plus durables 
que toutes celles qui se sont si rapidement suc- 
cédé? Bonaparte n'est pas si facile à rassasier 
de pouvoir! Ce fatras de dispositions toutes plus 
odieuses les unes que les autres, si impropre- 
ment qualifié de constitution nouvelle, est lui- 
même destiné à se voir remplacé, et va l'être 
par une charte impériale, autour de laquelle, 
comme autant de satellites d'une grande planète, 
viendront se grouper une foule d'autres petites 
constitutions qui n'auront également qu'une 
existence éphémère ; et , définitivement , toutes 
ces monstrueuses superfétations disparaîtront 
comme une ombre , en laissant dans l'isolement 

' Voyez ce rapport. Pièces justificatives» 



DE GOHIER. i65 

du pouvoir absolu celui qui n'aura pas su mettre 
lui-même des bornes à sa puissance. 

§4- 

DERNIÈRE MÉTAMORPHOSE DE BONAPARTE. 

Bonaparte, aux pieds du trône que lui a pré- 
paré le sénatus organique du 16 thermidor an 
1 , n'a plus qu'un pas à franchir. S'il n'écoutait 
que l'audace de ceux qui l'y portent, son front 
serait déjà ceint du diadème, mais il est effrayé 
en sondant l'abîme sur le bord duquel il va s'é- 
iever. Le nouveau César craint que la France 
n'ait aussi ses ides de mars. Fidèle à la marche 
qu'il a suivie jusqu'alors, c'est par un chemin 
couvert qu'il veut arriver au rang suprême. Prêt 
à saisir la couronne, il voudrait qu'on pût croire 
qu'il la reçoit , qu'il ne fait qu'accéder aux vœux 
de celui de qui tout émane!... Il lui faut du moins 
un prétexte pour colorer aux yeux du peuple ce 
dernier acte d'usurpation, et tous les prétextes 
semblent avoir été épuisés pour l'amener au point 
de n'avoir plus à désirer que le titre du suprême 
pouvoir, dont chaque phase de son consulat l'a 
graduellement rapproché. 

Quel est le motif dont on osera se prévaloir ? 

Nos neveux seront bien surpris d'apprendre 



166 MÉMOIRES 

un jour que c'est dans le cloaque de la basse et 
ignoble diplomatie anglaise qu'on a su le trouver. 

§ 5. 

Le i tr germinal an 12, le grand-juge Régnier, 
ministre de la police à cette époque , informe le 
premier consul qu'il existe à Munich un Anglais, 
revêtu d'un caractère diplomatique, qui , à la fa- 
veur de ce caractère et du voisinage , entretient de 
sourdes et criminelles menées au sein de la républi- 
que ; qui embauche des agents de corruption et de 
révolte , dirige et soudoie en France des hommes 
chargés par lui de préparer le renversement du 
gouvernement. 

Le grand -juge ajoute et prouve que l'assassi- 
nat même est un moyen que ne dédaigne pas 
l'infâme diplomatie du ministre Drake !... // 
importe fort peu, lisait-on dans l'une des instruc- 
tions données à ses agents, par qui l'animal soit 
terrassé, il suffit que vous soyez tous prêts à join- 
dre la chasse /... 

Le 2 germinal, Ronaparte envoie ce rapport 
au sénat. 

Quatre jours après, le sénat se r«end en corps 
auprès du premier consul, et le remercie de la 
communication des pièces originales et authentiques 
relatives aux trames atroces ourdies contre l'état 



DE GOHIER. 167 

et contre lui ? à l'abri d'un caractère diplomatique, 
par l'envoyé du roi d' Angleterre près de la cour de 
Munich. 

De tous les faits qui résultent des pièces jointes 
au rapport du grand-juge , le sénat conclut que 
i établissement d'un grand tribunal national man- 
quait aux institutions nouvelles ; « et ce jury na- 
tional ne suffit pas, dit-il au premier consul, 
» pour assurer en même temps et votre vie et 
» votre ouvrage, si vous n'y joignez pas des inst- 
itutions tellement combinées, que leur système 
»vous survive... Vous fondez une ère nouvelle , 
» mais vous devez l'éterniser; l'éciat n'est rien sans 
»la durée. 

«Nous ne saurions douter que cette grande 
»idée ne vous ait occupé; car votre génie créa- 
teur embrasse tout et n'oublie rien!... Mais 
» ne différez point. Vous êtes pressé par le temps, 
»par les événements, par les conspirateurs, par 
» les ambitieux ; vous l'êtes , dans un autre sens , 
» par une inquiétude qui agite tous les Français. 
» Vous pouvez enchaîner le temps , maîtriser les 
«événements, mettre un frein aux conspirateurs, 
» désarmer les ambitieux, tranquilliser la France 
«entière, en lui donnant des institutions qui ci 
» mentent votre édifice, et prolongent pour les en- 
»fants ce que vous fîtes pour les pères... 



i68 MÉMOIRES 

«Après vous avoir exprimé confidentiellement 
» ce vœu national , le sénat vous répète , en son 
*>nom et au nom du peuple français, que, dans 
à toutes les circonstances, et aujourd'hui plus 
»que jamais, le sénat et le peuple ne font qu'un 
»avec vous!... » 

Rien de plus clair que ce vœu , prétendu na° 
tional, confidentiellement exprimé par cette 
adresse. Bonaparte l'entend bien, mais la réserve 
qu'il aperçoit, lors même qu'on le presse de 
monter sur le trône , ne lui convient pas. 

'Sénateurs, répond - il îe 5 floréal, votre 
«adresse du 6 germinal dernier n'a pas cessé 
» d'être présente à ma pensée. Elle a été l'objet 
» de mes méditations les plus constantes... J'ai 
«senti de plus en plus que, dans cette circon- 
»stance aussi nouvelle qu'importante, les con- 
» seils de votre sagesse et de votre expérience 
«m'étaient nécessaires pour fixer mes idées... 
«Je vous invite donc à me faire connaître votre 
» pensée tout entière !... » 

S'il ne s'agissait du sort d'une nation libre, qui 
ne sourirait de pitié, en voyant le sénat et le pre- 
mier consul, qui s'entendent très bien réciproque- 
ment, se presser mutuellement de s'expliquer 
avec plus de franchise ? Le langage de Bonaparte 
pourrait se traduire ainsi ; 



DE GOHIER. 169 

Vous savez ce que je veux , et moi je n'ignore 
point ce que vous désirez!... Vous êtes ennuyés 
d'être des républicains sans république; et moi, 
d'être investi d'un pouvoir sans bornes, sans être 
revêtu d'un titre éclatant qui l'annonce !... Il 
faut que cela finisse!... Nous avons assez long- 
temps joué la comédie. Le règne des illusions 
doit avoir un terme: il est temps que la France 
connaisse enfin celui qui doit le remplacer; et 
auquel nos institutions diverses doivent l'avoir 
suffisamment préparée !... 

Bonaparte termine ainsi sa réponse: 

«Je désire que, le 14 juillet de cette année, 
» nous puissions dire au peuple français, qui a sa- 
» crifié un million de braves pour la défense de 
» ses droits : 

» Il y a quinze ans , par un mouvement spon- 
» tané , vous courûtes aux armes , vous conquîtes 
» la liberté , l'égalité et la gloire. Aujourd'hui , ces 
» premiers biens des nations, assurés sans retour, 
» sont à l'abri de toutes les tempêtes; ils sont con- 
» serves à vous et à vos enfants. Des institutions 
» conçues et commencées au sein des orales de 
» la guerre intérieure et extérieure , développées 
» avec constance , viennent se terminer au bruit 
» des attentats et des complots de nos plus mor- 
» tels ennemis, par l'adoption de tout ce que l'ex- 



170 MÉMOIRES 

» périence des siècles et des peuples a démontré 
» propre à garantir les droits que la nation a ju- 
» gés nécessaires à sa dignité, à sa liberté et à son 
» bonheur... 

» Bonaparte , premier consul. » 

Par cette réponse du premier consul , voilà le 
sénat forcé dans ses derniers retranchements ; 
mais, tandis qu'il délibère sur la manière dont il 
énoncera sa pensée tout entière , une explosion 
subite la prévient. 

Le 1 o floréal an 1 2 , le tribun Curée monte à 
la tribune, demande que Napoléon Bonaparte 
soit proclamé empereur des Français , et que l'hé- 
rédité soit attachée à ce titre suprême!... 

Cette scène était arrangée d'avance. Tous les 
rôles étaient distribués. Les grands acteurs s'é- 
lancent dans l'arène ouverte par Curée , et , se fai- 
sant une cuirasse de leur costume de tribun , 
se déclarent, à la face d'un public étonné, les 
champions du trône qu'on propose d'élever à 
Bonaparte. 

C'est à qui fera éclater plus de zèle et de ta- 
lent pour se placer les premiers sous les regards 
de la puissance colossale qui allait s'établir!... 
C'était à qui déploierait plus de ressources ora- 
toires pour justifier une initiative qui naturel- 



DE GOHIER. 171 

lement ne devait pas sortir d'une tribune desti- 
née à la défense des droits du peuple. Mais , sui- 
vant le vœu du rapporteur du sénatus organique, 
du 1 6 thermidor an 10, non seulement la place 
publique avait été fermée sans retour aux Grac- 
ques, on avait encore eu grand soin d'éliminer 
du tribunal, où devaient naturellement se trou- 
ver des citoyens voués à la défense de la cause 
nationale, ceux qu'on croyait incapables de l'a- 
bandonner. 

Dans ce tribunat ainsi mutilé, cette cause sa- 
crée trouve cependant encore un défenseur digne 
d'elle. Carnot se lève, et, seul, il ose combattre 
la proposition de Curée ! C'est le dernier accent 
républicain qui se fait entendre ! ! ! 

La proposition étant adoptée le 1 3 floréal , il 
fut arrêté, dans la même séance, que le vœu qui 
venait d'être proclamé serait souscrit par tous 
les membres du tribunat; formalité inusitée et 
tout-à-fait inconvenante, dans laquelle Bonaparte 
lui-même ne put entrevoir qu'un désir de cour- 
tisans empressés. 

Ce vœu, ainsi revêtu de la signature des tribuns 
qui l'avaient émis, fut présenté le 1 4 au sénat. 

Le même jour, le sénat répond au message 
par lequel le premier consul l'avait invité à lui 
faire connaître sa pensée tout entière, « qu'il a 



172 MÉMOIRES 

«réuni et comparé avec soin les résultats des 
» méditations de ses membres, les fruits de leur 
^expérience, les effets du zèle qui les anime 
»pour la prospérité du peuple, dont ils sont 
» chargés de conserver les droits. 

» Qu'il a rappelé le passé, examiné le présent, 
» porté ses regards sur l'avenir. 

«Les Français, continue le sénat, ont conquis 
»la liberté; ils veulent leur conquête; ils veu- 
» lent le repos après la victoire. 

» Ce repos glorieux , ils le devront au gouver- 
» nement héréditaire d'un seul , qui , élevé au- 
» dessus de tous , investi d'une grande puis- 
» sance , environné d'éclat , de gloire et de ma- 
«jesté, défende la liberté publique, maintienne 
«l'égalité, et baissera ses faisceaux devant l'ex- 
» pression de la volonté souveraine du peuple 
» qui l'aura proclamé. » 

En déclarant que ce gouvernement héréditaire 
ne pouvait être confié qu'à Napoléon Bonaparte et 
à sa famille * le sénat crut devoir, nous apprend- 
il, « développer dans un mémoire joint à son 
«message les dispositions qui lui paraissaient les 
«plus propres à donner à nos constitutions la 
«force nécessaire pour garantir à la nation ses 
«droits les plus chers, en assurant l'indépen- 
«dance des grandes autorités, le vote libre et 









DE GOHIER. 173 

» éclairé de l'impôt, la sûreté des propriétés, la 
«liberté individuelle, celle de la presse, celle 
«des élections, la responsabilité des ministres, 
» et l'inviolabilité des lois constitutionnelles. » 

A qui le sénat persuadera-t-il qu'il pouvait se 
flatter d'assurer à la nation française cette ga- 
rantie, en proclamant Bonaparte empereur des 
Français? Le régime consulaire lui permettait-il 
cet espoir? Gomment croire que le consul, qui 
avait successivement dépouillé la nation de ses 
droits les plus chers , une fois parvenu à l'em- 
pire, serait assez généreux pour les lui rendre et 
l'y maintenir? 

Mais, après avoir conduit Bonaparte au but 
qu'il se proposait, l'intérêt des hommes du 18 
brumaire était de prolonger le plus long-temps 
possible l'illusion dont ils avaient enivré le peu- 
ple français : il entrait dans leur rôle d'offrir 
un avenir brillant, pour se faire pardonner le 
passé. 

Enfin le voile sous lequel ils ont si discrè- 
tement manœuvré se déchire. Ils conviennent, 
que dis-jeî ils se vantent, à l'envi, qu'ils nous 
ont promenés de constitutions en constitutions 
pour nous faire arriver, au travers de tant de 
décombres, au pied du trône qu'ils réservaient 
à l'usurpateur ! Il faut bien alors qu'ils nous 



i 7 4 MÉMOIRES 

présentent l'élévation de Bonaparte à l'empire 
comme le complément de la révolution , le résul- 
tat le plus grand, le plus heureux que la France 
en pût espérer!... 

Voyez ces architectes qui bâtissent sur la voie 
publique! un frêle entourage de planches frappe 
d'abord seul vos regards ; derrière lui travaillent 
de nombreux ouvriers dont il masque l'ouvrage: 
ce n'est qu'après que leur hardi échafaudage 
aura disparu que l'œil surpris découvrira le 
magnifique palais qui doit loger, à l'égal d'un 
prince, l'ambitieux parvenu pour lequel on le 
construit 

C'est ainsi, c'est avec toutes ces précautions, 
c'est en dissimulant toutes leurs manœuvres , que 
les entrepreneurs employés par Bonaparte ont 
travaillé au grand édifice qui doit frapper plus 
encore de surprise que d'admiration les Français 
étonnés de sa hardiesse. Mais les bons et hon- 
nêtes architectes qui vouent à la postérité leurs 
immortels travaux ne bâtissent que sur des fon- 
dements solides ; on ne les voit point surtout 
prévenir le ravage des siècles, et porter eux- 
mêmes une main destructive sur leurs propres 
ouvrages: quelques reproches que la plus juste 
critique puisse leur adresser, ils laissent au temps 
à fixer la durée des monuments dont leur génie 



DE GOHIER. 175 

a jeté le plan!... Les Vandales du 19 brumaire 
n'attendront pas le jugement de ce grand régu- 
lateur, pour faire disparaître celui qu'ils vont 
s'empresser d'exposer aux regards d'un peuple 
trop facile à éblouir!... 

N'anticipons point sur des événements que 
Bonaparte n'aura garde de prévoir lorsqu'on va 
lui dire « que le gouvernement impérial doit être 
» inébranlable; que la république, cimentée par 
» le pacte social qui liera à jamais les droits de 
»la nation à la puissance du prince, immuable 
«comme son vaste territoire, verrait s'élever en 
» vain autour d'elle les tempêtes politiques ; que , 
»pour l'ébranler, il faudrait ébranler le monde; 
» que la postérité , en rappelant les prodiges en- 
fantés par le génie de Napoléon, verra toujours 
» debout cet immense monument de tout ce que 
» lui devra la patrie! ! ! x » 

Le projet du sénatus-consulte organique, qui 
décerne la couronne impériale à Napoléon Bo- 
naparte et à sa famille, adressé au sénat le 26 
floréal an 12, est sanctionné le 28; et le sénat, 
qui a revêtu ce grand acte de sa sanction, se 
rend aussitôt en masse, le même jour, à Saint- 
Cloud, et le présente solennellement au nouvel 
empereur. 

1 Expressions de la réponse du sénat à Bonaparte. 



7 6 MÉMOIRES 

« Sire , dit le second consul président du sé- 
» nat , le décret que le sénat vient de rendre , 
»et qu'il s'empresse de présenter à votre ma- 
»jesté impériale ., n'est que l'expression authenti- 
» que d'une volonté déjà manifestée par la nation. » 
(Quand? )« Ce décret qui vous défère un nou- 
» veau titre , et qui , après vous , en assure l'héré- 
» dite à votre race, n'ajoute rien à votre gloire 
»ni à vos droits... 

»La dénomination plus imposante qui vous 
«est décernée n'est qu'un tribut que la nation 
»paie à sa propre dignité et au besoin qu'elle 
» sent de vous donner chaque jour des témoi- 
gnages d'un respect et d'un attachement que 
» chaque jour voit augmenter. 

» Eh ! comment le peuple français pourrait-il 
» trouver des bornes pour sa reconnaissance , 
«lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et 
Ȉ votre sollicitude pour lui !... 

«Comment pourrait-il , conservant le souve- 
» nir des maux qu'il a soufferts lorsqu'il fut livré 
» à lui - même , penser sans enthousiasme au 
«bonheur qu'il éprouve depuis que la Provi- 
»dence lui a inspiré de se jeter dans vos bras *! 

»Les armées étaient vaincues! votre majesté a 



1 La providence du 18 brumaire. 



DE GOHIER. 177 

»paru, elle a rappelé la victoire sous nos dra- 
» peaux /....» 

Vous aussi , Cambacérès, vous , notre ancien 
ministre , vous osez dire qu'au 1 8 brumaire nos 
armées étaient vaincues, et qu'il a fallu le retour 
de Bonaparte pour rappeler la victoire sous nos 
drapeaux !!! Avez-vous donc oublié ces présen- 
tations solennelles de drapeaux auxquelles vous 
avez eu l'honneur d'assister? Les faits glorieux de 
ceux qui les ont conquis , et que l'histoire trans- 
mettra à nos neveux , sont-ils déjà passés de votre 
mémoire ? Les Russes , les Autrichiens et les An- 
glais étaient - ils victorie ix à ces époques mé- 
morables?... Nos armées avaient - elles été bat- 
tues sur les bords du Rhin , à Zi ich et dans 
les marais de la Hollande ? SV;m arow , le prince 
Charles et le duc d'York étaient-ils vainqueurs ? 
Brune , Lecourbe et Masséna étaient- ils vain- 
cus ? 

Second consul de la république napoléonisée , 
flattez Bonaparte , enivrez d'encens le nouvel 
empereur que vous venez proclamer sans l'aveu 
de la nation et au mépris de ses droits ; c'est le 
rôle dont le sénat vous a chargé : mais , en vous 
prosternant devant l'idole que vous élevez à l'a- 
doration des peuples , respectez les immortels 
lauriers qu'ont moissonnés les armées de la 

IL 12 



i 7 8 MÉMOIRES 

France républicaine , et que le souffle empoi- 
sonné de la flatterie ne pourrait ternir. 

Nos armées ne sont pas seules fondées à se 
plaindre de l'adresse du sénat : à entendre l'ora- 
teur , le peuple français n'était qu'une populace 
sans frein avant le grand miracle opéré par 
Bonaparte. 

« Enfin, lui dit-il, et c'est là sans doute le plus 
» grand des miracles opérés par votre génie , ce 
» peuple, que l'effervescence civile avait rendu 
» indocile à toute contrainte , ennemi de toute au- 
» toritê y vous avez su lui faire chérir et respecter 
» un pouvoir qui ne s'exerçait que pour sa gloire 
»et son repos.» 

Est-ce bien là le langage d'un ancien ministre 
de la justice! Etait-ce donc sous son ministère 
que la puissance des lois était méconnue, et l'au- 
torité sans énergie!... Cambacérès a-t-il pu sitôt 
oublier qu'il ne lui était permis de parler du 
peuple français que pour l'entourer des respects 
de l'étranger!... Et quand s'exprime-t-il ainsi? 
c'est au moment où ce malheureux peuple va 
passer sous le joug qu'il le signale aussi indi- 
gnement au despote auquel il vient le livrer ! ! ! 

Cambacérès termine sa harangue en suppliant 
sa majesté d'accepter de suite le titre que lui défère 
le sénat. Puis, se retournant vers les sénateurs et 



DE GOH1ER. 179 

tous ceux qui se trouvaient à leur suite , il pro- 
nonce d'une voix solennelle : « qu'au nom du 
» sénat , pour la gloire comme pour le bonheur de 
» la république^ il proclame à l'instant même Napo- 
» léon empereur des Français !!! » 

« J'accepte , répond Bonaparte , le titre que 
» vous croyez utile à la gloire de la nation \ 

»Je soumets à la sanction du peuple la loi de 
» l'hérédité*. » 

Après avoir été ainsi proclamé, à Saint-Cloud, 
empereur des Français , par le sénat en corps , 
Bonaparte ordonna que dans la capitale la même 
proclamation fût renouvelée avec une solennité 
digne du grand événement qu'elle devait annon- 
cer au peuple français ; et rien ne fut épargné 
pour donner à cette parade le plus pompeux éclat. 

Le chancelier du sénat fut chargé de faire cette 
proclamation , et l'on eut soin de composer à ce 
magnifique héraut d'armes, tiré du premier 
corps de l'état , un cortège de tout ce que le 
civil et le militaire pouvaient offrir de plus bril- 
lant; de le faire accompagner du président du 
corps législatif, du président du tribunat, du 
préfet du département de la Seine , du conseiller 

1 Utile à la gloire de la nation !!! 

3 Voyez, Pièces justificatives , ce sénatus-consulte orga- 
nique. 

12. 



i8o MÉMOIRES 

d'état préfet de police, des maires des douze ar- 
rondissements , du général en chef gouverneur 
de Paris , du premier inspecteur-général de la 
gendarmerie, de tous les autres généraux en 
chef, des généraux de division , des généraux 
de brigade , de tous les officiers supérieurs qui 
se trouvaient dans Paris. 

Le 8 floréal, à neuf heures du matin, le nom- 
breux cortège, réuni au palais du sénat, se met 
en marche, escorté de différents corps de troupes, 
précédé d'une musique bruyante ; parcourt les 
rues , les boulevards de la capitale , s'arrête dans 
les places publiques , y rassemble , au son des 
trompettes et des timbales, un peuple nom- 
breux , qui , revenu de son premier mouvement 
de curiosité , demeure stupéfait en voyant les 
premières autorités de la république et ses glo- 
rieux défenseurs se donner en spectacle avec un 
appareil si peu digne d'eux , pour assister à la 
proclamation de Napoléon. 

Prévoyant que le plus grand nombre de nos gé- 
néraux n'assisteraient qu'avec une extrême répu- 
gnance à cette indécente parade, le nouvel em- 
pereur avait eu soin de faire annoncer la veille, 
dans le Moniteur 3 que la nomination des maré- 
chaux de l'empire se faisait le lendemain. 

En effet, Napoléon , empressé de mettre à exé- 



DE GOHIER. 181 

cution les dispositions organiques de son sénatus- 
consulte , procéda non seulement à leur nomi- 
nation , mais à celle des titulaires des grandes 
dignités de l'empire : et, dès les premiers actes 
datés de son élévation au trône impérial , cet 
enfant ingrat de la révolution , reniant sa mère , 
prit insolemment le titre d'empereur des Fran- 
çais par la grâce de Dieu. 

Il n'attendit pas non. plus que le peuple eut 
prononcé sur la question d'hérédité pour qua- 
lifier de princes français ceux de ses frères qu'il y 
appelait éventuellement ; que dis-je ! cette ques- 
tion n'a point été sérieusement présentée à la déci- 
sion du peuple français, dont on ne proclamait 
la souveraineté que pour s'en jouer impunément; 
on peut dire même que, d'après le sénatus orga- 
nique qui érigeait en gouvernement impérial le 
gouvernement de la république , la question sur 
l'hérédité était oiseuse , puisqu'elle était formel- 
lement décidée par le sénatus-consulte. 

Si l'article 2 déclarait Napoléon Bonaparte 
empereur des Français , l'article 3 statuait que 
« Ja dignité impériale était héréditaire dans sa 
> descendance directe, naturelle et légitime , de 
«mâle en mâle, par ordre de progéniture, et à 
» l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur 
» descendance. » 



■ 



i8a MÉMOIRES 

Suivant l'article 5 , « à défaut d'héritier natu- 
» rel et légitime , ou d'héritier adoptif de Napo- 
léon Bonaparte, la dignité impériale était dé- 
»volue à Joseph Bonaparte et à ses descendants 
» naturels et légitimes, par ordre de progéniture , 
» de mâle en mâle , à l'exclusion perpétuelle des 
» femmes et de leur descendance. » 

Par l'article 6 , « à défaut de Joseph Bonaparte 
»et de ses descendants mâles, la dignité impé- 
» riale était dévolue et déférée à Louis Bonaparte 
» et à ses descendants naturels et légitimes , par 
«ordre de progéniture, et de mâle en mâle, à 
» l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur 
» descendance. » 

Le sénatus - consulte organique du 26 floréal 
an 12 , qui investit Napoléon de la dignité im- 
périale, en transmet en même temps l'hérédité 
à sa famille. Le titre qui établissait les héritiers 
du trône n'était pas différent de celui qui décla- 
rait Napoléon empereur des Français. L'ordre 
successif émanait de la même autorité que l'or- 
ganisation même du gouvernement impérial : 
l'un et l'autre provenant de la puissance séna- 
toriale, toutes les dispositions du sénatus- con- 
sulte devaient également être considérées , ou 
comme l'expression de la volonté du peuple , ou 
comme un attentat à ses droits. 



DE GOHIER. i85 

Bonaparte n'en pouvait soumettre une à la 
ratification ultérieure de la volonté nationale , 
sans reconnaître la nullité de toutes les autres, 
si elles n'étaient également adoptées par la na- 
tion. Aussi Bonaparte se garda-t-il bien de porter 
à la décision du peuple la question de l'hérédité; 
mais, continuant de se prévaloir du système 
révoltant que la volonté du peuple résidait tout 
entière dans le sénat , il notice à tous les dépar- 
tements de la république la décision de l'héré- 
dité, comme il avait fait proclamer dans la capi- 
tale son élévation au trône impérial. 

Et comment considérer autrement la propo- 
sition affirmative adressée au peuple français !... 
« Le peuple veut l'hérédité de la dignité impé- 
riale dans la descendance directe, naturelle, 
«légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte, et 
» dans la descendance directe , naturelle et lé- 
gitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bo- 
» naparte , ainsi qu'il est réglé par le sénatus-con- 
» suite organique... » 

Ainsi quil est réglé ! ! ! C'était donc un règle- 
ment qu'on annonçait r et non une question 
à décider? Peut-on dire qu'on invitait le peu- 
ple à voter , lorsque d'avance son vœu était 
consigné! Était-ce d'un vote librement énoncé 
qu'on voulait faire dépendre l'hérédité de la 



iS4 MÉMOIRES 

dignité impériale , lorsqu'au lieu d'interpeller 
la volonté nationale , on notifiait à tous les 
votants qu'elle s'était déjà prononcée , lorsqu'au 
lieu de leur demander, Le peuple veut-il? on 
leur disait affirmativement, Le peuple veut ! 

« Lorsque l'état , dit l'auteur du Contrat $o- 
» cial, ne subsiste plus que par une forme illu- 
soire et vaine..., que le plus vil intérêt se pare 
» effrontément du nom sacré du bien public, 
«alors la volonté générale devient muette ; tous, 
» guidés par des motifs secrets, n'opinent pas 
» plus comme citoyens que si l'état n'eût jamais 
» existé , et l'on fai t passer dès lors des décrets 
«indignes, qui n'ont pour but que l'intérêt par- 
ticulier... Le seul moyen de maintenir la volonté 
» générale , ajoute ce grand homme , est de faire 
» qu'elle soit toujours interrogée et quelle réponde 
» toujours. 9 

Ce ne fut point une proposition formelle que 
Bonaparte fit adresser au peuple, mais, on ne 
peut trop le répéter, une notification de l'arrêté 
du sénat! Le sénatus-consulte n'interrogeait pas 
le peuple français; il ne demandait pas à la na- 
tion si elle était d'avis que l'hérédité de la dignité 
impériale fut transmise à la famille de Bonaparte, 
mais il lui notifiait effrontément qu'elle était en 
possession de cette hérédité par la volonté sup- 



DE GOHIER. i85 

posée du peuple. Les votes affirmatifs, consé- 
quemment, ne signifiaient autre chose, si ce n'est 
la reconnaissance que cette transmission s'était 
opérée par la seule déclaration du sénat , qui , en 
prenant cette initiative, avait violé le pacte so- 
cial, qu'il eût dû maintenir dans toute son inté- 
grité. Ces trois millions cinq cent et quelques 
signatures clandestinement apposées dans ces 
soixante mille bureaux inconstitutionnellement 
établis pour les recevoir, en leur supposant même 
le caractère d'authenticité qui leur manquait, ne 
pouvaient donc être considérées que sous l'as- 
pect d'une légalisation obligée de l'acte inconsti- 
tutionnel d'un sénat prévaricateur et en forfai- 
ture patente. 

Y aurait-il eu même unanimité parmi les vo- 
tants, cette unanimité eût été celle dont parle 
encore l'auteur du Contrat social. « Quand les 
«citoyens, tombés dans la servitude, n'ont plus 
» ni liberté ni volonté , dit ce célèbre publiciste , 
»la crainte et la flatterie changent en acclama- 
» tions les suffrages ; on ne délibère plus ; on 
» adore ou l'on maudit: telle était la vile manière 
» d'opiner du sénat sous les empereurs. » 

L'histoire, un jour, ne pourra-t-elle pas dire 
aussi que telle fut celle d'opiner sous Napo- 
léon?.... 



186 MÉMOIRES 

Quoique Bonaparte ne fût parvenu au rang 
suprême qu'à travers les décombres dont il avait 
couvert la France républicaine , quoiqu'il n'y eût 
été appelé que par les suffrages d'un sénat ser- 
vile qu'il avait corrompu , quoiqu'il eût plutôt 
surpris qu'obtenu l'hérédité impériale, « Je monte 
»au trône», osa-t-il dire aux sénateurs et aux 
tribuns qui étaient venus en corps le féliciter du 
succès de cette dernière entreprise, «Je monte 
»au trône, où m'a appelé le vœu unanime du 
«sénat, du peuple et de l'armée, le cœur plein 
» du sentiment des grandes destinées de ce peu- 
»ple, que, du milieu des camps , j'ai le premier 
» salué du nom de grand. 

» Mes descendants conserveront long-temps ce 
«trône!... » 

Ses descendants!!! Lui-même, que fera-t-il 
pour le conserver, pour remplir les grandes des- 
tinées de ce peuple , qu'il a tant de fois trompé , 
qu'il n'a salué du nom de grand que parceque, 
sur sa grandeur, indépendante de ses salutations, 
il avait déjà conçu le projet d'établir la sienne?... 
Bonaparte le fera-t-il jouir du moins des seuls 
avantages que promet son élévation au trône?... 
La liberté individuelle sera- 1 -elle respectée?... 



DE GOHIER. 187 

celle de la presse sera-t-elle maintenue?... Les 
commissions organisées en vertu des articles 60 
et 64 du fameux sénatus-consuite organique sont- 
elles vraiment destinées à assurer l'une et l'autre ?... 
L'arrêté des consuls l qui fixe le nombre des jour- 
naux, et en autorise arbitrairement la suppres- 
sion, est-il rapporté?... Le décret 2 qui, sous le 
prétexte dérisoire d'assurer la liberté de la presse , 
porte qu'aucun libraire ne pourra vendre un ou- 
vrage avant de l'avoir soumis à la censure d'une 
commission de révision subsistera-t-il encore?... 
Le pouvoir arbitraire n'a jamais manqué de 
prétexte pour justifier l'oppression , ni d'expli- 
cations illusoires propres à faire croire à ceux 
même qui sont dans les fers qu'on a pris tous 
les soins pour les rendre libres. C'est depuis 
rétablissement de la commission sénatoriale de la 
liberté de la presse, que la presse sera enchaînée ; 
de la commission sénatoriale de la liberté indivi- 
duelle , que la liberté des personnes sera moins 
respectée que jamais !... 

§ 7- 

Le plus précieux garant de la vie et de l'hon- 
neur des citoyens déjà même leur est enlevé: le 

1 17 janvier 1800. 
* 27 septembre 1807. 



188 MÉMOIRES 

» 

jury est suspendu dans toute la France; et il l'a 
été au moment où la conspiration anglaise a 
éclaté, et où Moreau allait être jugé, et parce- 
qu'il devait être jugé!... 

Que Moreau ait été étranger à cette conspira- 
tion , dont Pichegru était le chef, c'est ce qu'il 
serait difficile de croire; mais ce qui étonnera 
dans l'histoire, c'est que Bonaparte ait osé accu- 
ser Moreau d'avoir conspiré pour détruire la 
république, lorsque, par le fait de son élévation 
sur le trône, lui-même l'avait effectivement ren- 
versée, et que Moreau n'ait pas saisi l'avantage 
que lui donnait cette position!... 

La conduite de Bonaparte avait déjà dessillé 
les yeux du peuple; l'indignation que lui avaient 
inspirée au premier moment les conspirateurs 
commençait à se retourner contre l'ambitieux 
qui osait s'en faire un titre et réaliser le crime 
qu'il imputait du haut de son trône à l'un de 
nos plus grands généraux : le palais de la justice 
était entouré d'un public nombreux qui annon- 
çait tout son mécontentement, et les troupes 
chargées de le contenir murmuraient aussi hau- 
tement que lui. 

Si, au lieu d'adopter le parti de la faiblesse, ce- 
lui d'un système de défense démenti par les faits, 
Moreau se fût élevé du rôle d'accusé à celui d'ac- 



DE GOHIER. 189 

cusateur; s'il avait dit à ses juges: «J'ai défendu 
»la république aussi glorieusement que Bona- 
» parte!... il est sur le trône, et moi dans les 
« fers !!!... Jugez, Français, lequel de nous lui est 
» demeuré plus fidèle !!!... 

«Lorsque Pichegru conspira contre elle, j'ai 
«refusé de me réunir à mon ancien général; et, 
»quel que soit le jugement qu'on ait porté sur 
» ma lettre au directoire, je ne puis me la repro- 
» cher. Mais lorsque ce même Pichegru est venu 
» pour renverser le seul ennemi que la républi- 
»que eût à craindre, j'ai donné la main à Piche- 
»gru, sans m'associera tous les projets de ceux 
» qui l'accompagnaient , sans vouloir même pa- 
raître à leurs yeux. Pichegru n'est plus!... une 
»mort violente, qu'il ne m'appartient pas de 
» qualifier, nous prive de grandes révélations 
» peut-être, mais sûrement de grandes vérités qui 
» auraient jailli de notre confrontation !... 

«C'est au nom de Bonaparte qu'on m'accuse 
«aujourd'hui devant vous; et moi, c'est au nom 
«de la république, qu'il a envahie, que je l'ac- 
» cuse aujourd'hui devant tous les Français. 
«Maintenant, vous pouvez me juger; mais la 
» France jugera un jour mon accusateur... elle 
«vous jugera vous-mêmes ! » 

J'ai peine à croire que le tribunal devant le- 



190 MÉMOIRES 

quel Moreau était traduit eût osé le condamner!... 
En tout cas, si à cette époque Moreau fût mort 
sur Féchafaud, sa statue n'eût pas été un jour 
refusée par ses concitoyens, par des Français. 

§ 8. 



ABOLITION DU TRIBUNAT. 

Ennemi de toute institution populaire , c'était 
surtout lorsque Bonaparte paraissait le plus s'oc- 
cuper du bonheur du peuple et vouloir organi- 
ser les moyens de l'assurer à sa manière , qu'il 
fallait tout appréhender. 

« Français, dit-il, en ouvrant la session du 
» corps législatif le 16 août 1807, vous êtes un 
m grand et bon peuple II! 

» J'ai médité differen tes dispositions pour simpli- 
» fier et perfectionner nos institutions II! » 

Le 19, il supprime le tribunat. 

Dès son origine , le tribunat parut une mons- 
truosité à Bonaparte. De toutes les institutions 
établies par sa constitution de l'an 8, qu'il n'a 
pas plus respectée que celle de l'an 5 , c'était 
l'organisation qu'il supportait le plus impatiem- 
ment : la discussion publique de ses projets de 
lois lui était insupportable. 

Par son sénatus- consulte organique du 1 6ther- 



DE GOHIER. 191 

midor an 10, Bonaparte avait commencé par 
éliminer cinquante de ceux qui se distinguaient 
le plus dans le parti de l'opposition. Les cin- 
quante qui étaient restés , instruits , par ce coup 
qui avait frappé leurs collègues , de celui qui 
les menaçait eux-mêmes , avaient cherché à s'en 
garantir , en convertissant en débats purement 
officieux et clandestins les discussions sérieuses 
qui jusqu'alors avaient eu lieu à la tribune. Pour 
prévenir l'éclat d'une lutte qui déplaisait, des 
communications intimes, nous apprend Bérenger, 
s'étaient établies entre les tribuns et le conseil 
d'état ; et des discussions particulières abré- 
geaient ces trop déplaisantes discussions de tri- 
bune, où l'on n'entendit plus que des discours 
convenus. 

La fierté des tribuns s'étant ainsi humanisée , 
il n'est plus étonnant que de cette portion du 
tribunat dégénérée soit sortie cette motion fa- 
meuse qui ne surprit toute la France que parce- 
qu'on était persuadé que le tribunat , tout mutilé 
qu'il était , se respectait encore assez pour avoir 
une opinion à lui ; qu'on ignorait ces dangereu- 
ses et secrètes communications avec les mem- 
bres du conseil d'état chargés de l'endoctriner. 
On n'avait garde d'imaginer que le tribunat fut 
livré à toutes les suggestions du pouvoir, et n'é- 



i()2 MÉMOIRES 

tait plus que l'organe des inspirations qu'il en 
recevait. 

La motion de Curée prouva qu'il y avait qua- 
rante-neuf courtisans dans le tribunat , et un seul 
tribun , sans qu'elle pût le réconcilier tout-à-fait 
avec le despote qu'elle proposa de couronner. Le 
sénatus-consulte demandé à grands cris par ces 
tribuns ne le comprit au rang des autorités 
maintenues sous leur titre primitif qu'en ache- 
vant de le dénaturer à la face de la nation , qu'en 
le convertissant en trois simples commissions , 
auxquelles l'entrée du corps législatif ne fut ac- 
cordée que pour y porter le vœu qu'elles étaient 
chargées de lui transmettre; il ne leur fut même 
plus permis de remonter à cette tribune que 
la demande d'un maître, que le langage le plus 
servile, que les harangues les plus anti-populaires 
avaient flétrie !... L'organisation établie le 28 flo- 
réal an 1 2 fut une juste conséquence de la con- 
duite des membres du tribunat, qui ne devait 
plus avoir de tribune , lorsque , dans le fait , il 
n'existait plus de tribuns ; et le sénatus-consulte 
du 19 août 1807, qui supprima tout-à-fait ce tri- 
bunat ainsi dégénéré, ne fut également qu'une 
suite naturelle de celui qui l'avait travesti en sim- 
ples commissions chargées de doubler les grands 
acteurs du conseil d'état au corps législatif. 



DE GOHIER. i 9 5 

Bérenger et Boulay de la Meurthe , membres du 
conseil privé et presque toujours chargés de ses 
grandes opérations , affectèrent , en venant ap- 
porter cette décision, l'un au tribunat, l'autre au 
corps législatif, de parler des grands services 
qu'avaient rendus jusqu'alors les tribuns, et dont 
on pouvait maintenant se passer. 

L'invitation faite au sénat et au peuple de 
placer la couronne impériale sur la tête de Na- 
poléon fut traitée d'inspiration sublime et salutaire 
par Bérenger. 

Boulay delà Meurthe, en louant également les 
membres du tribunat sur leur empressement à se 
montrer les interprètes aussi éloquents que fidèles 
du vœu national , crut devoir attaquer l'institu- 
tion du tribunat en elle-même, et prouver la 
nécessité de débarrasser la machine politique de 
ce rouage incommode, qui ne pouvait servir qu'à 
entraver l'action du gouvernement. « Tels étaient, 
«suivant lui, les progrès de l'expérience et de la 
» raisonpublique s qu'on pouvait mettre en problème 
9 si le tribunat, tel qu'il avait d'abord été orga- 
»nisé, était une institution salutaire et bien 
» assortie même dans la constitution de l'an 8 , 
»bien que cette constitution conservât encore 
» beaucoup de cet esprit inquiet et démocratique 
«qui nous avait si long-temps agités. » 
11. i5 



i 9 4 MEMOIRES 

Après avoir décoché ce trait contre la faible 
teinte démocratique du grand ouvrage des hom- 
mes du 1 8brumaire, Boulay de la Meurthe ajoute 
» qu'au reste il était évident que cette institu- 
» tion n'offrait plus dans notre édifice politique 
» que l'aspect d'une pièce inutile , déplacée et dis- 
cordante, depuis que la première magistrature 
» avait été déclarée à vie , ensuite héréditaire , et 
»qu'une famille impériale se trouvait consti- 
tuée. » 

Ce fut un grand tour de force de la part de 
Bonaparte que de s'être fait proclamer empereur 
par l'autorité qui naturellement devait s'opposer 
à cette proclamation , la seule qui fût instituée 
pour défendre les droits du peuple ! Le tribunat 
a obtenu la récompense que reçoivent tôt ou 
tard les courtisans en place, les fonctionnaires 
infidèles, qui, pour s'acquérir un titre de faveur, 
se font les instruments de la tyrannie , et dont 
le tyran se défait dès qu'il n'en a plus besoin. 

CRÉATION DE LA NOBLESSE. 

Bonaparte empereur ne pouvait plus être 
entouré de simples citoyens. A la nouvelle ma- 
jesté il fallait une noblesse nouvelle; mais, lors- 
que l'ancienne avait été abolie sous l'assemblée 
constituante, lorsqu'un si heureux enthousiasme 



DE GOHIER. ig5 

pour l'égalité s'était si énergiquement prononcé 
dans la fameuse nuit du 4 août , convenait-il de 
faire revivre des distinctions si solennellement 
proscrites?... 

Cambacérès nous apprend qu'avant de remplir 
cette prétendue lacune de son organisation poli- 
tique, Bonaparte hésita long-temps. «Vous le 
» savez, messieurs, dit-il au sénat, le succès des 
» établissements auxquels se lie le sort des états 
» dépend d'un concours de circonstances que la 
>> prudence du législateur doit saisir. 

»I1 trouve des motifs d'encouragement ou 
» d'hésitation dans le génie , dans les progrès , 
»dans l'importance relative du peuple auquel 
» s'appliquent ses conceptions, 

»Les lois, les institutions ont, comme les 
» plantes, un sol, une saison, qui leur permettent 
» de jeter de plus profondes racines. » 

Le sol français paraissant suffisamment préparé 
pour recevoir l'implantation nobiliaire , et des 
temps féconds en prodiges offrant la saison la 
plus favorable pour l'enraciner profondément , 
la grande métamorphose s'opère enfin ; tous les 
républicains du 1 8 brumaire , le même jour et à 
la même heure , sont anoblis. 

L'archi-chancelier va au sénat le 1 1 mars 1808, 
la séance s'ouvre. 

i3. 



196 . MÉMOIRES 

• 

§9- 

Sénateurs, dit-il, apprenez que vous n'êtes 
plus de simples plébéiens î ! ! Les statuts que je 
vous apporte vous défèrent à tous le titre de 
comte lll 

La munificence impériale n'a pas de bornes : 
ministres, conseillers d'état, président du corps 
législatif, archevêques, sont gratifiés des mêmes 
titres, et ces titres sont transmissibles à la des- 
cendance, droite et légitime, naturelle ou adop- 
tive, de celui qui en est revêtu, et réversible 
aux neveux des prélats qui n'ont point d'en- 
fants. Vous pouvez , sénateurs , instituer en fa- 
veur de vos fils aînés ou puînés un majorât au- 
quel sera attaché le titre de baron. 

Et ce ne sont pas les seuls barons dont la 
France aura le droit de s'enorgueillir : le prési- 
dent et procureur-général de la cour de cassa- 
tion, le président et procureur-général de la cour 
des comptes , les présidents et procureurs-géné- 
raux des cours d'appel , les évêques, les maires 
des trente-sept bonnes villes qui ont le droit d'as- 
sister au couronnement , les présidents des col- 
lèges électoraux, les simples électeurs même qui 
auront rempli leurs fonctions à la satisfaction du 
prince , et une foule d'autres nommés in petto > 



DE GOHIER. 197 

mais qu'il n'est pas encore à propos de faire 
connaître, vont devenir autant d'hommes quali- 
fiés, remplir la France d'une foule innombrable 
de barons de l'empire. 

La Légion-d'Honneur,que, pour cause, on n'a 
d'abord présentée que comme une décoration 
personnelle, subit aussi sa métamorphose : les 
membres de la Légion-d'Honneur porteront le 
titre de chevalier, qui pourra devenir transmis- 
sible et héréditaire. 

Enfin, sénateurs, moi-même, tel que vous 
me voyez, je ne suis plus le citoyen Camba- 
cérès : ainsi que tous les grands dignitaires de 
l'empire, je suis un prince , une altesse séré- 
nissime; et ma sérénissime personne va, comme 
tous les autres titulaires des grandes dignités de 
l'empire , être investie d'un des grands duchés 
mis précédemment en réserve par les actes du 
3o mars et le sénatus-eonsulte du i/j avril 1806. 

Le fils d'un prince ne pouvant être, dans la 
hiérarchie nobiliaire, dans un rang au-dessous 
d'un duc , tous nos enfants seront revêtus dé 
ce titre. 

Que tous ces changements , conséquences né- 
cessaires de ceux introduits dans le gouvernement 
de la France, n'effarouchent point les zélateurs 
de l'égalité ! 



198 MÉMOIRES 

« Le nouvel ordre de choses n'élève point de 
» barrière entre les citoyens. 

»Les nuances régulières qu'il établit ne por- 
» tent point atteinte aux droits qui rendent tous 
» les Français égaux en présence de la loi : elles 
» confirment au contraire ces mêmes droits, puis- 
» qu'elles servent la morale; puisqu'elles guident 
» l'opinion, qui s'égare souvent, au défaut des 
» démarcations fondées sur des motifs honora- 
» blés. 

» La carrière reste toujours ouverte aux vertus 
» et aux talents utiles ; les avantages qu'elle ac- 
» corde au mérite éprouvé ne nuiront point au 
» mérite encore inconnu; ils seront au contraire 
«autant de sujets d'espérance vers lesquels se 
«dirigera une juste et louable émulation. » 

Le sénat , reconnaissant comme il devait l'être 
des avantages accordés au mérite éprouvé 9 sans 
nuire au mérite inconnu ( ce qui, à double titre , 
donnait à plusieurs de ses membres des droits 
aux nouvelles institutions) , s'empressa de pré- 
senter à sa majesté impériale le tribut de sa res- 
pectueuse reconnaissance y et ne craignit pas de 
lui dire, dans l'enthousiasme qu'elle lui inspirait , 
que « le passé , le présent et l'avenir se ratta- 
» chaient à sa puissance , de même que dans les 
«grandes conceptions du grand poète de l'an- 



DE GOHIER. 199 

» tiquité , le premier anneau de la chaîne des 
» destinées était dans la main du plus puissant 
» des dieux. » 

L'estimable traducteur d'Homère et du Tasse, 
l'arehi-trésorier Lebrun, que Bonaparte appe- 
lait son paysan du Danube 3 persuadé que la véri- 
table illustration d'un citoyen est celle qu'il doit 
à ses talents et à ses vertus , était loin de partager 
cet enthousiasme , et le témoigna hautement à 
la sortie de la séance du 1 1 mars 1808. « On ne 
» fait pas , dit-il avec humeur , des nobles comme 
»on sème des champignons; c'est sur d'éclatants 
«services rendus à son prince et à l'état que se 
» fonde la vraie noblesse , et sur la succession de 
» ces mêmes services qu'elle se perpétue ' ! ! ! » 

Quoique Napoléon , par l'article 1 5 de son 
statut impérial , eût défendu à ses sujets de 
s'arroger des titres et qualifications qui ne leur 
seraient pas conférés , la création d'une noblesse 

'«Au demeurant, disait Napoléon, j'avais choisi en 
Cambacéres et Lebrun deux hommes de mérite... mais 
d'une nuance tout-à-fait opposée. L'un, l'avocat des abus, 
des préjugés, des anciennes institutions , du retour des 
honneurs, des distinctions, etc. , etc.; l'autre, froid, sé- 
vère, insensible, combattant tous ces objets , y cédant sans 
illusion, et tombant naturellement dans l'idéologie... [Mé- 
morial de Sainte- H été ne , tome 4» p«iges 4o3 et 4°4-) 



200 MEMOIRES 

nouvelle ressuscita l'ancienne , qui reparut plus 
titrée que jamais. D'abord les anciens nobles qui 
s'étaient précipités dans ses antichambres se 
firent autoriser à reprendre leurs qualités, et, 
pour se distinguer des nouveaux nobles, s'ap- 
pelèrent entre eux des comtes refaits. Bientôt 
l'ancienne caste n'attendit pas de nouveaux titres 
pour se qualifier : elle ne se borna pas même à 
ceux que la naissance lui avait transmis. Avant 
la révolution, la majeure partie des hommes de 
cette caste se contentaient du titre modeste d'é- 
cuyer : en sortant de dessous le voile de la nuit 
du 4 août , les anciens nobles éprouvèrent aussi 
leur métamorphose; se prévalant de la perte de 
leurs titres , plusieurs se jetèrent sur ceux que Bo- 
naparte avait délaissés aux nobles qui figurent 
dans les comédies de Molière. Toutes nos cam- 
pagnes se sont trouvées peuplées de marquis , et 
aucun écuyer n'a reparu. 

La république des lettres a elle-même ressenti 
le contre-coup de cette superfétation nobiliaire. 
Sous l'ancien régime , les académiciens dépo- 
saient leurs titres en entrant dans le sanctuaire 
des lettres , et chaque membre s'appelait par 
son nom : aux séances publiques de l'académie 
française , on entend , non sans surprise , au- 
jourd'hui, des académiciens, oubliant l'égalité qui 



DE GOHIER. 201 

doit régner dans la république des lettres (la 
seule qui nous reste ) , on les entend , dis-je , se 
qualifier réciproquement. Ce n'est plus le poète, 
l'homme de lettres , le savant , qui va vous faire 
un rapport , une lecture ; c'est M. le baron , c'est 
M. le comte, M. le marquis que vous allez en- 
tendre , et je ne puis vous répondre que vous y 
gagniez beaucoup. 

Lorsque l'histoire nous apprend tous les efforts 
que nos rois ont été obligés de faire pour com- 
battre les entreprises des grands , combien ils 
ont eu de peine à se mettre hors de la tutelle 
chevaleresque, il est impossible de croire que 
Bonaparte ait été vraiment persuadé qu'il ne 
puisse y avoir de monarchie sans noblesse ; que 
de cette institution gothique dépende la splen- 
deur du trône, dont, au contraire, les communes 
ont toujours été le plus ferme soutien. Ce n'est 
point en obstruant ses avenues par des groupes 
de courtisans qualifiés , n ais en l'entourant des 
talents , de la bienfaisance , de philosophes éclai- 
rés , d'hommes vraiment dévoués à la gloire et 
au bonheur de leur pays , pour tout dire en 
un mot , d'amis de la liberté , qu'un trône peut 
devenir resplendissant du plus brillant éclat. 

Disons-le hardiment , ce n'était point la splen- 
deur du trône qui fut le vrai motif de l'anoblis- 



202 MEMOIRES 

sèment de la France bonapartisée. Bonaparte ne 
voyait qu'avec une sorte d'envie les hommes 
qui , dans les lettres , dans les sciences , dans 
les arts, dans la carrière militaire même, s'étaient 
fait un grand nom indépendant de sa puis- 
sance , une illustration qu'ils ne tenaient pas de 
lui. Ne pouvant l'effacer, il chercha le moyen 
de l'éclipser, en plaçant au-dessus d'elle une il- 
lustration de convention , qu'il leur fit partager 
avec ceux qui avaient besoin d'être nobles pour 
être quelque chose \ 

En amalgamant la médiocrité avec les talents 
et le génie , en recouvrant ce tout hétérogène 
de la même enveloppe, de titres fastueux qui 
confondaient le mérite avec la faveur et l'in- 
dignité , il crut avoir atteint son but , avoir, 
en nivelant tout ce qu'il y avait de plus dispa- 
rate , établi la seule égalité dont le despote était 
jaloux de faire jouir les Français ; il se flatta 
qu'ayant ainsi masqué des noms européens par 
de nobles sobriquets, le sien seul deviendrait 
l'admiration de toute l'Europe. 

1 J'entends annoncer dans un salon le comte de Péluse : 
quelle est ma surprise ! je reconnais Monge. Eh quoi ! 
vous aussi, mon ami, vous avez échangé votre beau nom 
avec un vain titre ! ! Que voulez-vous ? me répond le plus 
modeste des savants, il Va voulu! ! il l'a voulu ! ! ! 



DE GOHIER. 2o5 

Mais les lettres, les sciences, les arts et la gloire 
sauront faire la distraction des noms qui leur ap- 
partiennent , de ceux qui n'ont des droits qu'aux 
distinctions dont Napoléon a couvert la nullité 
et récompensé la basse adulation. 

Jeunes Français qui marchez à grands pas dans 
la carrière qu'ont illustrée Voltaire, Racine, Cor- 
neille , Molière , et tant d'autres grands hommes 
que vous prenez pour modèles ; orateurs distin- 
gués qui consacrez vos talents à la défense de vos 
concitoyens , qui honorez la profession la plus 
noble; et vous, savants, hommes d'état, guer- 
riers, qui connaissez le chemin de la gloire et ne 
vous en êtes jamais écartés, honneur et espoir de 
la France , continuez d'en être le plus bel orne- 
ment , abandonnez à la médiocrité la recherche 
des vains titres dont elle seule a besoin , méri- 
tez qu'avec orgueil la patrie vous salue de vos 
propres noms ! ! ! 

Dieu , lorsqu'il eut fait Bonaparte , se reposa , 
a dit un de ses séides. 

Après avoir produit tant de merveilles, fait 
sortir de son cerveau tant de barons , tant de 
comtes, tant de ducs, tant de princes, tant d'ex- 
cellences , tant d'altesses , notre nouveau Jupi- 
ter, au lieu de se reposer, reprend son tonnerre , 
continue d'épouvanter l'Europe, et revient met- 



âo4 MÉMOIRES 

tre ia dernière main à son ouvrage, en anoblis- 
sant le manoir des nobles qu'il a engendrés , en 
consacrant les titres fastueux qui devaient le 
distinguer des demeures bourgeoises ! 

§ 10. ' 

ANOBLISSEMENT DU MANOIR DES HOMMES TITRES. 

Par décret du 3 mars 1810, les maisons d'ha- 
bitation d'un prince , d'un duc , d'un comte , 
d'un baron, doivent porter le titre du grand 
personnage qui les habite. 

Hôtel du prince de. . . , hôtel du duc de. . . , hô- 
tel du comte de. . . , hôtel du baron de. . . ! ! ! 

Les grands seigneurs de l'ancien régime fai- 
saient seulement placer leurs noms sur la surface 
extérieure de leur hôtel : hôtel Choiseul. . ., hô- 
tel Montmorency..., hôtel Richelieu..., hôtel 
La Rochefoucauld ! . . . 

Ronaparte ne crut pas que les grands de sa 
façon dussent en agir ainsi. Pour éviter qu'on ne 
prit pour quelques hôtels garnis l'habitation des 
hommes nouvellement revêtus de leurs nobles 
sobriquets, il jugea sagement qu'il fallait expres- 
sément désigner que c'était celle d'un prince..., 
d'un duc..., etc. 



DE GOHIER. 2o5 

Un autre motif nécessitait ces sortes d'in- 
scriptions; en faisant des princes , des ducs, des 
comtes, des barons, Bonaparte n'avait pu encore 
recomposer en France des principautés , des 
duchés, des comtés, des b.ronies, tels qu'ils 
existaient sous le régime féodal : fécond en expé- 
dients, il trouva le moyen d'y suppléer en créant 
des seigneuries urbaines , en formant , avec des 
majorats, des principautés, des duchés, des com- 
tés, des baronies, dont le siège fut attaché à 
l'habitation des hommes nouvellement qualifiés. 
Des hôtels titrés remplacèrent ainsi les terres ti- 
trées de l'ancien régime. 

Pour avoir toujours sous sa main et dans sa 
dépendance tous ces seigneurs de nouvelle fa- 
brique, et en former une fourmilière de cour- 
tisans, Bonaparte voulut que le siège de leurs 
seigneuries, que le manoir des princes et des ducs 
fût nécessairement situé dans l'enceinte de sa 
bonne ville de Paris, et celui des comtes et des 
barons, soit dans la même ville, soit dans une 
des villes chef-lieu de département et d'arrondis- 
sement. Mais, comme il n'aimait à rapprocher de 
sa personne que les grands propriétaires, sachant 
que ceux qui n'ont rien sont le tourment de 
ceux qui disposent de tout, il n'appela, parmi les 
seigneurs du second ordre, à Paris que les comtes 



ao6 MÉMOIRES 

et les barons dont le revenu de leur majorât s éle- 
vait à 100,000 fr. 

Je ne me serais pas appesanti aussi long-temps 
sur ces pauvretés d'un gouvernement machiavé- 
lique , introduites à la honte d'une nation qui , 
depuis vingt ans , versait le sang de ses braves 
pour la liberté et l'égalité, si elles n'avaient été 
un acheminement à la création d'une féodalité 
qui, quoique d'un autre genre, n'était pas moins 
dégradante que l'ancienne , si les établissements 
d'une aristocratie déplorable n'en avaient déjà 
jeté les bases. 

La création des majorats était le coup le plus 
funeste que pouvait recevoir l'égalité: non seu- 
lement elle rétablit le partage inégal entre les en- 
fants d'un même père, mais les majorats ne pou- 
vant se former qu'en faveur des enfants mâles , 
privent les enfants auxquels la société offre le 
moins d'avantages des ressources qu'ils doivent 
naturellement trouver dans le patrimoine de ceux 
qui leur ont donné le jour. 

Ce qui rend cette espèce d'exhérédation par- 
tielle plus difficile encore à supporter, c'est que , 
ne dépendant pas de la loi , mais d'un acte libre 
de la volonté paternelle, ceux qu'elle frappe 
ont à souffrir l'effet d'une prédilection qui , en 
réduisant leur fortune, les blesse dans leurs 



DE GOHIER. 207 

sentiments les plus chers; ce qui n'est pas fait 
pour entretenir l'union si précieuse dans les fa- 
milles. 

Et ce n'est pas le seul inconvénient que pré- 
sente cette institution aristocratique. Les biens 
composant les majorats étant inaliénables, ne 
pouvant conséquemment être ni vendus ni même 
hypothéqués, elle tend à établir, dans la société, 
une classe de banqueroutiers privilégiés que la 
justice ne peut tolérer. 

Après avoir poursuivi l'égalité jusque dans le 
sein des familles, en établissant des majorats, 
après l'avoir frappée dans toutes ses bases , Bo- 
naparte respectera-t-il du moins la liberté indivi- 
duelle? Lorsque, dans toute la France, le jury 
est suspendu , et que les tribunaux spéciaux le 
remplacent , les détentions arbitraires sont-elles 
du moins proscrites ? . . . Ne reverra-t-on plus ces 
affreuses prisons d'état , où de malheureux ci- 
toyens, arrêtés sur le simple ordre d'un minis- 
tre, ne peuvent être ni mis en liberté, ni mis 
en jugement. 

§ m. 

CRÉATION DE SIX BASTILLES. 

Celui qui s'était annoncé au 1 8 brumaire comme 
le vengeur de la liberté outragée , Bonaparte ré- 



208 MÉMOIRES 

vêle effrontément à la France qu'il existe sous 
son régime des prisons d'état dans lesquelles se 
trouvent des hommes dont aucune loi n'auto- 
rise la détention. 

«Il est, avoue-t-il, un certain nombre de ses 
» sujets détenus dans les prisons d'état , sans qu'il 
» soit convenable ni de les faire traduire devant 
» les tribunaux ni de les faire mettre en liberté ! ! ! » 

Il reconnaît qu'il en est parmi eux qui ont 
déjà essuyé le feu d'une procédure criminelle , 
sans qu'on ait pu les condamner ; que d'autres 
ne seraient pas même susceptibles d'être tra- 
duits en jugement pour des délits politiques dont 
on saisirait vainement la justice; que plusieurs 
seraient condamnés à des peines capitales, mais 
que des considérations supérieures s'opposent à 
ce qu'ils soient mis en jugement. 

Et ce n'est point pour remédier à d'aussi ef- 
froyables abus , qui surpassent tous ceux de l'an- 
cien régime, mais pour les organiser, que la puis- 
sance impériale intervient; pour régulariser le 
mode d'attenter à la liberté individuelle des ci- 
toyens. 

Le 3 mars 1810, le même jour où il offre un 
nouvel aliment à l'orgueil , en anoblissant jus- 
qu'au manoir de ses nouveaux nobles, un dé- 
cret, provoqué par Fouché , convertit six châ- 



DE GOHIER. 209 

leaux forts en bastilles destinées à recevoir tous 
ceux qui seraient frappés d'une lettre de cachet 
délibérée en conseil privé , sur le simple rapport 
d'un ministre. Les victimes de ce tribunal secret 
une fois embastillées , non seulement on pou- 
vait leur refuser la faculté d'instruire leurs fa- 
milles de leur sort , mais , après s'être saisi de 
leurs personnes , la loi permettait de séquestrer 
leurs biens ; ou si , par grâce , on consentait à 
leur en laisser la disposition, elles n'en jouis- 
saient que sous la surveillance , sous le bon plai- 
sir de leur geôlier en chef 1 . 

Hommes du 18 brumaire, admirateurs et com- 
plices du gouvernement de Bonaparte , relisez 
cet horrible décret , et parlez encore , si vous 
l'osez , de la loi sur les otages ! ! ! 

Dans sa sixième note sur l'ouvrage du géné- 

1 « Tout concierge ou gardien qui favoriserait la corres- 
»pondance d'un détenu, mis au secret, sera destitué et 
«puni de six mois de prison. » Art. 3o. ( On pouvait donc 
mettre ces malheureux au secret. ) 

« Les détenus conserveront la disposition de leurs biens, 
»s'il n'en est autrement ordonné. » Art. 3Zj. ( On pouvait 
donc leur enlever la disposition de leurs biens. ) 

« A cet effet ils donneront, sous la surveillance du com- 
» mandant, tous pouvoirs et quittances nécessaires. Les 
«sommes qu'ils recevront ne pourront leur être remises 

aqu'EN SA PliÉSENCE ET AVEC SON AUTORISATION. » Art. 35. 

ii. 14 



aïo MEMOIRES 

rai Jomini , Bonaparte ose dire qu'aucun peuple 
n'a joui d'une liberté civile plus étendue que le 
peuple français sous Napoléon ; et la preuve de 
cette hardie assertion, il la trouve dans ce décret 
du 3 mars 1810, qu'il qualifie de règlement libé- 
ral, a" acte d' administration bienfaisant, qui, mal 
compris , a fait naître les plus étranges idées dans 
les pays étrangers!!! Il s étonne que, dans une 
assemblée de Westminster , sir Francis Burdett 
lui ait reproché l'établissement de ces six bas- 
tilles! Ne pouvant se justifier, il accuse, suivant 
sa coutume ; il prétend qu'à l'époque du 1 8 bru- 
maire il y avait 9,000 personnes arrêtées en vertu 
de la loi des otages. C'est un impudent mensonge; 
mais , le fait serait-il vrai , son décret en serait- 
il moins horrible? Deux cent quarante-trois in- 
dividus seulement étaient, ajoute-t-il, détenus 
dans les six prisons d'état; mais le plus ou le 
moins d'embastillés ne légitime pas les attentats 
à la liberté. Des actes de tyrannie, qu'ils soient 
plus ou moins nombreux, n'en sont pas moins 
des actes de tyrannie; et le comble du despotisme 
est de les revêtir de l'apparence des formes. « Au- 
» cun individu , dit Bonaparte , ne pouvait être 
» détenu dans une prison d'état qu'en vertu d'une 
« décision rendue sur le rapport de notre grand 
»juge, ministre de la justice, ou de notre mi- 



DE GOHIER. 211 

»nistre de la police, dans un conseil privé, com- 
» posé de l'empereur, des cinq grands dignitaires, 
»de deux ministres, outre le ministre de la jus- 
» tice et le grand juge, de deux sénateurs, de deux 
«conseillers d'état, du premier président et du 
«procureur impérial du tribunal de cassation. 
» Seize personnes , la tête de l'état , qui décident 
»de l'arrestation des individus portés dans les 
»cas d'exception, fut -il jamais donné plus de 
» garantie aux citoyens ! ! ! » 

De quelques dignités qu'eussent été revêtus 
les fonctionnaires publics désignés dans les mé- 
moires de Bonaparte , dès qu'on les faisait entrer 
dans la composition d'un conciliabule investi du 
droit d'embastiller arbitrairement, je dirai har- 
diment, sans craindre d'être démenti par les 
grands dignitaires eux-mêmes : Cet épouvantable 
monument du despotisme , ce tribunal qui comp- 
tait précisément le même nombre que ce fameux 
tribunal des seize, d'horrible mémoire, loin d'être 
considéré comme une garantie , ne pouvait être 
envisagé qu'avec effroi par tous les citoyens ja- 
loux de leur liberté. 

Eh ! que serait-ce donc si telle n'était pas la 
composition de cette puissance de ténèbres ; si 
le pouvoir le plus redoutable avait été remis à 
un conseil privé tout différent , moins nom- 

14. 



212 MÉMOIRES 

breux , moins constitué en dignité , dont Bona- 
parte ne relève la haute importance que pour 
atténuer tout ce que de pareilles attributions 
renferment d'odieux. Les embastilleurs désignés 
par le premier article du décret du 3 mars 1810 
sont pris dans le conseil établi par le titre 1 o du 
sénatus-consulte organique du 16 thermidor an 
10 ; ce comité était composé seulement du grand 
juge , de deux ministres , de deux sénateurs , de 
deux conseillers d'état , de deux membres du 
tribunal de cassation Formé pour Y exercice du 
droit de grâce , ce conseil se trouve transformé 
en une institution destinée à remplir les bas- 
tilles impériales. Est-ce parceque Bonaparte avait 
conféré le pouvoir de jeter et de retenir dans des 
châteaux forts les malheureux dont il livrait le 
sort à ses conseillers dans l'exercice du droit de 
grâce , qu'il s'obstine à vouloir que le décret du 
3 mars 1810 soit regardé comme un bienfait , une 
loi libérale , un diapason pour établir l'harmonie 
de la société. Quel diapason! quelle harmonie ! il 
ne manque qu'un knout pour battre la mesure 
dans cet admirable concert. Ce règlement d'admi- 
nistration 9 continue Bonaparte, peut avoir excité 
de vaines réclamations : on bavarde dans les so- 
ciétés ^ sans rien approfondir. Puis, revenant sur 
son système favori de déception , le titre était 



DE GGH1ER. 2i5 

peut-être un tort , dit-il ; il fallait appeler ces mai- 
sons , prisons a" exécution pour les individus sou- 
mis à la surveillance générale ; comme si , le mot 
changé , la chose cessait d'être la même. 

Bonaparte, lorsqu'il dictait ces notes, n'avait 
donc pas encore appris que le temps d'en im- 
poser par des mots était passé avec sa puissance; 
que les maisons de détention , où de malheureux 
citoyens sont embastillés sans jugement et pour 
leur enlever le droit d'être jugés, quelque nom 
qu'on leur donne , sont et seront toujours des 
bastilles. 

Il est rare qu'un parvenu conserve son premier 
maintien, qu'il n'affecte pas les manières de ceux 
au rang desquels il s'est élevé. Une fois monté sur 
les écriasses impériales , Napoléon n'en descen- 
dit plus , même pour donner la main à ses plus 
intimes amis. Que dis-je ! il n'était déjà plus digne 
d'en avoir. Le tutoiement de ses anciens oama 
rades le blessait, et bientôt ne leur fut plus per- 
mis ; voulant qu'on ne vît qu'un roi dans sa 
personne , le malheureux ne fut plus entouré que 
de courtisans. En fermant l'oreille aux épanche- 
ments de l'amitié, il se condamna à n'enteudre 
que le langage de la basse adulation; et aux sévères 



214 MÉMOIRES 

réflexions des hommes jaloux de sa gloire succé- 
dèrent les flatteries empoisonnées des valets titrés 
qui Font perdu. 

C'est surtout depuis cette époque que toutes 
les étiquettes des anciennes cours furent mises 
en usage à celle des Tuileries; celui qui était assez 
heureux pour en faire revivre quelqu'une d'ou- 
bliée était sûr de parvenir. 

§ i3. 

Narbonne, ancien ministre de Louis XVI, 
chargé de lui remettre des dépêches, met un ge- 
nou en terre et les lui présente sur son cha- 
peau: Qu'est-ce que cela signifie? lui dit Napo- 
léon. Sire ^ répond le courtisan , c'est ainsi qu'on 
-présentait les dépêches à Louis XI F ". — Ah ! c'est 
bien... très bien... Depuis ce moment, Narbonne 
eut une grande part à sa confiance , et fut dans 
la suite chargé des missions les plus impor- 
tantes. 

Ce fut lui qui négocia le mariage de l'archidu- 
chesse Marie- Louise; mariage funeste, qui fit 
perdre la tète à Napoléon, et par suite son em- 
pire. Il crut s'être rendu maître de toutes les 
forces de l'Autriche par cette alliance superbe, 
tandis qu'elle neutralisait les siennes, en le livrant 
sans réserve à la politique astucieuse du cabinet 



DE GOHIER. 2i5 

autrichien. Si l'aveugle confiance que cette al- 
liance malheureuse lui inspira n'eût pas accru 
son audace; s'il eût réfléchi qu'un monarque 
aussi fier, qui pouvait se résoudre à lui donner 
sa fille pour dégager son empire d'énormes 
contributions et acheter la paix, serait égale- 
ment capable de la sacrifier à sa politique, dès 
qu'il trouverait l'instant favorable pour recom- 
mencer la guerre, il se serait empressé d'élever 
une barrière entre le débordement qui menace 
l'Europe civilisée, en rétablissant le royaume de 
Pologne, comme il l'avait cent fois promis; en 
rendant une patrie aux braves qui avaient si gé- 
néreusement soutenu l'honneur de ses aigles. Il 
n'eût point compromis le salut de la plus belle 
armée que la France ait mise sur pied pour aller 
combattre des barbares capables de slricëhdiëï 
eux-mêmes; pour aller conquérir des monceaux 
de cendres à Moscou. 

Bonaparte ne s'aperçoit pas de l'impatience 
avec laquelle toutes les puissances continentales 
supportent sa domination tyrannique; il ne voit 
pas que c'est au désir d'en être délivrées que 
toutes se réunissent pour l'enhardir dans l'extra- 
vagante expédition dont lui seul n'aperçoit ni la 
folie ni le danger. La Prusse , hors d'état de payer 
les contributions dont ce pays était frappé, s'ô- 



216 MÉMOIRES 

blige la première à faire marcher, en cas de 
guerre avec la Russie, un contingent de vingt 
mille hommes, indépendamment des détache- 
ments qu'elle fournirait pour la défense des 
côtes \ 

1 Par conventions spéciales et secrètes il fut convenu 
« que la Prusse ferait marcher _, dans le cas de guerre 
»avec la Russie, un contingent de vingt mille hommes, 
«composé de quatorze mille hommes d'infanterie, quatre 
»de cavalerie, et deux mille d'artillerie, avec soixante 
«pièces de canon, ayant un double approvisionnement, 
»et des équipages militaires pour transporter en farine 
«dix à vingt jours de vivres ; que ledit contingent se- 
»rait toujours tenu au complet sous les armes, et qu'il 
» serait prêt à se mettre en marche au i5 mars prochain ; 
» qu'indépendamment de ce corps de troupes , quatre mille 
.) hommes tiendraient garnison à Colberg, et fourniraient, 
» s'il était nécessaire, des détachements pour la défense 
«des côtes; que la Prusse ne Je rai t aucune levée, aucun 
» rassemblement de troupes, aucun mouvement militaire 
» pendant que l'armée française serait sur son territoire ou 
;>sur le territoire ennemi, à moins que ce ne soit pour 
•a l'avantage de l'alliance, et de concert entre les deux puis- 
» sauces, etc. , etc. » La Prusse s'engageait en outre de 
fournir des quantités considérables de munitions, de vi- 
vres, d'approvisionnements en tous genres, dont le prix, 
réglé de gré à gré tous les trois mois., serait à déduire sur 
le restant des contributions de guerre dues à la France 
par la Prusse. Ces contributions avaient été diminuées de 
beaucoup par différents traités. Dans le cas d'une heu- 



DE GOHIER. 217 

Napoléon , lié plus étroitement avec l'Autriche 
par son mariage, en obtient un traité plus avan- 
tageux encore \ 

reuse issue de la guerre contre la Russie, le roi de Prusse de- 
vait recevoir une indemnité en territoire pour compenser 
les sacrifices et charges de la guerre. ( Extrait du traité 
conclu avec la Prusse le i[\ février 1812,, à Paris. ) 

1 « Les deux hautes parties contractantes se garantissent 
«réciproquement V intégrité de leurs territoires actuels. — 
«Par une suite de cette garantie réciproque, les deux hautes 
«parties contractantes travailleront toujours de concertaux 
«mesures qui leur paraîtront les plus propres au maintien 
» de la paix ; et dans le cas où les états de l'une ou de l'autre 
» seraient menacés d'une invasion, elles emploieront leurs 
nbons offices les plus efficaces pour la prévenir. Mais 
» comme les bons offices pourraient ne pas avoir l'effet 
» désiré , elles s'obligent à se secourir mutuellement dans 
» les cas où l'une ou l'autre viendrait à être attaquée ou me- 
»nacée. — Le secours stipulé par l'article précédent sera 
«composé de trente mille hommes 3 dont vingt-quatre 
«mille (^.'infanterie et six mille de cavalerie, constamment 
«entretenus au grand complet de guerre , et d'un attirail 
«de soixante pièces de canon. — Ce secours sera fourni à 
» la première réquisition de la partie attaquée ou menacée ; 
«il se mettra en marche dans le plus court délai possible, 
«et au plus tard avant l'expiration des deux mois qui sui- 
» vront la demande qui en aura été faite. — Les deux hautes 
«parties contractantes garantissent l'intégrité du territoire 
»de la Porte-Ottomane en Europe. — Elles reconnaissent 
«et garantissent également les principes de la navigation 



218 MÉMOIRES 

§ ï4- 

Rassuré par ces alliances qu'il s'empresse de 
communiquer au sénat , l'ambitieux conquérant 
se livre sans crainte à l'exécution de sa folle en- 
treprise. Dans le fatal aveuglement qui l'entraîne, 
il ne voit pas que la précaution qu'il va prendre 
n'est propre qu'à nous faire mieux sentir la pri- 
vation des braves défenseurs qu'il nous enlève. 
Il organise militairement toute la France, la di- 
vise en trois bans J , et met à la disposition du 

«des neutres, tels qu'ils ont été reconnus et consacrés par 
» le traité d'Utrecht. — L'empereur d'Autriche renouvelle, 
»en tant que besoin est, l'engagement d'adhérer au sys- 
tème prohibitif contre l'Angleterre pendant la présente 
«guerre maritime. » (Extrait du traité conclu à Paris, le 14 
mars 1812, entre l'empereur des Français et l'empereur 
d'Autriche. ) 

1 Le sénat délibère, et adopte le sénatus-consulte , dont 
voici les principales dispositions : — «La garde nationale de 
l'empire se divise en premier ban, second et arrière-ban. — 
Le premier ban se compose des hommes de vingt à vingt-six 
ans, qui , appartenant aux six dernières classes de la con- 
scription mises en activité , n'ont point été appelés à l'ar- 
mée active lorsque ces classes ont fourni leur contingent. 
— Le second ban se compose de tous les hommes valides 
depuis l'âge de vingt-six ans jusqu'à l'âge de quarante 
ans. L'arrière-ban se compose de tous les hommes valides 



DE GOHIER. 219 

ministre de la guerre cent cohortes du premier 
ban, les conscrits des six dernières classes de la 
conscription , non appelés à l'armée active lors- 
que ces classes avaient fourni leur contingent. 

§ «5. 

Après avoir ainsi converti toute la France dans 
un camp, Bonaparte, sans s'effrayer des pertes 
alarmantes qu'éprouve son entrée en campagne , 

de quarante à soixante ans. — Cent cohortes du premier 
ban sont mises à la disposition du ministre de la guerre. 
Les conscrits des six dernières classes qui se seront ma- 
riés avant la publication du présent acte ne feront point 
partie de ces cohortes. — Les hommes composant les co- 
hortes du premier ban se renouvelleront par sixième chaque 
année; à cet effet, ceux de la plus ancienne classe seront 
remplacés par les hommes de la conscription de l'année 
courante. — Le premier ban ne doit point sortir du terri- 
toire de l'empire; il est exclusivement destiné à la garde 
des frontières, à la police intérieure, et à la conservation 
des grands dépôts maritimes , arsenaux et places fortes. 
Jusqu'à ce qu'il ait été pourvu par un sénatus-consulte à 
l'organisation du second et de l'arrière-ban, les lois rela- 
tives à la garde nationale sont maintenues en vigueur. » 

Un décret impérial, publié dès le lendemain ( 14 mars 
1812), prescrivit le mode de formation, de répartition et 
de mise en activité des cohortes mises à la disposition du 
gouvernement. Chaque cohorte comprenait environ onze 
cents hommes. 



220 MEMOIRES 

n'écoute pas plus ses généraux les plus expéri- 
mentés qu'il n'avait écouté ses conseillers les 
plus intimes, et passe le Niémen avec toutes les 
forces qu'il a pu rassembler. 

« Soldats, dit-il, la deuxième guerre de Po- 
» logne est commencée ; la première s'est termi- 
»née à Friedland et à Tilsit. A Tilsit la Rus- 
» sie a juré éternelle alliance à la France et guerre 
» à l'Angleterre ; elle viole aujourd'hui ses ser- 
» ments. La Russie est entraînée par la fatalité ; 
» ses destins doivent s'accomplir. Passons le Nié- 
»men, portons la guerre sur son territoire. La 
» seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux 
«armées françaises comme la première; mais la 
» paix que nous conclurons portera avec elle sa 
» garantie , et mettra un terme à cette orgueil- 
» leuse influence que la Russie a exercée depuis 
» cinquante ans sur les affaires de l'Europe. » 

A peine la grande armée avait-elle passé le Nié- 
men les 2l\ et 25 juin, que déjà un corps russe 
avait été atteint et dispersé. A l'approche des 
Français, toutes les provinces polonaises s'in- 
surgent , Wilna leur ouvre ses portes , et les re- 
v çoit en triomphe comme des libérateurs. Nos 
avant-postes sont sur laDwina, la Lithuanie est 
conquise, et déjà le gouvernement polonais s'or- 
ganise dans sa capitale. 



DE GOHIER. 221 

Que notre armée n'est-elle restée sur la Dwina ! 
Mais 'ce n'était fpas^ a dit Napoléon, le moment 
que sa sagesse avait fixé pour rétablir le royaume 
de la Pologne; avant tout il voulait triompher à 
Moscou. 

La grande armée continue donc, et chaque 
jour livre de nouveaux combats. Tous les efforts 
des Russes pour entraver sa marche ne servent 
qu'à la rendre plus glorieuse. Une foule de villes , 
Witepsk, Viazma, Smoiensk même (que les 
Russes regardaient comme le boulevart de Mos- 
cou) , tombent en notre pouvoir. Mais les vain- 
cus, cent fois plus redoutables que les vain- 
queurs , brûlent , dévastent toutes les villes qu'ils 
sont obligés d'évacuer. Les beaux faubourgs de 
Smoiensk, ses établissements de commerce situés 
sur le Rorysthène , ne peuvent échapper aux fu- 
reurs dévastatrices de ces barbares : les Russes y 
mettent le feu ; ils ruinent, ils incendient tous 
les pays qu'ils ne peuvent défendre. 

§ 16. 

Jusqu'alors la grande armée n'avait eu encore 
que des combats particuliers à soutenir; mais le 
Q septembre Napoléon découvre l'armée russe 
tout entière, qui déjà avait pris ses positions, 



222 MÉMOIRES 

nous attendait, et était bien décidée à couvrir 
Moscou. 

« Soldats , dit Napoléon à nos braves , voilà la 
» bataille que vous avez tant désirée! Désormais 
»la victoire dépend de vous; elle nous est néces- 
»saire : x elle nous donnera l'abondance , de bons 
» quartiers d'hiver * et un prompt retour dans la 
» patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à 
»Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la 
» postérité la plus reculée cite avec orgueil votre 
«conduite dans cette journée; que Ton dise de 
» vous : II était à cette grande bataille sous les murs 
»de Moscou... » 

On ne demandera pas comment le soldat 
français répondit à cet appel. Le combat fut ter- 
rible: dix mille Français, quarante à cinquante 
mille Russes, jonchèrent le champ de bataille. 

Les résultats de cette sanglante et mémorable 
victoire ne furent pas aussi heureux pour nos 
guerriers que le promettait Napoléon; elle leur 
ouvrit les portes de Moscou, mais, au lieu de 
trouver dans cette ville le centre de tant de ri- 
chesses, l'abondance et de bons quartiers d'hiver, 
ils n'y trouvèrent que des cendres. C'était à 25 
lieues de cette riche et ancienne capitale de l'em- 
pire russe que se donna la bataille de la Mos- 
kowa. Rostopchin eut tout le temps d'allumer ses 



DE GOHIER. 220 

torches incendiaires, de livrer cette grande et 
magnifique ville aux excès de la barbarie la plus 
atroce. 

Le vainqueur ne put y faire son entrée qua la 
lueur des flammes qui éclairaient tant d'horreurs, 
tant de forfaits. Déçu de toutes les espérances 
que lui donnait la prise de Moscou , n'ayant plus 
qu'à gémir sur le sort de cette malheureuse cité , 
ne pouvant compter ni sur le riche butin ni sur 
les quartiers d'hiver que lui promettait la vic- 
toire de la Moskowa, que fera Napoléon? Le seul 
parti qui lui restait était sans doute d'abandon- 
ner de suite l'affreux pays que ses propres habi- 
tants avaient dévasté, de se remettre en marche, et 
d'aller accomplir enfin les promesses tant de fois 
et si solennellement répétées de donner une pa- 
trie aux braves Polonais. Avec quels transports 
les vainqueurs de la Moskowa eussent été reçus 
de la valeureuse nation qui attendait son exis- 
tence civile de leur retour ! C'est là , c'est au 
sein des provinces affranchies d'un joug odieux, 
que la grande armée eût trouvé des quartiers d'hi- 
ver dignes d'elle. C'est de là qu'après avoir vaincu 
à Moscou, Napoléon aurait menacé Saint-Péters- 
bourg, qu'il eût fait trembler l'autocrate russe 
dans sa nouvelle capitale, à laquelle l'ancienne 
venait d'être aussi barbarement sacrifiée. Tout 



224 MÉMOIRES 

se réunissait pour favoriser, je dirai plus, pour 
commander cette glorieuse retraite. Jamais on 
n'avait vu plus bel automne; mais les éphémé- 
rides de Moscou , l'étonnement même des habi- 
tants de la Russie , annonçaient assez qu'il fallait 
en jouir avec autant d'empressement que de 
crainte, avertissaient Napoléon de se tenir en 
garde contre les variations subites, trop com- 
munes dans ces âpres climats. Cependant, du 
i4 septembre, jour de l'entrée de l'armée à Mos- 
cou , jusqu'au 6 novembre, le temps fut constam- 
ment superbe, et Bonaparte ne daigna pas en 
profiter. Il perd un temps précieux dans l'attente 
stupide d'une proposition de paix qu'il pouvait 
commander en se rendant de suite sur les bords 
de la Vistule. Quelle proposition pouvait-il es- 
pérer d'un gouvernement qui , le premier, por- 
tait le fer et la flamme au sein de ses états, qui 
avait sacrifié les immenses richesses de sa capi- 
tale, et ravagé tout le pays qui l'avoisinait, pour 
enlever toutes ressources à son ennemi ! 

§ MZ- 

Jamais imprévoyance plus insensée n'avait 
aveuglé un vainqueur plus avantageux: ce n'est 
qu'après avoir donné à l'armée russe le temps de 
se refaire et d'inonder le pays d'une nuée de cosa- 



DE GOHIER. 225 

ques, que Napoléon commence sa retraite, au 
moment où son armée aurait dû être rendue à 
sa destination, et avoir pris ses quartiers d'hi- 
ver. A peine une partie était parvenue à Smo- 
lensk , se trouvait sur les bords du Borysthène 
le 6 novembre, la veille du jour que l'élément gla- 
cial enveloppa toute l'armée, et l'arrêta sur le 
territoire ou naguère son entrée avait marqué 
chaque pas par un triomphe. Hommes et che- 
vaux tombaient par milliers , et ne se relevaient 
plus; s'il restait quelques chevaux debout, Bo- 
naparte qui , même dans ces moments terribles , 
était plus occupé de sa conservation que du sort 
de ses malheureux compagnons, en formait un 
bataillon, chargé de la garde de sa personne, et 
que, pour le fanatiser, il surnomma le bataillon 
sacré. 

§ -18. 

Le 5 décembre, Napoléon, déguisé sous le 
nom du duc de Vicence , monte dans un traî- 
neau, abandonne son armée, et arrive le 18 à 
Paris, quarante-huit heures après la fatale an- 
nonce de nos désastres. Il assemble son sénat et 
son conseil d'état, qui (comme on l'imagine bien) 
s'empressent de venir féliciter le héros malheu- 
reux sur sa fameuse expédition de Moscou. Lors- 
11. i5 



226 MEMOIRES 

que de cinq cent mille hommes qui composaient 
sa grande et belle armée , à peine, par son impré- 
voyance seule, un huitième a échappé au fer des 
cosaques et à l'inclémence du temps, que va-t-il 
leur dire? 

Au sénat : Mon armée a essuyé des pertes, mais 
c'est par la rigueur prématurée de la saison. 

A ses conseillers : C'est à l'idéologie, à cette té- 
nébreuse métaphysique qui, en recherchant avec 
subtilité les causes premières , veut, sur des bases , 
fonder la législation des peuples , au lieu d'appro- 
prier les lois à la connaissance du cœur humain, 
qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a éprou- 
vés notre belle France 

Ainsi c'est 'aux éléments et à la révolution 
que Napoléon veut faire le procès, lorsque , pour 
avoir perdu par sa faute la plus belle armée, 
il eût été envoyé devant une commission mili- 
taire , si, au lieu d'être le chef de l'empire, il n'en 
eût été qu'un des généraux. 

§ 19- 

L'effet que produisit cette extravagante excur- 
sion ne peut se concevoir que par les suites ter- 
ribles qu'elle a eues sur les destinées de Bonaparte 
et sur la nôtre. La France put lui créer de nou- 
velles armées, mais sans lui rendre la puissance 



DE GOHIER. 227 

morale qu'on attribuait à la force de son génie, 
et qu'un défaut de jugement trop manifesté lui 
fit perdre sans retour. Avec des soldats les plus 
valeureux de la terre il put vaincre à Lutzen , à 
Bautzen et à Wurtchen, mais non retenir plus 
long-temps les peuples sous sa domination : et 
l'on vit , dans les champs même de la victoire , 
ceux sur lesquels il devait le plus compter, l'a- 
bandonner , tourner contre lui les armes dont 
il leur avait appris à se servir. 

Lorsque depuis long-temps les alliés que la 
fortune des combats lui avait procurés, et qu'il 
eut la maladresse d'instruire dans l'art de vain- 
cre , s'ennuyaient d'être regardés comme l'arrière- 
ban de l'empire; lorsque la confédération du 
Rhin , qui supportait impatiemment l'humilia- 
tion d'un protectorat, était également lasse de 
se voir protégée; faut-il s'étonner qu'au premier 
moment où l'étoile de Bonaparte pâlit, toutes 
les puissances qu'il rattachait, sous divers titres, 
à sa domination , se soient simultanément sou- 
levées contre sa tyrannie ! En France même , l'en- 
thousiasme s'était absolument refroidi. Des mur- 
mures, dans maintes circonstances, s'étaient fait 
entendre , et n'avaient pas été écoutés. 

Bonaparte , qui savait que Robespierre s'était 
perdu en créant des conspirations , qu'à force d'en 

i5. 



228 MEMOIRES 

supposer il s'en était formé une réelle qui l'a- 
vait envoyé à l'échafaud, s'était bien gardé de 
transformer les mécontentements en crime de lèse- 
majesté : mais s'il eut le bon esprit de ne pas ré- 
véler les mécontents à la justice, en voulant les 
faire juger comme des conspirateurs, il ne cessa 
d'en accroître le nombre; il ne s'occupa qu'à 
étouffer les plaintes, au lieu de chercher à les 
prévenir ; il continua d'abuser de la conscription, 
de faire ruisseler le sang français dans toute l'Eu- 
rope, qu'il finit par armer contre nous. 

Dans la position embarrassante où se trouvait 
Bonaparte au moment de la débâcle , un moyen 
sûr lui restait pour se sauver, et la France avec 
lui ; mais son aveuglement et son insupportable 
présomption ne lui permirent pas même d'y 
penser. 

Il devait, sans hésiter, dire à la coalition qu'il 

voyait se former contre lui : « J'avais conçu le 

» grand projet, non seulement d'affranchir les 

»mers, mais d'être le libérateur de tous les peu- 

»ples de l'Europe, de les garantir de l'invasion 

» de la seule puisance qu'ils doivent redouter. La 

» mienne, toute protectrice, n'avait d'autre objet 

» que de rétablir l'ordre et l'harmonie entre toutes 

>■> celles qui s'étaient confédérées sous mon pro- 

» tectorat. Et ce n'est pas surtout aux puissances 



DE GOHIER. 229 

)» du deuxième ordre à se plaindre du rang où 
»je les ai placées. Puissent-elles s'y maintenir 
» sans mon secours , sans ma protection , que dès 
» aujourd'hui je leur retire. Dès ce moment je dé- 
» clare renoncer à tous les titres qui m'attachent à 
» toute autre nation qu'à la France. Son bonheur 
» seul va m'occuper. Mes armées victorieuses ne 
» seront désormais employées qu'à défendre ses 
» frontières , qu'elles ont dans tous les temps fait 
» respecter, et qu'aujourd'hui , moins que jamais , 
» on n'osera tenter de franchir ! ! ! » 

§ 20. 

Il n'est pas douteux que cette proclamation 
n'eût désarmé tous les ennemis de Napoléon, sur- 
tout si elle eût été suivie d'un rappel de toutes les 
troupes qu'il avait laissées dans différentes places. 

Une détermination de ce genre n'était pas à 
la portée de l'ambitieux conquérant. Combattre 
et ruser, voilà en quoi consistaient ses grands 
moyens : en conséquence il continue à ruser et 
à combattre , fait marcher ses armées , et re- 
court en même temps aux tortueuses ressources 
de la diplomatie. Tandis qu'il combat, ses mi- 
nistres annoncent à ceux qui ont conjuré sa ruine 
entière qu'il est disposé à faire des sacrifices ! 

Si Bonaparte n'a pas fait la paix à une époque 



230 MEMOIRES 

où il pouvait encore conserver la France dans 
toute letendue de ses limites naturelles, la 
France telle que le directoire avait su la mainte- 
nir, telle qu'elle était au 1 8 brumaire , lorsqu'elle 
passa sous l'empire de l'usurpation , on s'en est 
pris aux conseils de Maret-Bassano. L'histoire des 
dernières guerres de Bonaparte, écrite, d'après 
ses inspirations , par un auteur qui n'a flatté au- 
cun des personnages dont il parle, l'a justifié de 
ce reproche , et tous les mémoires écrits sous la 
dictée du captif de Sainte-Hélène s'accordent sur 
ce point *. 

Au reste si Maret, connaissant le caractère im- 
périeux de Napoléon, n'osa lui faire entendre des 
vérités trop courageuses; s'il fut un ministre 
courtisan, du moins il ne fut pas du nombre des 
courtisans qui l'abandonnèrent à Fontainebleau; 
qui, après son abdication, n'attendirent pas ses 

1 On assure que le rédacteur de ce manuscrit nous pro- 
met l'histoire entière du directoire, dont il mérita la con- 
fiance avant d'obtenir celle de Bonaparte. Personne ne 
connaît mieux que lui toutes les manœuvres qui ont en- 
travé le gouvernement républicain, et les moyens employés 
pour en triompher, ses erreurs et ses succès, tous les grands 
événements qui ont illustré une des époques les plus mar- 
quantes de notre révolution. 

C'est d'autant mieux à Fain qu'appartient la publi- 



DE GOHIER. 23i 

derniers adieux pour aller chercher un nou- 
veau maître 1 . 

§ 21. 

Pour mieux en imposer , Bonaparte se fait de 
toutes parts envoyer des adresses. Il cherche à 
persuader que la nation partage sa fureur guer- 
rière ; que la France veut la guerre, et qu'elle est 
prête à tout sacrifier, à se lever en masse si la 
coalition ne se hâte pas de faire sa retraite. Toutes 
les autorités sont invitées à faire éclater leur zèle. 

Les muets du corps législatif eux-mêmes sont 
interpellés parcequon espère bien que leurs ré- 
solutions , leurs adresses, seront à l'ordre du jour. 
Mais Napoléon ne tarde pas à se repentir d'avoir 
voulu faire parler des hommes qu'il avait con- 
damnés au silence. Aux cris de guerre qu'on leur 

jjfev* 

cation de cette histoire, qu'il retrouvera Te guerrier célèbre 

sur lequel il répand tant d'intérêt au moment de son départ 
pour l'île d'Elbe; qu'il le retrouvera avec toute la gloire 
qui lui restera , et que partagent les braves qu'il a conduits 
à la victoire. 

1 On annonce que Maret va publier des mémoires. Il 
les doit, et à ceux qui le connaissent plus particulière- 
ment et l'honorent de leur estime, et à ceux qui, ne con- 
naissant pas assez sa conduite politique , les attendent 
pour le juger. 



^32 MEMOIRES 

demande , ils répondent par des cris prononcés 
pour la paix. Au lieu d'applaudir aux efforts de 
celui qui ne voulait être que flatté , ils lui témoi- 
gnent plus d'inquiétude que de confiance. Ce lan- 
gage intempestif et tout-à-fait déplacé dans les 
circonstances où il n'était permis de parler et 
d'écrire que pour exciter les Français à marcher 
contre l'ennemi dut sans doute profondément 
affliger Bonaparte ; mais sa profonde douleur , 
il devait la renfermer dans son sein. 

Le comble de la démence est , après s'être em- 
paré du rapport et de l'adresse du corps légis- 
latif au moment où on les livrait à l'impression, 
de venir ensuite lui-même en révéler tout ce qu'il 
fallait dérober avec le plus de soin à la connais- 
sance publique. Jusqu'alors toutes les autorités 
semblaient animées du même esprit, et c'est Bo- 
naparte qui, à l'audience solennelle du i er janvier 
1 8 1 4 7 vient apprendre qu'il existe entre elles 
une dissidence dont lui seul est l'objet; précieuse 
découverte pour les puissances étrangères qui, 
pour mieux nous tromper , affectaient de décla- 
rer dans leurs manifestes que c'était à Napoléon 
seul qu'elles déclaraient la guerre. 

J'étais à cette séance , et je ne puis rendre l'im- 
pression que me causa la délirante fureur de 
Bonaparte. 



DE GOHIER. 233 

Se ne répéterai point tous les propos qui ne 
caractérisent que le désordre de ses idées ; c'est 
bien assez qu'ils aient été recueillis par nos en- 
nemis et les siens; qu'ils leur aient persuadé que 
le guerrier qui naguère encore les faisait trem- 
bler n'était plus le fameux Napoléon, mais un 
homme qui avait tout-à-fait perdu la tête. 

Le corps législatif est dissous ; l'indécente et 
impolitique sortie contre ses membres les plus 
influents est l'audience de congé qui renvoie 
les législateurs dans leurs départements. Dès lors 
la France dut s'attendre à tous les événements 
que présageait une conduite aussi déplorable. 

§ 22. 

Obligé de s'en remettre au sort des armes, en 
diplomatisant avec des puissances résolues à n'é- 
co.uter aucune proposition, Bonaparte affecte 
seul une confiance qu'il ne peut plus faire parta- 
ger ; mais l'équipée de Mallet * lui ayant fait sen- 
tir le danger d'abandonner le sort de l'état à la 
surveillance d'un ministère inepte , la nécessité 

1 La conjuration Mallet n'est connue encore que par le 
ridicule dont elle a couvert les ministres qui se sont lais- 
sé emprisonner par un échappé de prison. S. A. , qui de- 
puis long-temps nous promet l'histoire de cette conjura- 
tion, m'a assuré qu'elle aurait pu devenir sérieuse si Mallet 



iâ54 MÉMOIRES 

d'établir un centre de gouvernement , Bonaparte, 
avant de se remettre à la tête de ses armées, 
nomme un conseil de régence, et l'impératrice 
pour le présider. 

Si, dès l'instant où Paris fut menacé, Marie- 
Louise, régente, avait pris son enfant dans ses bras, 
l'eût présenté à l'armée parisienne qui s'était 
constituée sa garde; si elle eût dit à cette brave 
garde nationale si sensible à l'honneur , si facile 
à électriser : « Voilà le dépôt confié à votre fidé- 
» lité comme à votre courage, ne voyez pas seule- 
»ment en moi la femme de Napoléon, mais la 
» petite- fille de Marie-Thérèse, qui vient s'asso- 
» cier à vos périls comme à votre gloire ; si l'en- 
»nemi se présente à nos portes, je marche à vo- 
» tre tète , et ce ne sera qu'en passant sur le corps 
» de son petit-fils expirant dans les bras de sa fille, 
» que l'empereur d'Autriche, que mon père pourra 
» faire son entrée dans Paris ! ! ! » 

Si en même temps Marie-Louise avait notifié 
aux puissances coalisées sa noble -résolution, 
croit-on qu'elles y eussent été insensibles, qu'elles 
ne se fussent pas arrêtées, qu'elles se fussent lais- 

avait été aussi expéditif que Savary-Rovigo , chargé à 
cette époque du portefeuille de la police générale, si, au 
lieu d'en taire son prisonnier, il lui eût fait faire un tour 
à F incer? nés. 



DE GOHIER. 2§5 

se vaincre en générosité et en grandeur par 
une femme? croit-on qu'un père eût été plus 
difficile à désarmer que ceux dont Marie-Thé- 
rèse fit tomber les armes des mains? Mais la 
régence formée par Bonaparte n'était pas sus- 
ceptible de si nobles sentiments, n'était pas 
capable de prendre une aussi grande détermi- 
nation. À la première annonce du danger, Cam- 
bacérès exhibe un ordre de Napoléon, qui or- 
donne à la régence de pourvoir à la sûreté de l'im- 
pératrice et du roi de Rome; à l'instant même cette 
docile régence abandonne honteusement Paris, 
franchit avec empressement les barrières d'une 
capitale qui offrait de si grandes ressources au 
génie et à la valeur, et transporte sa nullité sur 
les bords de la Loire , qui n'étaient pas destinés 
à devenir le refuge d'une lâche retraite. 

Le 29 mars, le prince Joseph, en annonçant 
aux Parisiens qu'une colonne ennemie s'était 
portée sur Meaux , mais que l'empereur la suivait 
de près à la tète d'une armée victorieuse, leur 
apprend que le conseil de la régence a pourvu à 
la sûreté de l'impératrice et du roi de Rome. Joseph, 
qui réunissait au titre de lieutenant général de 
l'empereur, celui de commandant en chef de la 



/ 



236 MEMOIRES 

garde nationale parisienne , ajoute d'un ton 
solennel : Je reste avec vous. 

Rien sans doute n'eût été plus propre à ras- 
surer les Parisiens contre les alarmes de ce dé- 
part imprévu , que la présence du frère de 
Napoléon , si aux talents militaires qui lui man- 
quaient il eût du moins suppléé par une résolu- 
tion ferme et à toute épreuve ; mais lorsqu'il 
limitait la durée des efforts qu'il attendait des 
braves qu'il commandait, sa proclamation même 
annonçait une détermination chancelante: en ne 

S 7 

leur demandant que quelques instants de résis- 
tance , il leur annonçait assez qu'il n'était pas 
décidé à soutenir de longs combats. 

« Armons-nous , leur dit-il , pour défendre 
» cette ville , ses monuments , ses richesses , nos 
» femmes , nos enfants , tout ce qui nous est cher. 
»Que cette vaste cité devienne un camp pour 
» quelques instants, et que l'ennemi trouve sa 
«honte sous les murs qu'il espère franchir en 
» triomphe ! 

» L'empereur marche à notre secours: seeon- 
» dons-le par une courte et vive résistance , et 
» conservons l'honneur français. » 

Un chef digne des braves qui étaient dans 
Paris en eût obtenu plus que le prince Joseph 
ne leur demandait, aurait pu compter, non pas 



DE GOHIER. 237 

seulement sur une courte résistance , sur quelques 
instants de combat , mais sur la défense la plus 
vigoureuse , la plus constante. 

L'historien des six derniers mois du règne de 
Napoléon , en signalant le découragement , le 
désaccord et la confusion causés par le brusque 
départ de l'impératrice et de son fils , qui , par 
suite avait entraîné les ministres et les princi- 
paux chefs du gouvernement, convient que si, 
à la vue de l'ennemi , le riche pensait à capituler, 
le pauvre se présentait pour combattre; que les 
ouvriers demandaient des armes, et ne pouvaient 
en obtenir. 

Si tous les hommes de bonne volonté eussent 
été accueillis et armés , si on n'eût pas laissé 
manquer de munitions les troupes qui étaient 
dans Paris ; si le lieutenant général avait secondé 
de toute sa bravoure les prodiges de valeur des 
élèves de la société polytechnique; s'il eût, par 
son exemple, encouragé tous les braves qui ne 
désespéraient pas de faire tête à l'ennemi , il n'est 
pas douteux qu'on eût pu l'arrêter , même sous 
les murs de Paris , et donner le temps à Napo- 
léon d'y rentrer ; mais son lieutenant général, qui 
avait annoncé sa présence comme devant être 
le palladium de la capitale de l'empire, qui, le 
29 mars , avait dit aux habitants de Paris , Je 



238 MÉMOIRES 

reste avec vous , disparaît le 3o , après avoir 
donné au maréchal de Raguse l'ordre de capi- 
tuler ; n'était resté que pour faire ouvrir les portes 
à l'ennemi ; abandonne la garde nationale , dont 
le commandement en chef lui était confié , et va 
rejoindre un gouvernement plus occupé de se 
mettre à l'abri du péril que de nous garantir de 
ceux qui nous menacent et de sauver la France. 
Lorsque le gouvernement de Bonaparte mon- 
trait tant de faiblesse dans les circonstances 
qui exigeaient le plus d'énergie , doit-on s'étonner 
si tous ses efforts n'ont servi qu'à obteni» quel- 
ques victoires sans résultats, et peut-il bien s'en 
prendre à ceux qui ont vaincu avec lui , s'il a fini 
par succomber. 

S 25. 

« Parmi nous, dit-il, te découragement gagnait 
le grand nombre ; mes lieutenants devenaient mous. . . 
ce n était plus là ces hommes du début de notre ré- 
volution... ni ceux de mes beaux moments. Plu- 
sieurs ont osé répondre à cela, m assure- t-on , que 
c'est qu'au commencement de la révolution on se 
battait pour la république , pour la patrie, tandis 
qu'à la fin on se battait pour un seul homme, ses 
seuls intérêts, son insatiable ambition. » 

Ah! sans doute voilà bien un des principaux 



DE GOHIER. 23g 

motifs d'un changement qui ne peut étonner 
que Bonaparte. Au lieu d'en convenir, de recon- 
naître qu'il avait eu tort d'imaginer que les pre- 
miers défenseurs de notre liberté ne se lasseraient 
pas enfin de défendre sa tyrannie, il accuse ses 
compagnons d'armes. 

« Indigne subterfuge ! s'écrie-t-il , pourquoi 
» dissimuler ? pourquoi ne pas le dire franche- 
» ment ? Le vrai est qu'en général les hauts géné- 
raux n'en voulaient plus... C'est que je les avais 
» gorgés de trop de considération , de trop d'hon- 
» neurs , de trop de richesses ! Ils avaient bu à la 
» coupe des jouissances, et désormais ils ne de- 
» mandaient que du repos!... ils l'eussent acheté 
Ȉ tout prix... a tout prix!!! l'entendez-vous , 
«maréchaux de l'empire ? à tout prix ! ! ! Le feu 
» sacré s'éteignait..... » 

Ce n'est pas à moi à répondre à cette diatribe 
remarquable , surtout dans la bouche de Bona- 
parte; c'est à ses hauts généraux, qu'il n'a gorgés 
de biens et d'honneurs que pour les atteler et les 
retenir plus fortement à son char, à parler, s'ils 
croient pouvoir repousser des reproches aussi 
sanglants , ou à baisser la tête s'ils sont mérités. 
Mais s'il est trop vrai que leur immense fortune 
n'est pas injustement flétrie par celui qui en a 
été l'auteur, qu'on ne croie pas pour cela que le 



a4o MÉMOIRES 

feu sacré soit éteint dans le cœur de tous les Fran- 
çais ; on est bien sûr au contraire que l'amour de 
la liberté ne cessera jamais de l'y entretenir , et 
qu'il ne faudrait qu'un souffle pour le rallumer. 

Je ne ferai pas à la Sainte Alliance l'injure de 
craindre qu'elle réponde à l'appel insensé des 
ennemis du régime constitutionnel^ qui vou- 
draient envelopper le monde entier dans le ré- 
seau de fer du pouvoir absolu. 

Mais si jamais il se formait une coalition im- 
pie contre notre liberté; si jamais l'étranger, 
armé dans le coupable dessein de nous enlever 
jusqu'au débris que nous avons sauvé d'un grand 
naufrage ; s'il osait de nouveau s'emparer du 
manifeste de Brunswick, et souiller encore le ter- 
ritoire français de sa présence , bientôt on verrait 
que nous avons conservé un souvenir profond 
de nos malheurs et de nos ressources , bientôt 
on serait à même de se convaincre que les 
Kellermann , les Lecourbe et les Massêna ne sont 
pas tous dans la tombe , et tel de nos braves tout 
couvert d'honorables blessures, sur lesquelles une 
erreur fatale aurait voulu appliquer la flétris- 
sure du crime , ne serait pas le dernier à armer 
le seul bras qui lui reste , si la France était me- 
nacée de l'invasion de l'étranger. 



DE GOHIER. 241 

§ i& 

Le malheur de Bonaparte est de s'être livré à 
toutes les influences qui environnent le pouvoir 
absolu. Il est si facile de s'emparer d'un despote 
plus jaloux de régner que de faire le bonheur 
de ceux qu'il gouverne ! S'il est fourbe et cruel , 
tous ceux qui cnt intérêt de le tromper lui diront 
qu'un trône ne se raffermit que par la terreur; 
qu'il faut du sang , encore du sang , toujours 
du sang ! î ! 

Si c'est un conquérant tourmenté d'une am- 
bition sans bornes , ses courtisans lui répéteront 
que, s'il veut consolider son pouvoir et l'étendre, 
c'est à l'admiration plus qu'à l'amour de son 
peuple qu'il doit aspirer ; qu'élevé au rang su- 
prême par les prestiges de la victoire, il faut qu'il 
ne cesse pas un instant d'être victorieux pour s'y 
maintenir ; et , comme Bonaparte, il croira facile- 
ment que c'est en necessant d'entourer son trône 
de nouveaux lauriers qu'il en assurera la stabi- 
lité. 

Qui fut jamais plus que lui exposé aux dangers 
de ce langage corrupteur? Sans cesse tourmenté 
du désir de vaincre , ses perfides conseillers ont- 
ils discontinué de mettre devant ses yeux le ta- 
11. 16 



%& MÉMOIRES 

bleau des conscrits français ? Le sénat a-t-il hésité 
à lui livrer notre intéressante jeunesse, l'espoir 
de la France, et qui , dans ses désastres , n'a pas 
Cessé d'en être la gloire? 

Qui avait plus le droit de compter sur ceux 
qui l'ont entretenu dans son aveuglement, sur 
ses généraux comblés de ses largesses, élevés à 
toutes les dignités que le mérite et la faveur pou- 
vaient se disputer , sur le sénat , composé des 
premiers dignitaires de son empire, resplendis- 
sant d'honneurs et de richesses ? 

Une aveugle confiance dans ce sénat corrompu 
était une suite de son égarement funeste ; les 
autorités revêtues d'une grande puissance ne 
sont jamais plus redoutables pour celui qui gou- 
verne que lorsqu'en les corrompant il les a 
investies d'un pouvoir usurpé. C'est, je l'ai dit et 
je ne puis trop le répéter, sur le peuple seul que 
le chef d'un gouvernement doit compter; c'est 
de lui qu'il doit tenir sa puissance, et sur lui qu'il 
doit l'établir. Le crime impardonnable de Bona- 
parte, celui qui a entraîné sa perte, est d'avoir 
fondé son trône sur la violation de ce principe , 
tout en paraissant le reconnaître ; est d'avoir 
investi le sénat des droits que la nation seule 
pouvait exercer , que ce sénat devait respecter , 
défendre et mettre à l'abri de l'usurpation ; d'avoir 



DE GOHIER. 243 

transformé ses attributs , purement conserva- 
teurs , en pouvoirs destructeurs de toute conser- 
vation ; d'avoir dit et répété que , dans le vœu 
du sénat, on devait reconnaître l'expression de 
la volonté du peuple ; d'avoir solennellement 
consacré-cette doctrine impie en recevant de lui 
l'investiture de la dignité impériale, que la vo- 
lonté du peuple librement exprimée aurait pu 
seule lui conférer. 

Lorsque Bonaparte adressa au sénat les projets 
des sénatus-consultes organiques des 10 thermi- 
dor an 10, et 24 floréal an 12, il ne réfléchit pas 
aux conséquences des principes qui s'y trouvaient 
énoncés; il n'eut garde de prévoir que ce même 
sénat s'en prévaudrait un jour (le 2 avril 1814) 
pour prononcer sa déchéance ! Eh , comment 
eût-il pu imaginer que ces sénateurs, qui lui de- 
vaient existence politique, fortune, illustration, 
à la facilité coupable desquels pouvaient être 
imputés tous ses déportements politiques, eussent 
jamais osé s'en faire un titre pour le précipiter 
du trône sur lequel ils l'avaient élevé. 

De toutes les folles entreprises de Bonaparte, 
la plus odieuse est la guerre d'Espagne. Quelles 
représentations lui adresse le sénat ? 

« Sire, lui dit-il, la volonté du peuple français 
» est la même que celle de votre majesté; la guerre 

16. 



244 MÉMOIRES 

«d'Espagne est politique; elle est juste; elle est 
» nécessaire ! ! ! » 

Lorsque tous les pères de famille étaient plon- 
gés dans la consternation, le sénat, en lui livrant 
le soutien de leur vie laborieuse , le seul espoir 
de leur vieillesse , ces milliers de conscrits qu'il 
arrachait de leurs bras, lui disait effrontément: 

« Les pères envient la noble destinée de celte jeu- 
» nesse belliqueuse qui se précipite vers les camps de 
» votre majesté, et qui brûle de mériter dans les 
» rangs des vainqueurs de Marengo et d'Austerlitz, 

» UN REGARD DE SON EMPEREUR. » 

Dans l'énumération des délits imputés à Bona- 
parte par l'acte qui prononce sa déchéance , on 
n'a point oublié les attentats à la liberté indivi- 
duelle, ceux à la liberté de la presse, qu'il avait 
juré de maintenir, en recevant la couronne im- 
périale. Mais , lorsque pour protéger l'une et l'au- 
tre , deux commissions avaient été établies au 
sein du sénat par le sénatus-consulte du 2l\ flo- 
réal an 12, était-ce bien au sénat de s'en prendre 
à l'homme qu'il avait couronné , si la liberté in- 
dividuelle, si la liberté de la presse, n'ont pas été 
protégées ? 

Bonaparte , sans doute , n'a pris pour règle de 
sa conduite que sa volonté seule ; mais , dans 
l'exercice monstrueux qu'il a fait du pouvoir 



DE GOHIER. 245 

absolu, il n'a cessé d'être félicité par le sénat. 
Ce sénat n'a pu lui reprocher un crime qu'il 
n'ait partagé, et certes il n'avait pas plus le 
droit de déclarer que le gouvernement impérial 
avait existé, qu'il n'avait eu celui de l'établir. Si 
un sentiment généreux ne permet pas de frapper 
son ennemi à terre, que penser de ceux qui sai- 
sissent l'instant du malheur pour se ruer sur 
l'homme extraordinaire aux pieds duquel ils ont 
rampé dans l'apogée de sa puissance, et qu'ils 
ont contribué à égarer ? 

Tout ce que devait faire ce sénat était de re- 
connaître franchement son défaut de pouvoir, 
c'était de proclamer la nullité non seulement du 
sénatus organique qui avait élevé Bonaparte sur 
le trône, mais encore la nullité de tous ceux qui , 
sous le régime consulaire comme sous l'empire , 
avaient été imposés par la force et sanctionnés 
par la faiblesse, c'était d'abjurer les dangereux 
principes dont ces sénatus-consultes ont infesté 
notre législation \ 

1 Un noble pair, qui n*est pas du nombre de ceux qui 
ont presque honte d'avoir été sénateurs , justifie singuliè- 
rement l'asservissement du sénat. «Cet homme, dit-il en 
» parlant de Bonaparte , plus étonnant qu'un certain comte 
» que l'on voit au théâtre , avait ses poches pleines d'argu- 
» ments que le plus grand nombre regarde comme irrésisti- 



246 MÉMOIRES 

Tandis que ses courtisans viennent lui deman- 
der son abdication , le sénat qui l'avait élevé sur 
le trône, le 2 avril 1 81 4, l'en précipite; les mêmes 
qui lui avaient voté par acclamation une statue 
le déclarent indigne de régner. 

Bonaparte n'est plus !... son trône est ren- 
versé, et toutj ce qu'il avait créé pour en re- 
hausser Ja splendeur est debout ! Toutes les dé- 

»bles!!! Oui, sans doute, mais dans un sénat français 
» Almaviv a Bonaparte devait-il trouver tant de JBasiles? 

» Quelle résistance, continue le noble pair, ce corps au- 
rait-il pu opposer à une volonté aussi ferme et aussi 
^ bien appuyée que celle du chef du gouvernement! S'il 
«l'eût tenté, il eût été forcé de quitter la partie. Bona- 
»parte n'eût pas plus manqué de sénateurs qu'il n'a 
» manqué de préfets, d'écuyers , de chambellans , etc. , etc. 

» Je le redemande 9 qu'aurait pu tenter le sénat contre la 
» toute-puissance de l'empereur? Les individus, dira-t-on, 
» pouvaient, ainsi que les sénateurs romains, se retirer dans 
» leurs maisons ; mais leurs places eussent été bientôt prises, 
>et peut-être plus mal remplies. La machine du gouverne- 
>>rnent , soit consulaire, soit impériale, n'en eût pas moins 
• marché, parceque son moteur avait une grande puissance 
» d'action et qu'il savait en rendre participant les rouages 
» secondaires. Uno avulso , non déficit aller. » ( Souvenirs 
sénatoriaux y pag. 7, 18, 19, 20 et 64. ) 

Ce raisonnement me rappelle le genre de défense qu'em- 
ploya un habitué de la foret de Bondy, accusé d'avoir dé- 
valisé un voyageur. « Je me suis , il est vrai , dit-il à ses 



\ 



DE GOHIER. 247 

corations, toutes les machines impériales ( les 
empereurs même au petit pied ) subsistent. La 
plupart de ceux qui, sur le vaste théâtre ou ce 
trône était placé, l'entouraient, devaient le sou- 
tenir et ont accéléré sa chute , existent avec toutes 
les illustrations qu'ils ont reçues pour prix de 
leurs grands travaux ! 

n juges, emparé de sa bourse, mais d'autres amateurs de 
» bourses n'étaient pas loin et s'en seraient saisis; si ce n'eût 
»pas été moi, c'eût été un autre: ne valait-il pas autant que 
«j'en profitasse pour arrondir ma petite fortune , dont je 
» fais un si bon usage?» 

L'ancien assesseur du juge de paix de Beaugency ne 
demandera pas sans doute comment l'excuse d'un brigand 
de si bonne foi fut accueillie. 

M. le comte de Cornet, beaucoup trop modeste, pré- 
tend que la seule époque politique oit il ait été en évidence 
a été celle du 18 brumaire, et que c'est celle aussi qui a fait 
sa petite fortune; qu'il a été assez heureux pour se trouver 
à l'ouverture de la piscine... Pag. 33 et 38. 

On invite ceux qui seront curieux de connaître le rôle 
brillant de M. le comte de Cornet lorsqu'il a 'été en évi- 
dence à se procurer un ouvrage non moins précieux que 
ses Souvenirs sénatoriaux . 

Cet ouvrage a pour titre : 

ISotice historique sur le 18 brumaire , par le président 
de la commission des inspecteurs du conseil des anciens 
(alors le président Cornet, représentant du peuple, au- 
jourd'hui le comte de Cornet, pair de France). A Paris, 
l'Heureux, libraire , quai des Augustins, n° 27. 



248 MÉMOIRES 

C'est ainsi qu'au dernier acte d'un opéra-fée- 
rie, le décorateur, disparaissant au moment où la 
toile se baisse, laisse en place toutes les machines 
que son génie a inventées, et qui vont grossir 
le magasin du Conservatoire , pour reparaître et 
servir au besoin dans tous les nouveaux drames 
où des mains habiles sauront les employer. 

Quand on réfléchit sur les métamorphoses 
que la révolution du 18 brumaire a opérées, sur 
les changements divers qu'elle a introduits dans 
la fortune et l'existence civile de tant d'individus , 
on s'étonne moins qu'elle trouve encore aujour- 
d'hui tant de panégyristes. 

Au reste, ce ne sera point d'après les accidents 
plus ou moins favorables aux auteurs de cette 
révolution et à tous ceux qui en ont poursuivi le 
développement, mais d'après son influence sur 
les destinées des peuples, d'après ses résultats, 
qu'elle sera définitivement appréciée. La posté- 
rité ne se laissera point éblouir par le grand 
nombre des comtes , des barons , des ducs et des 
princes dont s'enorgueillit encore la France na- 
poléonisée. L'histoire, l'impartiale histoire, qui 
tôt ou tard remet les hommes et les choses à leur 
place , en traçant le tableau du règne de Napo- 
léon , ne lui fera pas grâce des désastres dans les- 
quels il a entraîné dans sa chute la France triom- 



DE GOHIER. 249 

phante et constitutionnellement gouvernée sous 
le régime qu'il a détruit. 

RÉSULTATS DU l8 BRUMA.IRE. 

§ 2 7- 

Quand Bonaparte, ne réfléchissant pas que 
Bottot n'était que le secrétaire du directeur Bar- 
ras, se permit de l'interpeller, comme si les des- 
tins de la république lui avaient été confiés, 
lui dit, en présence des militaires qui remplis- 
saient la cour des Tuileries, Qu avez-vous fait de 
cette belle France que je vous ai laissée si brillante ? 
Qu'avez-vous fait des cent mille Français que je 
connaissais tous pour mes compagnons de gloire? 
le directoire pouvait répondre et certes eût ré- 
pondu à cette insolente interpellation : Qu'est 
devenue cette belle France? ce qu'il est impor- 
tant qu'elle reste aujourd'hui pour sa gloire, et 
pour la tranquillité , pour le bonheur même des 
peuples qu'elle a vaincus. Malgré que votre aven- 
tureuse expédition eût affaibli ses armées de 
quarante mille combattants, l'élite de nos bra- 
ves, malgré qu'elle eût dégarni ses places pour 
vous former une artillerie formidable, les fron- 
tières de cette belle France s'étendent toujours 
des bords du Danube à ceux du Rhin ; du haut 



25o MÉMOIRES 

des Pyrénées, elle n'aperçoit que des amis, la 
nation la plus généreuse, la plus brave, la plus 
digne d'unir librement ses armes aux nôtres ; et, 
ce qu'un Français ne doit jamais oublier, le prince 
qui la gouverne, l'allié le plus fidèle, a réparé 
l'échec que, dans la rade d'Aboukir, votre expé- 
dition chevaleresque avait fait éprouver à notre 
marine , l'a renforcée de toutes ses forces mari- 
times, qu'il a mises à notre disposition. 

Des cent mille Français , les auteurs autant que 
les compagnons de votre gloire, les uns ont subi 
le sort des braves , sont morts glorieusement en 
défendant la liberté de leur pays ; les autres , 
réunis à leurs frètes d'armes , et commandés par 
des généraux fidèles qui ne vous le cèdent pas 
en gloire, font mordre la poussière à tous les en- 
nemis que les puissances étrangères osent armer 
contre nous. 

Mais vous, répondez à votre tour, pourrions- 
nous dire à Bonaparte aujourd'hui ; s'il vivait en- 
core; qu'est devenue cette brillante armée avec 
laquelle vous vous flattiez de subjuguer plutôt 
que d'affranchir l'Orient; que vous avez aban- 
donnée, et dont vous avez fini par laisser le 
commandement à un courtisan renégat * ? 

1 Le général Menou, avec un esprit très cultivé et le cou- 
rage d'un Français, n'était pas tout-à-fait sans talent mili- 



DE GOHIER. fi5i 

Que vous a servi de vous être annoncé vous- 
même comme le sectateur d'un culte dont vous 
ne professiez que le fatalisme ; de vous être dé- 
claré l'ennemi de tous les ennemis du grand 
prophète; d'avoir voulu associer à cette four- 
berie, indigne d'un grand homme, des Français 
accoutumés à vaincre et non à tromper , à com- 
mander la victoire par leur courage, et non à la 
surprendre par des proclamations hypocrites ? 

Sans les précieux ouvrages des Dénon , de tous 
les savants qui ont honoré votre expédition , quel 
fruit aurait retiré la France de tout le sang des 
braves immolés aux pieds de ces fameuses pyra- 
mides? Qu'a-t-elle obtenu du prix de celui dont 
vous avez inondé toute l'Europe ? 

Tout en nous promettant la paix, vous n'avez 
cessé de faire la guerre , de la faire à ceux même 
qui n'avaient des armes que pour en faire avec 
les nôtres un seul et même faisceau. En semant 
la défiance et la division dans des cœurs que les 
plus nobles intérêts devaient unir , en armant 
un père contre son fils , un fils contre son père , 
pour s'emparer de tous les deux , leur enlever 

taire ; mais en prenant le turban , pour justifier sans doute 
auprès des musulmans les proclamations de Bonaparte, 
Abdalla-Menou avait perdu l'estime et la confiance d'une 
armée ennemie de toutes les jongleries religieuses. 



V 



252 MÉMOIRES 

leur couronne et en disposer comme de votre 
patrimoine, vous êtes parvenu à armer contre 
nous nos meilleurs amis , un peuple dont la vail- 
lance était associée à celle de nos braves et qui 
ne se laisse pas impunément humilier. 

Eh ! quel était le but de cette honteuse et 
criminelle expédition? de peupler votre famille de 
rois. IN^était-ce donc pas assez pour son illus- 
tration qu'un Bonaparte eût réuni sur sa tête 
plusieurs couronnes ? Fallait-il donc mettre en 
feu toute l'Europe pour élever aussi vos frères 
sur le trône , pour ceindre leur humble front du 
bandeau royal , que le plus sage d'entre eux n'ac- 
cepta qu'à regret. 

Qui vous donnait le droit de disposer des 
peuples que les armes françaises avaient soumis ? 
d'ériger des royaumes, de distribuer des cou- 
ronnes ? Vos conquêtes étaient celles de la France, 
il n'appartenait qu'à elle de disposer du sort des 
peuples qu'elle avait conquis. 

Mais, après avoir formé des simulacres de mo- 
narchie pour placer vos préfets couronnés , il 
fallait du moins donner quelque repos aux ar- 
mées dont le courage vous a illustré. Qu'aviez- 
vous besoin d'aller braver les glaces du nord, 
d'aller à la poursuite des barbares que nos armes 
triomphantes avaient relégués dans leurs affreux 



DE GOHIER. 255 

climats ; de sacrifier à vos extravagants projets 
la plus belle armée que la France ait jamais mise 
sur pied ? Rappelez - vous les nombreux batail- 
lons auxquels vous ne promettiez rien moins 
que la conquête des Indes , en marchant contre 
l'autocrate de toutes les Russies , et comptez les 
hommes qui sont revenus de Moscou. 

En affaiblissant la France , vous avez rendu à 
la puissance la plus redoutable pour l'Europe 
toutes ses forces , et réveillé toute son ambition. 
Vous avez posé vous-même les bases de cette for- 
midable coalition dont le système, à peine connu, 
influe si puissamment sur la destinée des peuples, 
et qui , en vous précipitant du trône , a écrasé la 
France du poids de vos victoires, l'a frappée d'une 
contribution de deux milliards, que se sont par- 
tagés ceux-là mêmes que nous avions vaincus. 

Voilà ce qu'a produit votre 18 brumaire. Que 
vos séides , avant d'en célébrer l'anniversaire , 
viennent en contempler les résultats ■ : le ravage 

"Lorsque j'ai fait cet appel, je ne savais pas qu'un de ces 
messieurs m'avait déjà prévenu. Je n'avais pas lu les ex- 
traits du Journal de Paris des 19 brumaire an 9 et an 10, 
que l'auteur vient de faire réimprimer. 

Pour toute réponse je pourrais me borner à le féliciter 
sur son héroïque courage, si son pamphlet ne contenait que 
l'apologie des journées auxquelles il a si heureusement con- 
couru, mais les détails dont elle est accompagnée comman- 



254 MÉMOIRES 

de l'Europe ; la perte pour nous d'un pays aussi 
riche en hommes qu'en domaines, qui se glori- 
fiait de faire partie de la France , et qui regrette 
peut-être aujourd'hui de n'être plus français; 
l'envahissement de la France entière par l'étran- 
ger ; le dépouillement de son musée ; la perte de 
ses colonies; la perte de ses limites naturelles, 
dans lesquelles la valeur française l'avait fait 
rentrer; la perte enfin de sa liberté, et de deux 
millions de braves qu'on ne devait armer que 
pour la défendre. 

La révolution du 1 8 brumaire a-t-elle eu des 
résultats plus heureux pour Napoléon lui-même? 

coup d'oeil général sur le caractère et la 
conduite politique de bonaparte , sur la 
catastrophe qui a terminé son gouverne- 
MENT. 

Élevé dans la révolution et par la révolution , 
Bonaparte n'a pas su la juger. Lorsqu'il a voulu 
s'en rendre maître en rétablissant le despotisme, 

dent quelques observations. Tout ce qui sort de la plume 
de M. Rœderer est d'un trop grand poids pour laisser sans 
réponse un écrit dont la réimpression ( son nom en tête) 
prouve le haut prix qu'il y attache lui-même. Voy . Pièces 
justificatives. 



DE CxOHIER. 255 

il n'a pas réfléchi que le temps où l'on pouvait 
professer le pouvoir absolu était passé sans re- 
tour. Il a cru que la révolution datait de 89 , 
tandis que c'est au jour où l'imprimerie a été 
découverte qu'il faut en assigner l'origine ; les 
flots de lumières qui en sont sortis sont devenus 
des torrents qu'aucune digue ne peut plus arrê- 
ter , qui ne peuvent recevoir d'autres bornes que 
le monde. 

Voilà ce qu'aurait dû se dire Bonaparte 
lorsqu'à une époque où toutes les idées étaient 
tournées vers la liberté , où tous les peuples sou- 
piraient après elle , il a apparu au milieu d'eux 
comme un de ces grands et terribles météores 
qui, en frappant tout à la fois d'admiration et 
d'épouvante , ne servent qu'à faire mieux appré- 
cier le génie prévoyant du sage Franklin. 

Mais quel est donc cet être extraordinaire que 
tous les partis ont flatté ou calomnié, et que 
personne n'a encore défini ? 

Bonaparte n'a été rien de tout ce qu'il a voulu 
paraître, et l'histoire elle-même peut-être aura 
de la peine à deviner ce qu'il était véritablement. 
Les fastes de sa vie offriront un amalgame hé- 
térogène de faits si contradictoires, qu'on sera 
tenté de se demander s'ils appartiennent au 
même individu. 



256 MÉMOIRES 

Sous des dehors simples en apparence ,- qui en 
imposaient à la multitude, il cachait une exces- 
sive vanité, un amour-propre sans bornes. Si, 
dans une cour la plus fastueuse qui fut jamais , 
il dédaignait habituellement toute, parure, c'était 
pour fixer sur lui tous les regards. Le sage qui 
disait à Diogène, Que d'orgueil j'entrevois à 
travers ces haillons s eût dit avec autant de jus- 
tesse à Napoléon : Que d'amour-propre j'aper- 
çois sous ce petit chapeau , à travers cette simple 
redingote! En effet, Bonaparte, en affec- 
tant un maintien plus que modeste, lorsqu'il 
exigeait qu'on ne parût devant lui que couvert 
d'or , de broderies , de cordons , de pierreries de 
toute espèce, semblait dire : Je suis le seul ici 
qui n'aie pas besoin d'ornement, qui sois tout 
par moi-même; le reste ne tient toute sa valeur 
que de l'éclat que je fais rejaillir sur tout ce qui 
m'entoure. 

La gloire , ou plutôt le faux éclat qu'on prend 
trop souvent pour elle , que l'on croyait sa pas- 
sion dominante, était elle-même dominée par 
son insatiable désir de parvenir. La renommée, à 
laquelle aspiraient nos plus grands capitaines , 
était pour lui son point de départ et non le terme 
auquel il se proposait d'arriver. La base de son 
caractère était une audace réfléchie , dont une 



DE GOHIER. 257 

ambition sans bornes était le but. Aucune en- 
treprise, quelque grande quelle fût, né l'ef- 
frayait. La difficulté du succès , loin de présenter 
à son esprit la perspective de l'incertitude, était 
pour ses projets un encouragement de plus. Cal- 
culant de loin la résistance qu'on pouvait lui 
opposer, il préparait tranquillement, et d'avance, 
tous les moyens dont il avait besoin pour en 
triompher , et sa dissimulation profonde le ser- 
vait merveilleusement pour dérober à tous les 
regards les secrets ressorts que faisait jouer sa 
politique. 

Peu délicat sur le choix , il ne rejetait aucune 
ressource, et tous les hommes propres à les faire 
valoir , quels qu'ils fussent , étaient sûrs d'être 
employés par lui. N'ayant une confiance entière 
en personne, la portion de celle qu'il accordait 
à ceux qui l'approchaient était calculée et sur le 
degré de dévouement qu'il leur connaissait , et 
sur la nécessité des services qu'il en attendait. 
M e de Staël a dit que Bonaparte méprisait tous 
les hommes : c'est qu'entouré de vils flatteurs , 
Bonaparte ressemblait aux myopes, dont la vue 
ne s'étend pas au-delà du cercle qui les envi- 
ronne. 

Sa marche ostensible était presque toujours 
le contraire de celle qu'en secret il voulait suivie. 
11. 17 



^58 MEMOIRES 

Jamais il n'a autant parlé de son attachement à 
la liberté, à la république, qu'au moment où il 
voulait enchaîner l'une et renverser l'autre. 

Cette dissimulation, portée à l'excès, cachait 
le côté faible de Bonaparte, plus facile à décon- 
certer qu'on ne l'imaginait ; capable de résister 
à tout., excepté à un grand échec, que la con- 
fiance qu'il savait inspirer ne permettait pas de 
soupçonner possible. 

C'est ainsi que Bonaparte, en employant plus 
d'adresse encore que de force , a pu rompre 
toutes les barrières qui se sont rencontrées sur 
le chemin qui l'a conduit au faîte du pouvoir ; 
qu'il a triomphé de tous les obstacles qui se 
trouvaient entre l'immense distance de sa mo- 
deste demeure en Corse, et le trône impérial 
français. 

Les principes qui ont dirigé sa carrière poli- 
tique sont les mêmes qui, dans sa carrière 
militaire, Font placé au rang des plus illustres 
capitaines de notre siècle , et auquel il n'a man- 
qué , pour être le plus grand de tous ceux qui 
ont paru , que la force de soutenir une mauvaise 
fortune , et surtout de savoir la réparer ; que de 
montrer autant de courage et de sang-froid dans 
un revers qu'il déployait de vaillance pour 
l'éviter. Mais Bonaparte, qui, si je puis m'expri- 



DE GOHIER. 2 5 9 

mer ainsi , a toujours fait son va-tout, Bonaparte, 
si habile à tout disposer pour la victoire, si ar- 
dent à en profiter , savait combattre et vaincre 
seulement : sa retraite était un abandon , s'il était 
vaincu ; accablé par une défaite que sa présomp- 
tion l'empêchait de prévoir , il perdait la tête s'il 
perdait la victoire. 

Qu'un Moreau , au lieu de se faire tuer en 
combattant dans les rangs des ennemis de son 
pays , se fût trouvé à la tête de nos armées à 
Waterloo, s'il n'avait pas su vaincre, ce n'eût été 
qu'une bataille perdue ; une retraite savante eût 
arrêté l'ennemi , et la France n'eût pas été une 
seconde fois envahie. Moreau eût réuni sous leurs 
drapeaux les braves qui n'ont jamais fui et que 
Napoléon abandonna sans retour pour venir 
rejoindre les flatteurs qui l'ont perdu, et se pro- 
mener comme une ombre aux Champs-Elysées. 
Malgré cette bataille si désastreuse pour nous , 
s'il faut lui reporter l'honneur de tant d'autres 
qui ont couvert de gloire la nation française, 
n'oublions donc jamais ce qu'il doit lui-même 
aux braves dont les talents et le courage l'ont si 
bien servi. Qu'eût-ii fait avec les troupes de Pépé ? 
Osons dire que s'il fut un guerrier si fameux , 
c'est qu'il eut le bonheur de commander des 
Français; des armées que la liberté avait créées, 

i 



j 



260 MÉMOIRES 

accoutumées à vaincre avant qu'il en fut le chef, 
et qui ont remporté les victoires les plus signa- 
lées sans lui. L'histoire alors applaudira à la vé- 
rité de ce récit. 

Sans trop vanter le gouvernement dont il est 
fâcheux que la France se soit laissé si long-temps 
éblouir, qu'on parle de l'accueil que reçurent 
de Bonaparte les savants qui ne dédaignèrent pas 
de respirer l'air contagieux de sa cour; qu'on 
ajoute que, tandis qu'il affectait d'introduire dans 
ses antichambres les noms les plus distingués de 
l'ancien régime , il se plaisait à entourer sa per- 
sonne de tout ce que le nouveau lui offrait de 
plus célèbre; qu'on dise qu'à la tète d'une na- 
tion susceptible de tous les genres de gloire il ait 
senti que son règne ne pouvait mériter un regard 
de la postérité qu'en les faisant ressortir dans 
tout leur éclat, qu'en soutenant l'impulsion don- 
née aux sciences, à la philosophie et aux arts 
par la révolution : j'entendrai ce récit avec l'or- 
gueil d'un Français. 

Je contemple de même œil que toute l'Europe 
cette foule de monuments que Bonaparte a jetés 
sur le passage rapide de sa domination. Ces utiles 
et nombreux canaux, ces fontaines faisant perdre 
à l'ancienne Lutèce son nom , jaillissant partout 
des eaux limpides et la salubrité; ces ponts hardis, 



DE GOHIER. 262 

rappelant Jes actions mémorables de nos braves, 
et qu'a menacés le vandalisme de l'étranger; 
cette colonne superbe , érigée à la valeur fran- 
çaise , et formée des débris de la victoire; le 
Louvre , ce chef-d'œuvre d'architecture française , 
et qui le dispute aux plus beaux monuments de 
l'antiquité, sorti enfin de ces décombres où de- 
puis des siècles l'insouciance de nos rois le tenait 
enseveli ; les Alpes elles-mêmes s'abaissant à sa 
voix, pour ouvrir un passage au voyageur éton- 
né : et lorsque le génie des arts , qu'il eût pu en- 
core plus efficacement protéger dispute au cou- 
rage des guerriers, dont il abusa, l'honneur 
d'avoir immortalisé son nom, si l'on demande 
Combien il a fallu de siècles , de dynasties , de rois, 
pour accomplir de si grands travaux , je répondrai 
avec un des plus dévoués admirateurs de Bo- 
naparte , Dix ans et un seul homme ; mais je 
m'empresserai d'ajouter que, pour nous ravir la 
liberté, pour détruire les institutions conquises 
sur l'ignorance , la superstition et la barbarie féo- 
dale , ouvrage d'une lutte pénible et de vingt ans 
de travaux, il n'a fallu qu'un jour, le 18 bru- 
maire , et ce même Bonaparte!! ! 

Est-il vrai du moins qu'en usurpant le pou- 
voir ce despote ait détruit l'anarchie? Bons Fran- 
çais, qu'il a si cruellement trompés, n'écoutez 



262 MEMOIRES 

pas les échos de ses complices, ou plutôt ses 
complices eux-mêmes , qui voudraient encore 
aujourd'hui pallier son usurpation. 

Qu'on ait tenu ce langage à l'époque du 18 
brumaire , cela se conçoit. Pour oser attenter aux 
droits sacrés du peuple, il faut des prétextes 
imposants, et la tyrannie en a-t-elle jamais man- 
qué ? N'osaient-ils pas dire aussi , les auteurs de 
cette trop fameuse journée, qu'ils venaient au se- 
cours de la république, qu'ils ne renversaient le 
gouvernement d'alors que pour la rétablir sur 
des bases inébranlables! Mais aujourd'hui que 
l'imposture est dévoilée , que ces serments men- 
teurs sont appréciés, que le but de toutes ces 
insolentes déclamations est connu, comment 
ose-t-on bien les répéter encore? Lorsqu'il est 
prouvé qu'on n'a crié à l'anarchie que pour éta- 
blir, sur les ruines de la république, le despo- 
tisme le plus effroyable , comment peut-on soute- 
nir qu'en renversant le directoire le despote n'a 
fait la guerre qu'à l'anarchie ? 

Que des Français ne croient pas que la répu- 
blique convienne à un état aussi vaste, aussi po 
puleux que la France, d'illustres écrivains l'a- 
vaient publié avant l'essai qui a imprimé une 
sorte d'autorité à leur paradoxe. 

Que les auteurs du 18 brumaire, en faisant 



DE GOHIER. 26I 

un retour sur eux-mêmes , soient intimement 
convaincus que nous sommes trop corrompus 
pour vivre sous un gouvernement qui doit avoir 
ia vertu pour base ; il est permis à tout le monde 
de se rendre justice, et l'honneur français est 
étranger à leur conviction. 

Qu'enfin de grands publicistes vraiment attachés 
à leur patrie soient persuadés aujourd'hui que 
la puissance executive avait besoin d'une plus 
grande force pour comprimer ses ennemis de 
l'intérieur, lors même qu'elle avait tous les 
moyens nécessaires pour résister à toutes les 
puissances étrangères ; que l'organisation du di- 
rectoire contenait d'ailleurs des principes de des- 
truction , qui tôt ou tard devaient le faire suc- 
comber ; ce n'est pas à nous qu'il convient en 
ce moment de discuter cette opinion. 

Mais les hommes de bonne foi qui ont cette 
conviction n'en concluront pas que ce régime 
constitutionnel n'était qu'anarchie. Ils ne pour- 
ront se dispenser de convenir que, si le gouver- 
nement établi par la constitution de l'an 5 avait 
besoin d'être plus fortement organisé, la con- 
stitution indiquait les moyens de sortir de cet état 
de faiblesse, qui avait cependant encore assez de 
force pour empêcher la France de tomber dans 
l'anarchie. 



264 MEMOIRES 

Qu'est-ce en effet que l'anarchie? l'absence 
tout gouvernement, ou, ce qui est la même chose, 
un gouvernement sans frein comme sans règle 
certaine. 

Qui peut soutenir qu'une république basée sur 
une constitution solennellement adoptée par la 
nation entière, présentant à chaque citoyen le 
tableau de ses droits comme la règle de ses de- 
voirs; où ne se trouvait aucune confusion de 
pouvoirs; où ses législateurs, ses juges, les 
membres des corps administratifs étaient libre- 
ment élus par le peuple ; où la puissance execu- 
tive était la première soumise à la loi qu'elle fai- 
sait exécuter; où le droit de manifester sa pensée 
était respecté; où la sûreté individuelle était 
garantie par l'établissement de jurés affranchis 
de toute influence; où la liberté enfin n'avait 
d'autres limites que celles de la loi, qu'aucun 
membre du corps social n'avait le privilège de 
pouvoir impunément transgresser; qu'un état, 
dis-je, ainsi constitué n'offrait qu'un code désor- 
donné d'anarchie 1 ? 

Dira-t-on que toutes les sages dispositions de 
cette charte constitutionnelle n'ont pas été scru- 
puleusement observées dans tous les temps, sous 



1 Yoyez cette constitution. Pièces justificatives. 



DE GOHIER. 265 

le gouvernement directorial? Ehî malheureuse- 
ment, quel gouvernement n'a pas eu ses aber- 
rations? Connaissez-vous des constitutions par- 
faites, et qui jamais n'aient reçu aucune atteinte? 
Sans doute, au 18 fructidor, la constitution fut 
violée, mais le coup d'état provoqué par les 
adresses incendiaires de Bonaparte , et exécuté 
par l'un de ses lieutenants au 1 8 fructidor an 5 , 
l'autorisait-il donc à la détruire au 1 8 brumaire 
an 8, à l'époque où le gouvernement, rentré 
dans la ligne constitutionnelle, avait pris la ferme 
résolution de s'y maintenir? 

Le législateur qui fit le sacrifice de ses plus 
chères affections, qui se bannit de sa patrie 
pour consolider la constitution qu'elle avait re- 
çue de lui, et cet autre qui , pour enchaîner la té- 
mérité des novateurs, ne permit de proposer des 
changements à la sienne qu'en paraissant la corde 
au cou devant l'assemblée du peuple, savaient 
que le bonheur des nations et le salut de ceux 
qui les gouvernent dépendent de la stabilité 
d'une constitution même qui ne serait pas sans 
défaut. 

Croyez-vous que celle du peuple anglais , si 
attaché à la sienne , ne renferme aucune imper- 
fection? Croyez-vous qu'aucunes de ses disposi- 
tions n'aient jamais été enfreintes par son gou- 



266 MÉMOIRES 

vernement? N'en tendez-vous pas les cris qui de 
toutes parts en appellent la réforme ? Pensez-vous 
que les nombreuses assemblées qui agitent à tout 
moment l'Angleterre ne doivent pas autant in- 
quiéter que celles des terribles jacobins, qu'a pu 
arrêter une simple sentinelle , placée par le pré- 
sident de la commission des anciens à la porte de 
la salle où se tenaient leurs séances ? 

Allez donc , messieurs du 1 8 brumaire , dire 
aux Anglais, qui seraient aussi faciles que vous à 
s'effrayer et qui désirent une réforme, qu'ils n'ont 
d'autre parti à prendre que d'employer la force mi- 
litaire pour forcer leurs concitoyens à devenir li- 
bres; de s'adresser au guerrier dont ils ont si ma- 
gnifiquement récompensé les exploits , qui , ail- 
leurs qu'à Londres , ne seraient pas si généreuse- 
ment appréciés ; allez leur proposer de remettre 
leurs destinées entre les mains de Wellington. ' 

Qu'on ne vienne plus nous dire que c'était 
pour détruire l'anarchie, quand c'est au con- 
traire pour enlever à la France le palladium de 
sa liberté que Bonaparte a commis l'attentat 
le plus odieux. 

En effet , par quel acte aurait-il détruit l'anar- 
chie? est-ce en substituant la force des baïonnettes 
à celle de la loi? est-ce en renversant les institu- 
ions que les prétendus anarchistes eux-mêmes 



DE GOHIER. 267 

ont respectées ? est-ce en donnant à une poignée 
de factieux des pouvoirs que la nation seule pou- 
vait déléguer? en leur attribuant la faculté de 
créer un consulat éphémère, qui devait lui ser- 
vir de marche-pied pour s'asseoir sur le trône 
impérial ? est-ce en remplaçant les élus du peuple 
par ses plus serviles créatures ' ? en mettant à la 
place d'un corps législatif, discutant et délibérant 
solennellement les lois, une collection de muets, 
dont Je vote silencieux n'était que l'expression de 
la servitude, que le cachet apposé sur les décrets 
du maître? 

Disons avec plus de justice que la plus effroya- 
ble de toutes les anarchies a été au contraire le 
principe et le résultat de son audacieuse entre- 
prise. 

En effet , il y a anarchie lorsqu'il n'y a aucune 
stabilité dans l'ordre constitutionnel; et Bona- 
parte n'a pas tenu plus aux constitutions qu'il a 
établies qu'à celles qu'il a renversées. 

1 Je n'ai garde de supposer qu'il n'y eût que des gens de 
cette espèce dans tous les corps organisés après le 18 bru- 
maire ; Bonaparte et ses suppôts étaient trop politiques 
pour ne pas y placer des hommes dont les noms pouvaient 
rassurer les amis de la liberté, mais on avait eu grand soin 
de diriger les choix de manière qu'ils n'y fussent pas en ma- 
jorité. 



268 MÉMOIRES 

Il y a anarchie toutes les lois qu'il existe un 
homme assez puissant pour mettre sa volonté à 
la place de la loi ; et quelle loi Bonaparte a-t-il 
respectée ? Tout ce qu'il y a de plus sacré , la dé- 
cision solennelle d'un jury, le droit des gens 
même qui impose à toutes les puissances, n'ont 
pu arrêter ses poursuites ni désarmer sa ven- 
geance. 

Il y a anarchie lorsque le chef d'un gouver- 
nement peut employer à détruire les autorités 
établies pour conserver; et qui peut oublier que 
le sénat conservateur n'a été entre ses mains 
qu'un instrument de destruction , dont il dispo- 
sait à son gré? Le tribunat montre-t-il quelque 
énergie , Bonaparte le fait d'abord énerver par 
une épuration sénatoriale ; et, après avoir corrom- 
pu le reste de ses membres et s'en être servi 
pour se faire proclamer empereur des Français ? 
le fait supprimer tout-à-fait par l'autorité qui 
devait présider à sa conservation. 

Il y a anarchie lorsque la liberté individuelle 
peut être impunément violée, lorsqu'on peut dé- 
porter ou faire déporter sans jugement ceux 
qu'aucun juge ne pourrait condamner à être dé- 
portés ; et la déportation de cent cinquante mal- 
heureux citoyens auxquels on supposait une 
effervescence facile à contenir a été un des pre- 



DE GOHIER. 269 

miers actes qui ont signalé le gouvernement de 
Bonaparte. 

Ce qu'il y a de plus affreux , c'est que l'anar- 
chie consulaire et impériale, en façonnant les 
Français à la servitude, a remplacé toutes les 
institutions libérales qui les avaient régis jus- 
qu'alors , par un ramas indigeste de constitutions 
émanées d'un pouvoir usurpé, d'ordonnances 
consulaires, de décrets impériaux, de sénatus- 
consultes , d'avis du conseil d'état , de décisions 
ministérielles : arsenal du despotisme, où le pou- 
voir absolu trouverait toutes les armes dont il 
aurait besoin; et le malheureux qui serait pour- 
suivi, pas une autorité pour le défendre. 

Cette législation déplorable a survécu même à 
la puissance de son auteur. Le règne de Bona- 
parte est fini , et une partie des dispositions 
odieuses dont il a souillé notre code criminel 
subsistent toujours. Tous les efforts, tous les tra- 
vaux du gouvernement constitutionnel n'ont pu 
encore entièrement nous en délivrer. 

Et ce n'est pas Bonaparte seul que nous devons 
accuser de nos malheurs, mais tous les courti- 
sans corrompus qui n'ont pas cessé de flatter, 
d'irriter ses passions. Sans les Tigellin , Néron 
lui-même n'eût peut-être jamais cessé de se mon- 
trer le digne élève de Sénèque. 



270 MEMOIRES 

Si tous ceux dont Bonaparte s'entoura après 
le 18 brumaire n'avaient cessé de lui rappeler 
avec quel dédain il affectait à cette époque de 
parler des rôles de César et de Cromwell ; s'ils 
avaient assez aimé la liberté de leur pays, assez 
respecté une réputation colossale de gloire , pour 
dire énergiquement à Bonaparte , Non, vous ne 
serez ni un César ni un Cromwell; les destins 
vous ont proclamé le Washington de la France : 
malgré son caractère indomptable et dont le 
malheur même n'a pu triompher ', peut-être au- 
rait-il balancé à se démentir aussi scandaleuse- 
ment, peut-être eût-il senti enfin que le front 
d'un Bonaparte devait être satisfait d'une cou- 
ronne. Et si , abandonnant ses projets extrava- 
gants de conquête , il eût songé sérieusement à 
se faire pardonner son usurpation; si, abdiquant 
sa dictature, il eût fondé un gouvernement con- 
stitutionnel auquel les républicains eux-mêmes 
eusserit été les premiers à s'attacher, jamais il 
n'eût été réduit à se livrer à la discrétion d'un en- 
nemi que lui seul n'a pas assez connu. 

Bonaparte ne se serait pas vu séparé de toute 

1 II revint de l'île d'Elbe aussi despote que jamais; il ne 
fut pas plus fidèle aux engagements que ses proclamations 
semblaient devoir garantir qu'à ses serments au 18 bru- 
maire. 



DE GOHIER. 271 

la terre, traité par toutes les puissances comme le 
fléau du genre humain ; jeté sur les rochers 
d'une île au milieu des mers ; dépouillé de toute 
sa splendeur , et n'ayant pour consolateurs que 
quelques Français fidèles à l'amitié dans le mal- 
heur , et le souvenir d'une gloire qui ne passera 
à la postérité que parcequ'elle est le patrimoine 
des braves qu'il a eu l'honneur de commander; 
que parcequ'elle deviendra un monument na- 
tional , sous l'immortel burin de l'histoire. 

Puisse l'épouvantable catastrophe qui l'a pré- 
cipité du trône effrayer tous ceux que tourmente 
la soif de régner , l'insatiable désir de boire dans 
la coupe empoisonnée du pouvoir absolu! Puisse- 
t-elle garantir toutes les nations libres des entre- 
prises des ambitieux, et apprendre à ceux qui les 
gouvernent que le plus sûr moyen de consolider 
leur puissance est de fermer l'oreille à tous ceux 
qui les flattent , de n'écouter que les fidèles 
organes de la loi , de ne vouloir régner que par 
elle , et sur un peuple qu'elle seule domine ! 

BONAPARTE k SAINTE-HELENE. 

§ 2 9- 

Jamais le gouvernement anglais ne se justifiera 
de la conduite qu'il a tenue envers Bonaparte. 



272 MÉMOIRES 

Toutes les puissances avaient le droit de s'en em- 
parer, excepté celle à laquelle il se livrait lui- 
même, et qui a si odieusement abusé de son ex- 
trême confiance. On ne donne point de fers à 
celui qui vient nous demander l'hospitalité. 

Si les Anglais craignaient de s'exposer en re- 
cevant un hôte si dangereux, si Bonaparte, déchu 
de sa puissance et sans armes, les faisait encore 
trembler, ils pouvaient, se prévalant de Yalien- 
billy le renvoyer chercher un asile chez un en- 
nemi plus généreux ; ils n'avaient pas le droit de 
le retenir prisonnier. 

Bonaparte avait d'abord conçu le dessein de se 
retirer en Amérique ; au lieu de poursuivre son 
projet, il se fait conduire à bord d'un vaisseau 
anglais , et se met ainsi à la discrétion d'un gou- 
vernement dont les antécédents ne devaient pas 
lui faire espérer qu'il respecterait plus qu'il n'a- 
vait fait lui-même les lois sacrées de l'hospita- 
lité. L'imprudence de cette démarche et le parti 
violent qui en a été la suite est peut-être l'événe- 
ment le plus heureux pour les peuples de l'A- 
mérique méridionale, qui ont secoué le joug des 
puissances européennes. 

Les nations, comme ceux qui les gouvernent, 
ne pensent qu'aux besoins du moment, et cal- 
culent rarement les résultats des moyens aux- 



DE GOHIER. 2 7 5 

quels ils croient devoir recourir. Si Bonaparte, 
précédé de sa réputation colossale, eût été jeté 
au milieu des pays qui combattent pour leur in- 
dépendance , il n'est pas douteux que son arrivée 
n'eût été regardée comme un don de la Provi- 
dence; que là, comme ici, les peuples faciles à 
séduire auraient cru aux magnifiques promesses 
de ce guerrier trop célèbre : ils auraient eu l'im- 
prudence de le mettre à la tête de leurs armées, 
de lui confier toutes leurs forces. Le vainqueur 
de l'Europe, marchant de victoires en victoires, 
et abusant de l'enthousiasme qu'elles auraient 
inspiré, eût, comme en France, fini par se jouer 
des malheureux qui eussent compté sur lui 
pour défendre le droit de se gouverner eux- 
mêmes. 

Bonaparte, qui avait bien d'autres moyens 
qu'un Iturbide , se serait certainement fait dé- 
clarer empereur du Mexique; et les peuples de 
ces riches contrées n'auraient fait tant d'efforts 
pour assurer leur indépendance que pour pas- 
ser sous son joug de fer. 

C'est donc le parti qu'a pris la sainte alliance 
d'attacher Bonaparte sur le rocher de Sainte- 
Hélène , qui a véritablement assuré les destins de 
ces peuples. Lorsque les hautes puissances con- 
tractantes ont enchaîné le guerrier si redoutable 
ii. 18 



274 MÉMOIRES 

pour elles, auraient - elles imaginé qu'on eût 
pu dire un jour : «Si la liberté a encore un asile 
dans le nouveau monde, c'est à la sainte alliance 
qu'on le doit ! » 

Transporté à Sainte-Hélène, c'est là que Bo- 
naparte nous a donné le mot de quelques énig- 
mes de son règne, qu'il a moins dissimule son 
caractère , qu'il nous a plus particulièrement 
révélé ses principes. Les observations que ces 
révélations intéressantes me commandent ne 
s'adressent ni aux généraux Gourgault et Mon- 
tholon, ni à l'ex-chambellan de Las-Cases; ce 
n'est point contre eux que j'écris ; je rends jus- 
tice à la fidélité avec laquelle les premiers nous 
transmettent les Mémoires de Napoléon , et à la 
véracité de celui qui a recueilli ses paroles. On 
ne pourra , a dit Bonaparte lui-même , sans avoir 
recours à ces recueils précieux > s'arrêter sur nos 
événements ; ni écrire sur sa personne. En répon- 
dant aux écrits qu'il a dictés, en appréciant les 
paroles qui lui sont échappées dans l'abandon 
étudié de Sainte-Hélène , c'est à Napoléon seul 
que je réponds. 

J'admire les sentiments de vénération profonde 
que, dans sa captivité, cet homme extraordinaire 
a su inspirer à ses compagnons d'infortune; je 
regrette de ne pouvoir partager que leur in- 






DE GOHIER. 275 

dignation contre les mauvais traitements qu'on 
lui a fait subir; mais j'aime la liberté comme ils 
aiment Napoléon , et je ne puis pas plus pardon- 
ner les coups portés à l'objet de mon culte poli- 
tique , qu'ils ne pardonnent Fatroee conduite de 
l'Anglais envers le guerrier célèbre qui nous l'a 
enlevée. 

Déchu de son empire, et séparé de toute la 
terre, Bonaparte, se reportant aux plus beaux 
jours de sa gloire, et voulant en perpétuer le 
souvenir , songe à entourer sa mémoire de tous 
les prestiges dont s'étaient trop long-temps laissé 
fasciner tous les peuples de l'Europe. Il cher- 
che, si je puis m 'exprimer ainsi, à préparer un 
1 8 brumaire à la postérité. Les suppositions 
cent fois démenties sont reproduites avec une 
hardiesse inconcevable. A son retour d'Egypte, il 
avait trouvé des armées nombreuses couronnées 
de lauriers; ces années sont les siennes, et c'est 
par lui qu elles sont victorieuses. L'ennemi était 
.loin de nos frontières; c' e>st lui qui a préservé la 
France d'être envahie , etc. , etc. , etc. 

§ 3o. 

Tous les hauts faits dont se vante le captif de 
Sainte-Hélène ne sont pas également inexacts; il 
en est qui lui appartiennent, et que je n'ai garde 

18. 



276 MEMOIRES 

de lui contester : par exemple , l'idée sublime 
d'obtenir un double service des mêmes hommes, 
eri faisant des soldats de nos matelots , de renfor- 
cer par des marins ses armées de terre, que son 
complaisant sénat pourvoyait cependant assez 
bien de conscrits, est une de ses grandes con- 
ceptions. 

«Chez les Russes, dit-il, la flotte n'est qu'une 
» portion de l'armée principale, ce qui donne 
«l'avantage inappréciable de l'avoir en perma- 
» nence et à deux fins. J'avais imaginé moi-même, 
» ajoute-t-il , quelque chose de la sorte, en créant 
»mes équipages de haut-bord; mais que d'ob- 
«stacles ne rencontrai-je pas, que de préjugés 
» j'eus à vaincre! quelle force de volonté je dus 
» employer pour parvenir à donner un uniforme 
»à ces pauvres matelots, à les enrégimenter, à 
«leur faire faire l'exercice! Je gâtais tout, disait- 
»on, et pourtant de quelle utilité n'ont-ils pas 
«été! Quelle plus heureuse idée que d'avoir deux 
» services pour une seule paye? Ils n'ont pas été 
» moins bons matelots (ceux qui ne sont pas restés 
«sur le champ de bataille, s'entend); ils se sont 
» montrés les meilleurs soldats; on les a trouvés 
» au besoin matelots , soldats, artilleurs, ponlo- 
» niers, tout! Il » 

Quelque fier que Bonaparte soit d'avoir trouvé 



DE G0H1ER. 277 

cet expédient pour augmenter ses armées de 
terre , je ne crois pas que l'Anglais , qui connaît 
le prix d'un marin , qui sait le temps qu'il faut 
pour le former, s'avise jamais d'arracher un ma- 
telot de son vaisseau pour en faire un soldat. 
C'est ainsi que Bonaparte restaurait notre ma- 
rine, il faisait construire des vaisseaux, et en- 
voyait à la boucherie les seuls hommes capables 
de les monter \ 

« Si dans la marine, continue-t-il, au lieu d'a- 
» voir des obstacles à combattre, j'avais rencontré 
«quelqu'un qui eût abondé dans mon sens, et 
«devancé mes idées, quel résultat n'eussions- 
»nous pas obtenu! mais sous mon règne il n'a 
» jamais pu s'élever dans la marine quelqu'un qui 
» s'écartât de la routine et sût créer. J'aimais par- 
ticulièrement les marins, j'estimais leur cou- 
»rage, j'estimais leur patriotisme; mais je n'ai 
» jamais pu trouver entre eux et moi d'intermé- 
» diaire qui sût les faire agir et les faire mcri- 
» ter, etc. » 

1 Lui-même reconnaît qu'il manquait de matelots et 
les grandes difficultés d'en former. Il fut, dit-il , ordonné 
d'y pourvoir en exerçant de jeunes conscrits dans toutes 
nos rades. Mémorial , t. v, p. 22. 

Ne valait-il pas mieux laisser 'es jeunes conscrits à l'ar- 
mée , et les matelots tout formés dans leurs vaisseaux?.., 



2 7 8 MEMOIRES 

Que n'eùt-il pas fait, s'il eût trouvé un marin 
dont le génie eût été au niveau du sien ! 

c Mais j'ai passé , nous dit-il, tout mon temps 
Ȉ chercher l'homme de la marine, sans avoir 
» jamais rien pu rencontrer. Il y a dans ce rné- 
» tier une spécialité, une technicité, qui arrêtaient 
» toutes mes conceptions. Proposais-je une idée 
«nouvelle, aussitôt j'avais Gantheaume sur les 
» épaules , et la section de marine. — Si«re , cela 
» ne se peut pas. — Et pourquoi ? — Sire, les vents 
» ne le permettent pas , et puis les calmes , les 
» courants; et j'étais arrêté tout court. Comment 
«continuer la discussion avec ceux dont on ne 
» parle pas le langage ? Combien de fois , au con - 
«seil d'état, leur ai-je reproche d'abuser de cette 
«circonstance! A les entendre, il eût fallu naître 
« dans la marine pour y connaître quelque chose. 
•>Et je leur ai dit souvent qu'ils abusaient encore; 
;> que je n'eusse demandé que de faire la traversée 
» de l'Inde avec eux , et qu'au retour je me se- 
» rais fait fort d'être aussi familier avec leur mé- 
» tier qu'avec mes champs de bataille. Ils n'en 
» croyaient rien , et revenaient toujours à ce qu'on 
«ne pouvait être bon marin si on ne s'y pre- 
» nait dès le berceau. » 

Il faut avouer que les Gantheaume, que tous 
nos marins avaient grand tort de croire qu'une 



DE GOHIER. 279 

simple traversée n'eût pu faire de Bonaparte un 
marin consommé , aussi familier dans leur mé- 
tier que dans ses champs de bataille ; ne leur 
avait-il donc pas déjà prouvé que personne ne 
savait mieux que lui marcher à pleines voiles 
contre vent et marée? 

§ 3,1; 

GRANDE SOTTISE DU DIRECTOIRE, RÉPARÉE PAR 

RONAPARTE. 

Ce ne fut pas seulement dans le double service 
obtenu d'une seule paye, en revêtant les matelots 
de l'uniforme de soldats , que Bonaparte se vante 
d'avoir su mieux économiser l'argent que les 
hommes. 

« En arrivant à la tête du gouvernement consu- 
» laire , dit-il, j'avais eu une prise avec le cabinet 
«anglais, touchant les prisonniers, et je l'avais 
» emporté. Le directoire avait eu la sottise de se 
» prêter à un arrangement qui nous était extrê- 
» mement préjudiciable, et tout-à-fait à l'avantage 
»des Anglais. 

«Les Anglais nourrissaient leurs prisonniers 
»en France, et nous avions la charge de nourrir 
«les nôtres en Angleterre. Or nous avions, as- 
» sez peu d'Anglais chez nous , et ils tenaient 



^8o MÉMOIRES 

«beaucoup de Français chez eux 

» Les Anglais avaient donc fort peu de chose à 
» payer , tandis que de notre côté nous devions 
«envoyer des sommes énormes , et nous étions 

» fort pauvres A peine eus-je pris con- 

» naissance d'un tel état de choses , que l'abus fut 
» rayé d'un trait de plume. 

«Il fut signifié au gouvernement anglais qu'à 
.) compter du moment chaque nation nourrirait 
«désormais les prisonniers qu'elle aurait faits. 
» On jeta les hauts cris , on menaça de les laisser 
» mourir de faim. Je soupçonnais bien assez de 
» dureté et d'égoïsme aux ministres anglais pour 
* en avoir l'envie , mais j'étais sûr que l'huma- 
» nité de la nation se serait réveillée. On plia : 
» nos malheureux Français n'en furent ni mieux 
»ni plus mal , mais nous gagnâmes de grands 
» avantages , et échappâmes à un arrangement 
«qui était une espèce de joug et de tribut. » 
Mémorial, t. vu , pag. 5o et 5 1 . 

L'arrangement dont parle Bonaparte avait été 
pris par l'ancien directoire, et fut continué après 
le 3o prairial. Loin de rougir d'avoir pris part 
à cette mesure , que Bonaparte n'avait pas assez 
d'âme pour apprécier , je m'honore d'avoir été 
un des continuateurs de cette sottise. En sanc- 
tionnant cet arrangement , en s'obligeant à nour- 



DE GOHIER. 281 

rir les prisonniers de son pays, le directoire 
se montrait le digne gouvernement de la 
grande nation ; il sentait qu'il ne lui était pas 
permis de les abandonner aux soins, à l'humanité 
de son ennemi; que, pour être prisonnier, un 
Français n'en était pas moins un Français ; que , 
dans le malheur comme dans le triomphe, chez 
l'étranger comme en France, et partout , le Fran- 
çais devait être considéré comme appartenant au 
peuple le plus généreux de la terre; et certes 
ces idées étaient bien autrement grandes que les 
mesquines considérations , que le calcul intéressé 
d'un fournisseur. L'indignation redouble quand 
on réfléchit que ce grand économe du trésor na- 
tional , qui se glorifie d'avoir épargné quelques 
centaines de mille francs sur la vie de malheu- 
reux prisonniers , en était prodigue envers des 
agents dont tout le mérite, suivant lui , consistait 
dans l'active expédition de ses ordres; nous révèle 
qu'il a donné jusqu'à quarante millions à un mi- 
nistre dont il déprise les talents et accuse l'incon- 
duite, à Alexandre Bertliier^ faible et sans esprit^ 
pour entretenir de folles amours. 

Quelle suite déplorable n'a pas eu l'arrange- 
ment parcimonieux de Bonaparte ! 

«Alors, convient-il, a commencé, pour nos mal- 
heureux compatriotes, cet affreux supplice des 



>2&a MÉMOIRES 

» pontons, dont les anciens eussent enrichi Ieuren- 
»fer, si leur imagination eût pu les concevoir!... 
»Les pontons portent avec eux leur vérité, il 
«suffit du simple fait. Y avoir jeté de pauvres 
» soldats qui n'étaient pas accoutumés à la mer ; 
» les avoir entassés les uns sur les autres dans des 
» lieux infects , trop étroits pour les contenir ; 
» leur avoir fait respirer, deux fois par vingt-quatre 
» heures , à la marée basse, les exhalaisons pes- 
tilentielles de la vase; avoir prolongé dix à 
»douze ans ce supplice de chaque jour, n'est-ce 
» pas assez pour que le sang bouillonne au hi- 
» deux tableau d'une telle barbarie ? » 

Si, comme le fait justement observer Napoléon, 
le supplice des pontons est une tache à l'humanité 
anglaise ? un aiguillon de fureur qui ne peut sor- 
tir du cœur des prisonniers français, quels senti- 
ments ne doit-il pas inspirer contre le chef du 
régime consulaire, qui les a livrés à la fureur d'un 
gouvernement aussi inhumain , en leur enlevant 
les secours de celui qui , non seulement les nour- 
rissait, mais entretenait auprès d'eux un commis- 
saire chargé de veiller sur les traitements qu'ils 
avaient le droit d'exiger , de les protéger contre 
toute oppression ! 

Si l'on consulte la Biographie des contem- 
porains, c'est au directoire qu'il faut s'en prendre 



DE GOHIER. 283 

du sort misérable qu'ont éprouvé nos prison- 
niers ; le consulat seul est venu à leur secours ". 
Cependant , lorsque Bonaparte demande à Las- 
Cases s'il existait des pontons de son temps , 
Las-Cases répond qu'iï pense que non , par ce qu il 
était sûr qu'il existait des prisons parquées en plaine 
campagne ; que beaucoup d'Anglais les visitaient , 
en faisant du bien aux prisonniers , et achetaient 
leurs petits travaux. 

Il est donc constant que l'horrible usage des 
pontons remonte à l'époque où le gouvernement 
consulaire a refusé de se charger de la nourri- 
ture des prisonniers français. 

§ 32. 

Un incident fâcheux vint encore aggraver le 
sort de nos malheureux prisonniers. Le ministère 
anglais ne fait la paix que pour se ménager l'oc- 
casion d'exercer la plus infâme piraterie. Ce lut 
en s'emparant de plusieurs bâtiments de notre 
commerce, avant de nous déclarer la guerre, que 
la rupture du traité d'Amiens nous fut annoncée. 
Aux vives et justes réclamations du premier con- 
sul, les Anglais répondent froidement que c'é- 
tait leur usage y qu'ils l'avaient toujours fait. 

1 Voyez Pièces justificatives. 



284 MÉMOIRES 

Bonaparte fut indigné, et avec raison; mais 
à un attentat condamné par toutes les nations 
civilisées, il répondit par une violation non moins 
condamnable des droits sacrés de l'hospitalité. 

« A la lecture de l'ironique et insolente ré- 
» ponse faite à mes plaintes, j'expédiai , dit-il, au 
» milieu de la nuit même, l'ordre d'arrêter par 
«toute la France, et sur tous les territoires oc- 
»cupés par nos armées, tous les Anglais quel- 
» conques, et de les retenir prisonniers en re- 
»présailles de nos vaisseaux si injustement saisis. 
» La plupart de ces Anglais étaient des hommes 
» considérables , riches et titrés , venus pour leurs 
» plaisirs. Plus l'acte était nouveau , plus l' injus- 
tice était flagrante , plus la chose me convenait. 
»La clameur fut universelle; tous ces Anglais 
» s'adressèrent à moi ; plusieurs, pour obtenir de 
» s'en aller, furent jusqu'à proposer de se cotiser 
» pour acquitter eux-mêmes le montant des vais- 
» seaux arrêtés. Ce n'était pas de l'argent que je 
» cherchais , leur faisais-je dire, mais l'observation 
»de la simple morale, le redressement d'un tort 
» odieux. » 

Les armateurs des vaisseaux saisis eurent-ils 
connaissance de ces offres ? Etaient-ils d'avis 
qu'elles fussent refusées? C'était avec de l'argent 
que le tort qu'ils éprouvaient devait être re- 



DE GGHIER. 285 

dressé ; une injustice flagrante en représailles ne 
leur en tenait pas lieu, ne blessait pas moins la 
saine morale que la piraterie anglaise. 

« Le croira- ton? continue Bonaparte, l'admi- 
» nistration anglaise, aussi astucieuse, aussi tenace 
» dans ses droits maritimes que la cour de Rome 
» dans ses prétentions religieuses , a mieux aimé 
«laisser injustement dix ans dans les fers une 
«masse très distinguée de ses compatriotes, que 
»de renoncer authentiquement pour l'avenir à 
» un misérable usage de rapines sur les mers. » 

Bonaparte pouvait -il s'attendre à une autre 
conduite de la part du ministère anglais? Devait-il 
croire qu'un gouvernement dont l'intérêt mer- 
cantile est le premier mobile, et qui est jaloux 
de la prospérité de tous les autres, voyait d'un 
bon oeil ses plus riches habitants venir chaque 
année payer un gracieux tribut à notre heu- 
reux climat , à l'aménité de ses bons habitants. 
Tout ce qui pouvait éloigner ceux de la Grande- 
Bretagne du désir d'habiter la France favorisait 
les vues du cabinet britannique. Bonaparte seul 
ne voulait pas concevoir combien son impoli- 
tique fureur servait son ennemi , ne calculait 
pas tout le préjudice qu'elle nous causait. 

Paris et les plus beaux pays de la France sont 
en ce moment peuplés d'Anglais. S'ils pouvaient 



286 MÉMOIRES 

imaginer que , lorsqu'ils viennent chercher dans 
nos heureuses contrées le bonheur et le plaisir., 
les portes de nos prisons leur seraient ouvertes 
un jour, quels sont ceux qui oseraient aborder 
en France , quels sont ceux qui oseraient y rester? 
Mais que le peuple anglais, que nous savons dis- 
tinguer de son gouvernement, se rassure! Quand 
même , d'après des événements qui ne sont pas 
impossibles, la piraterie ministérielle exercerait 
de nouveau son brigandage , jamais désormais la 
France ne s'en fera un titre pour violer les droits 
sacrés de l'hospitalité. Ceux qui font leur séjour 
dans notre belle vallée de Montmorency n'ont 
point à craindre d'être envoyés à Verdun, et le 
docteur Sprakeling ne sera point enlevé aux bé- 
nédictions des malheureux infirmes qui se trou- 
vent si bien de ses soins généreux. 

§ 35. 

Bonaparte, qui a montré plus de vanité que de 
grandeur lorsqu'il était sur le trône, n'a pas été 
moins vain lorsqu'il en est descendu. C'est surtout 
dans cette dernière situation que le grand homme 
se reconnaît. Si l'illustre prisonnier, sur les rochers 
de Sainte-Hélène, n'eût exigé que de ses geôliers 
le titre de la magistrature suprême dont sa dé- 
chéance et son abdication l'avaient dépouillé; si, 



DE GOHIER. 287 

aux yeux des seuls agents d'un gouvernement vio- 
lateur à son égard des droits sacrés de l'hospitalité, 
il n'eût voulu paraître qu'investi des respects que 
ce titre leur commandait, sa conduite eût rap- 
pelé le mot du captif célèbre d'Alexandre, que 
le sort des armes avait fait légitimement son pri- 
sonnier; toute la France, toute l'Europe eût ap- 
plaudi à sa noble fierté. 

Mais lui-même comment a-t-il traité les ci- 
toyens estimables attachés à sa personne, et 
dont l'éducation soignée exigeait des égards par- 
ticuliers? Écoutons l'auteur du Mémorial de 
Sainte- Hélène : « Sortant de chez madame de 
» Montholon , Napoléon a couru de chambre en 
» chambre et s'est arrêté devant l'escalier qui , 
» dans le corridor , conduit en haut chez les ^ens : 
» c'est une espèce d'échelle de vaisseau fort ra- 
» pide. Soyons > dit-il , l'appartement de Mar- 
» cliand ; on dit qu'il y est comme une petite 
» maîtresse. Nous avons grimpé; Marchand s'y 
«trouvait. Sa petite chambre est propre; il y a 
«collé du papier qu 'il a peint lui-même. Son lit 
» n'était point garni ; Marchand ne couche point si 
» loin de la porte de son maître. A Briars , lui et 
"les deux valets de chambre ont constamment 
» couché par terre en travers de la porte de l'em- 
ipereuf; si bien que, quand j'en sortais tard, il me 



288 MÉMOIRES. 

» fallait leur marcher sur le corps. » Mémorial, 
tomen,pag. 139 et 1/j.o. 

Et Bonaparte souffrait , autorisait une étiquette 
aussi révoltante! Je veux bien croire que ce fût 
plus à l'excès de leur zèle qu'à l'ordre du maître 
qu'obéissaient des serviteurs si fidèles ; et on a 
vu avec plaisir que Marchand, le plus intéres- 
sant de tous, n'a point été oublié dans le testa- 
ment de Napoléon; mais par quelles récompenses 
pécuniaires le captif de Sainte-Hélène a-t-il cru 
pouvoir se faire excuser d'avoir agréé (s'il n'a pas 
commandé) des services que, dans les pays voués 
à la servitude, des barbares seuls exigent de 
leurs esclaves? 

Au reste, dans tous les autres Français que le 
malheur n'avait pu séparer de sa personne , Na- 
poléon a affecté de ne vouloir considérer que 
les débris de son ancienne cour, un grand maré- 
chal s des aides de camp , un chambellan , tandis 
qu'il ne devait y voir que des amis empressés 
à adoucir les horreurs de son affreux exil, assez 
dévoués pour le partager sans réserve. 

Bonaparte ne peut se résoudre à abaisser 
tout-à-fait la barrière qui le sépare des compa- 
gnons volontaires de son infortune. Il a la fai- 
blesse de transporter la vanité des Tuileries 
jusque sur les rochers de Sainte -Hélène, d'y 



DE GOHIER. 289 

jouer au monarque dépouillé, comme les enfants 
jouent à la chapelle \ 

§ 34- 

Comme Bonaparte se complaît dans les détails 

1 On a adressé des reproches aux journaux anglais qui 
ont avant moi comparé l'étiquette de Sainte-Hélène à l'é- 
tiquette des Tuileries ; celle que nous transmet le Mémo- 
rial en fera connaître la différence. « L'empereur, a-t-il 
» dit , était pour nous le meilleur et le plus paternellement 
njamilierdes hommes. Nous, nous étions vis-à-vis de lui 
«les plus attentifs, les plus respectueux des courtisans. 
«Nous cherchions en tout temps à deviner ses désirs; nous 
«épiions tous ses besoins ; à peine avait-il fait un geste que 
»nous étions déjà en mouvement. 

«Aucun de nous n'arrivait dans sa chambre sans avoir été 
«appelé; et si l'on avait quelque chose d'important à lui 
» communiquer, on demandait à être reçu. S'il se promenait 
«avec un de nous tête à tête , nul ne venait le joindre sans 
«être demandé. Dans le principe nous demeurions constam- 
» ment chapeau bas auprès de sa personne, ce qui semblait 
«étrange aux Anglais, qui avaient reçu l'ordre de se cou- 
»vrir après l'avoir abordé. Ce contraste parut si ridicule ù 
«l'empereur, qu'il nous commanda une fois pour toutes 
»de ne pas faire autrement qu'eux. Nul, excepté les deux 
» dames, ne s'asseyait devant lui qu'il ne l'eût ordonné, 
» Jamais la parole ne lui était adressée sans son interpella- 
otion, ù moins que la discussion ne fût engagée; et toujours 
» et dans tous les cas il gouvernait la conversation. Telle 
il 19 



ago MÉMOIRES 

de sa grandeur passée! avec quelle affectation 
minutieuse il s'empare de tout ce qui peut flatter 
sa vanité! avec quel plaisir il se rappelle que le 
prince Léopold a dû être son aide de camp , qu'une 
foule de princes allemands briguaient la même 
faveur ! 

« Après avoir créé la confédération du Rhin , 
». dit-il, les souverains qui en faisaient partie ne 
» doutèrent pas qu'il ne fût prêt à renouveler dans 
» sa personne l'étiquette et les formes du saint em- 
»pire romain. Tous parmi eux, jusqu'aux rois 
» même , se montraient empressés de former son 
«cortège, et de devenir, l'un son grand-échan- 
»son, l'autre son* grand-panetier , etc. Vers ce 
» temps, ajoute-t-il, les princes allemands avaient, 
Ȉ la lettre, envahi les Tuileries;... ils en rem- 
» plissaient les salons, modestement confondus, 
» perdus au milieu de ses serviteurs... Il en était 
» de même des Italiens, des Espagnols, des Por- 
» tugais ; en un mot , la plus grande partie de l'Eu- 
»rope se trouvait rassemblée aux Tuileries! Le 
» fait est, conclut Napoléon dans un beau moment 
» d'ivresse, que, sous mon règne, Paris a été la reine 

«était V étiquette de Longwood , purement comme on voit, 
n celle de nos souvenirs et de nos sentiments. » Mémorial, 
tom. v, pag. 4 2 « 



DE GOHÏER. 291 

»des nations j et les Français les premiers peuples 
»de C univers! » Mémorial de Sainte-Hélène. 

Votre orgueil s'abuse, Bonaparte: ce n'est 
point à la foule des grands personnages qui ont 
figuré à votre cour , confondus , perdus au mi- 
lieu de vos valets , et dont quelques uns même 
en ont ambitionné le titre ; ce n'est point au fas- 
tueux cortège qui vous entourait que la France 
a dû sa grandeur. Si Paris a été la reine des na- 
tions, c'est aux arts, aux sciences, aux hommes 
de génie qu'elle recèle dans son sein, qu'elle a 
dû et qu'elle doit le rang qu'elle occupe encore 
aujourd'hui ! Si les Français ont été le premier 
peuple de l'univers , c'est lorsqu'ils ont défendu 
leur liberté contre toutes les puissances de la 
terre, lorsqu'ils ont combattu et chassé devant 
eux les princes qui sont venus s'humilier dans 
vos salons. 

§ 3f,. 

Son excuse banale était une insulte pour tous 
les peuples qu'il voulait asservir. S'il mande les 
principales autorités, les citoyens les plus nota- 
bles de l'Italie , c'est pour leur déclarer , non seu- 
lement qu'ils ne sont pas dignes d'être comptés 
au nombre des peuples libres, mais que parmi 
eux il n'y a pas un seul homme en état de les 

! 9- 



2$è MÉMOIRES 

gouverner : il transforme leur république en 
un gouvernement monarchique, et se met la 
couronne sur la tête. 

Pour se faire pardonner ce qu'il aurait dû exé- 
cuter et n'a pas fait, il ne cesse de parler de ce 
qu'il avait intention de faire. Par exemple, s'il 
eût vraiment résolu d'affranchir la Pologne d'un 
joug étranger, comme il en flattait sans cesse 
les braves qui se dévouaient si généreusement au 
triomphe de ses aigles ; s'il avait eu le projet de 
mettre Poniatouski sur le trône, c'eût été avant sa 
fatale expédition de Russie qu'il l'aurait exécuté. 
C'était à cette époque surtout qu'il fallait se faire 
un rempart d'une nation rendue à la liberté , et 
qui en est si digne. Il n'eût pas attendu que le 
courage le plus audacieux eût terminé les jours 
de ce célèbre guerrier, pour venir nous dire: 
« C'était le roi que je destinais aux Polonais '. » 
Mais Bonaparte ne voulait relever le trône de 

1 Bonaparte est d'autant plus inexcusable de n'avoir pas 
relevé le trône de Pologne, qu'il reconnaît dans ses Mé- 
moires qu'il ne fut dérangé dans ses plans sur la Pologne 
par aucune combinaison diplomatique , soit de la part de 
l'Autriche, soit de la part de la Prusse , et que le cas du 
rétablissement du royaume de Pologne était prévu par les 
articles secrets , signés à Paris le i4 mars 1812, entre 
l'Autriche et Napoléon, et le 2Zj février même année, 



DE GOHIER. 293 

la Pologne que pour entasser une nouvelle cou- 
ronne sur sa tête. Il ne réservait à Poniatouski 
que le rôle d'Eugène Beauharnais en Italie , que 
l'honneur d'être son vice-roi. Craignant de blesser 
intempestivement l'orgueil d'une nation qu'il est 
dangereux d'irriter, il pensa qu'avant d'imposer 
sa personne aux Polonais , il devait commencer 
par abattre et mettre le colosse russe à ses pieds. 

Ne nous dit-il pas à nous-mêmes : Avant d'ab- 
diquer ma dictature, il me fallait vaincre à Mos- 
cou. Demander de moi, avant le temps, ce qui n'é- 
tait pas de saison , était d'une bêtise vulgaire. 
Une faut pas, continue-t-il , croire que la nation 
fût prête à manier dignement sa liberté /... Nous 
n'étions pas murs. 

Nous n'étions pas mûrs ! ! ! Eh ! n'est-ce pas à 
la pourrir plutôt qu'à la mûrir , cette grande et 
puissante nation, qu'ont tendu tous'les efforts 
de Bonaparte?... Il est forcé de convenir que, 
lors de l'explosion de la révolution , les patriotes 
en général se trouvèrent tels par nature, par in- 
stinct: au lieu de dénaturer cet instinct si pur, 
si noble, de l'éteindre par l'asservissement, ne 
fallait -il pas, au contraire, l'éclairer, le fortifier 
au flambeau de la raison? 

entre la Prusse. Mémoires de Montholon , tome II ? pages 
169, 170^ 171, 172 et i?3. 



294 MÉMOIRES 

Le tableau de la conduite de Washington, qu'on 
plaçait sans cesse devant ses yeux , le mettait en 
fureur. Arrivé au pouvoir , dit-il, on eût voulu que 
j'eusse été un Washington... Les mots ne coûtent 
rien.,. En Amérique, volontiers , j'aurais été un 
Washington;... en France, j'eusse défié Washing- 
ton d'être lui-même, ou il n'eût été qu'un niais... 
Je ne pouvais être qu'un Washington couronné,.. 
J e n'y pouvais arriver qu'à travers une dictature 
universelle ;... je l'ai prétendue: ... m'en ferait-on 
un crime ?... 

Si on lui en fera un crime ! !... que le despote 
demande plutôt si jamais ce crime lui sera 
pardonné ! !... Mais, s'il ne pouvait être l'ami d'une 
sage liberté qu'avec une couronne en tête, il 
fallait donc , pour parler son langage incohérent , 
être ce Washington couronné !... Il fallait donner 
à la France un gouvernement stable et digne 
d'elle, un gouvernement représentatif où le peu- 
ple eût été librement et dignement représenté!... 

Bonaparte, se faisant à lui-même les reproches 
qu'il a trop mérités, cherche à les prévenir en 
déclarant qu'il a connu trop tard l'amour des 
Français pour la liberté ; que , s'il avait pu s'en 
douter lorsqu'il était encore le maître de leurs 
destinées, le peuple français aurait été le plus 
libre de la terre!... 



DE GOHIER. 2j)5 

§ 36. 

Je croyais, dit-il, que l'égalité était l'unique 
objet de tous ses vœux, aussi n'ai-je rien négligé 
pour le satisfaire sur ce point. Sans les révéla- 
tions de Sainte-Hélène , on ne se douterait jamais 
que ce fut dans cette intention qu'il a créé une 
noblesse nouvelle. 

«■ On a mal compris, dit-il , le but de cette in- 
»stitution... C'était pourtant une de mes plus 
» grandes idées , des plus complètes , des plus 
«heureuses! Mes titres nationaux rétablissaient 
» précisément cette égalité que la noblesse féo- 
» dale avait proscrite. Tous les genres de mérite 
»y parvenaient; aux parchemins , je substituais les 
» belles actions > et aux intérêts privés^, les intérêts 
»de la patrie ! Ce n'était plus dans une obscurité 
«imaginaire qu'on eût été placer son orgueil, 
«mais bien dans les plus belles pages de notre 
» histoire. » 

Je ne vois pas le grand intérêt de la patrie à 
l'organisation de cette anomalie politique. Per- 
sonne ne lira avec plus de plaisir que moi les 
belles pages dont la noblesse nouvelle , comme la 
noblesse ancienne, remplira notre histoire ; mais 
les actions de nos grands hommes, pour n'avoir 
pas été anoblis, en auraient-elles moins d'éclat? 



296 MÉMOIRES 

C'est pour rétablir l'égalité proscrite par la no- 
blesse féodale que Bonaparte crée une noblesse 
nouvelle! Ainsi, c'est vingt ans après l'abolition 
de la féodalité, vingt ans après l'extinction de 
tous les titres qui en dérivaient, vingt ans après 
cette fameuse nuit du L\ août, où les anciens 
nobles étaient si noblement rentrés sous la ban- 
nière de l'égalité, que Bonaparte imagine un 
moyen de rendre tous les Français égaux; et ce 
moyen, c'est de créer une noblesse nouvelle 
pour rétablir l'égalité à laquelle l'ancienne avait 
porté une atteinte dont il ne restait plus aucune 
trace. Pour remédier aux abus des distinctions 
qui n'existaient plus, il crée des titres qu'il dis- 
tribue à ses créatures : mais , en faisant des ba- 
rons , des comtes, des ducs, des princes, il laisse 
aux vilains , disposés à la servitude, la perspec- 
tive de parvenir, de pouvoir un jour grossir le 
nombre des valets titrés : et voilà ce qu'il appelle 
l'égalité par excellence ! ! ! 

En créant une noblesse héréditaire, il prétend 
avoir détruit les parchemins, avoir fait disparaître 
les prétentions choquantes du sang : idée absurde, 
convient-il, en ce qu'il n'existe réellement qu'une 
espèce d' hommes , puisqu'on n'a pas vu naître les 
uns avec des botte* aux jambes, et d'autres avec 
un bât sur le dos. 



DE GOHIER. 297 

Mais les titres que transmet une noblesse hé- 
réditaire, qu'elle soit ancienne ou qu'elle soit nou- 
velle, sont-ils autre chose que des parchemins? 
La noblesse que donne la naissance, qu'elle pro- 
vienne d'un nouveau ou d'un ancien noble, of- 
fre-telle moins l'idée absurde de la prétention cho- 
quante du sang ? S'il est vrai qu'il n'existe réelle- 
ment qu'une seule espèce d'hommes; que les uns, 
suivant la remarque énergique de Bonaparte, 
ne naissent point avec des bottes aux jambes, et les 
autres avec un bât sur le dos, en voit-on naître 
avec les marques distinctives de leur anoblisse- 
ment, enveloppés de titres, entourés de cor- 
dons?... Le seul cordon qu'on puisse montrer 
aux témoins appelés à la naissance même d'un 
prince, est celui qui l'attache au sein de sa mère, 
et qui lui est commun avec le dernier de ses 
sujets ! ! ! 

§ 3 7 - 

LES AIGLES IMPÉRIALES. 

La restauration ne devait sans doute laisser 
subsister ni les enseignes déployées par le gou- 
vernement impérial ni les institutions que son 
despotisme avait organisées; mais les couleurs 
adoptées par Louis XVI , devenues les couleurs 
nationales sous la monarchie constitutionnelle , 



298 MEMOIRES 

consacrées par la victoire sous la république, 
n'étaient point les couleurs de Napoléon. Le 
premier coup qu'ait reçu le drapeau tricolore, 
c'est Bonaparte qui le lui a porté. Il fallait à 
l'usurpateur des insignes annonçant l'essor 
qu'il avait résolu de prendre; le vol de l'aigle, 
s élançant dans les airs et planant sur tout ce 
qui respire, lui paraît le symbole qui se rap- 
proche le mieux de son ambition désordonnée ; 
il s'en empare'.... 

Cependant, sa prudence extrême ne lui per- 
met pas de laisser aux nombreux ennemis de son 
despotisme un signe de ralliement redoutable 
pour lui , s'il eût osé proscrire tout-à-fait le dra- 
peau tricolore; il cherche à l'éclipser, en plaçant 
plus spécialement l'armée sous les nouveaux in- 
signes qu'il s'est choisis. 

Avec quel éclat , quelle pompe se fait l'inau- 
guration de ses aigles!... comme il les entoure 
de toutes les illusions propres à exalter l'armée 
dont elles vont devenir les enseignes guerrières!... 
C'est sous le dôme qui recouvre tant de gloire, 
c'est dans le temple dédié aux guerriers que la 
victoire a mutilés , c'est sur son trône, que, le jour 
de la solennelle distribution des étoiles de la Lé- 
gion-d'Honneur, Napoléon fait la répartition non 
moins solennelle des aigles!... 
/ 



} 

DE GO HIER. 299 

Des militaires en courriers extraordinaires 
vont de suite les porter aux armées diverses ; non 
seulement chacune d'elle, mais chaque bataillon, 
chaque régiment, reçoivent leurs aigles; et les 
braves à qui la garde en fut confiée devaient 
dans la suite être eux-mêmes entourés d'autres 
braves qui n'auraient eu les yeux que sur elles, 
qui n'eussent été armés que pour les défendre, 
pour frapper le téméraire qui oserait porter la 
main sur une aigle!... A tous les exercices, à 
toutes les revues , les premiers mots de Napoléon 
étaient : Où sont mes aigles !. . . Que sont devenues 
mes aigles!... Pas un mot du drapeau national... 
On ne s'informait pas de ce qu'il devenait ; et , 
sans le courage des braves qui l'ont immortalisé, 
on n'en eût plus entendu parler. 

A son départ pour l'île d'Elbe, ce n'est point 
le drapeau national que Bonaparte salue, c'est 
une de ses aigles qu'on lui présente et qu'il em- 
brasse. 

Quand je parle avec cet intérêt d'un drapeau 
que nos armes ont si glorieusement illustré , je 
ne crains point qu'on me suppose une intention 
contraire à celle qui m'anime , l'intention d'encou- 
rager ceux qui croiraient pouvoir transformer 
ce monument de notre gloire nationale dans un 
étendard de révolte. Personne n'a vu avec plus 



3oo MÉMOIRES 

de douleur, avec plus d'indignation que moi , des 
insensés s'emparer du drapeau tricolore pour 
s'en faire un signe de ralliement coupable, ce 
drapeau devenir la bannière d'un Cugnet de 
MontarlotL. 

Ami de la gloire, du bonheur et de la tran- 
quillité de mon pays, j'ai regretté, je l'avoue, 
que, pour confondre tous les efforts d'une folle 
malveillance, le gouvernement provisoire de 
1814 n'ait pas cru devoir associer les couleurs 
comme la gloire des deux étendards qui ont con- 
duit tant de fois les Français à la victoire; que 
le drapeau constitutionnel , surmonté du pa- 
nache sans tache du bon, du grand Henri , n'ait 
pas repris le rang que lui disputèrent trop long- 
temps ces aigles superbes , destinées à faire la 
conquête du monde, et dont le vol si brillant a 
fini par amener l'étranger dans nos foyers , par 
nous faire subir la loi des peuples que sous le 
directoire la France avait vaincus. 

' § 38/ 

Ce qui étonnerait tous ceux qui liront le Mé- 
morial de Sainte -Hélène, si l'on ne savait pas que 
c'est Bonaparte qui parle , est le ton leste avec 
lequel il rend compte de quelques actes de ty- 
rannie trop publics pour être désavoués. 



DE GOHIER. Soi 

S'agit-il de l'exil de madame de Staël, au talent 
distingué de laquelle il est obligé de rendre justice, 
« Sa demeure , dit-il , était devenue un véritable 
» arsenal contre moi ; on venait s'y faire armer 
» chevalier;... elle s'occupait à me susciter des 
» ennemis, et me combattait elle-même:... c'é- 
»tait tout à la fois Armide et Clorinde... Tout 
» bonnement nous nous sommes fait la petite guerre , 
» voilà tout. » 

Combattre une Clorinde avec des lettres de 
cachet ! ! î Ah î ce n'était pas avec des armes 
égales , ce n'était pas en brave et loyal chevalier. 

Mais Bonaparte ne se bornait pas toujours à de 
simples exils lorsqu'il faisait ce qu'il appelle la 
petite guerre. Des actes de tyrannie, qu'il ne prend 
pas même la peine d'excuser , n'étaient qu'un jeu 
pour lui. 

« Bonaparte entre à l'improviste chez l'impé- 
»ratrice Joséphine, y trouve une célèbre mar- 
» chande de modes, à laquelle il avait , dit-il , fait 
«défendre d'approcher de l'impératrice, qu'elle 
» ruinait; il la fait arrêter en sortant de chez elle , 
»et conduire à Bicêtre. Ce fut, ajoute-t-il, un 
» grand bruit dans tout Paris , le plus grand des 
» scandales , disait-on : le bon ton fut de lui ren- 
» dre visite. . . Il y eut à la porte de la prison une 
» file de voitures. . . » 



302 MÉMOIRES 

Telle fut et telle sera toujours la suite de toute 
vexation. Quand le despotisme voudra répandre 
le plus grand intérêt sur Findh idu le moins en évi- 
dence, il n'a qu'à le vexer. Les nombreuses visites 
que reçut la célèbre marchande de modes , cette 
file de voitures à la porte d'une prison , accu- 
saient l'autorité, que, sans quelque grand abus de 
pouvoir, l'opinion publique ne heurte jamais avec 
tant d'éclat. 

« Laissez crier, dit Napoléon à l'homme de 
»la police qui vint lui en faire part;... tant 
» mieux , si l'on prend ceci pour un acte de tyran - 
» nie : ce sera un coup de diapason pour un grand 
«nombre... Très peu leur montrera que je pour- 
» rais faire beaucoup. » 

Très peu ! l'emprisonnement arbitraire d'une 
femme honnête dans une maison destinée à ren- 
fermer la débauche et le crime ! ! ! 

Mais qu'attendre autre chose de Bonaparte , 
lorsque lui-même reconnaît que sa tyrannie te- 
nait essentiellement à son être. Dans un de ces 
entretiens familiers où le caractère de l'homme 
le plus dissimulé perce, un mot lui échappe, et 
ce mot est un aveu que la nature l'avait fait pour 
être un tyran; qu'on doit tous les actes oppres- 
sifs de son règne à sa monstrueuse organisa- 
tion. Sa maiiv de fer, dit -il énergiquement, 



DE GOHIER. 3o3 

NE TENAIT POINT A SON BRAS, MAIS A SA TETE ! ! 

J'ai été gâté , il faut en convenir , dit-il dans un 
autre moment... Les circonstances et ma force 
ont été telles que , dès que j'ai eu le commande- 
ment, je n'ai plus reconnu ni maîtres ni lois. 

Malheureuse France ! voilà l'homme qui t'a gou- 
vernée , et qui a eu la prétention d'inspirer en- 
core des regrets; non pas à la vérité aux Français , 
dont il a trompé l'espoir , mais aux Françaises , 
qui , ne connaissant point ses grands desseins, se 
tenaient éloignées de sa cour! Son projet n'était 
rien moins que d'implanter l'aristocratie française 
sur tous les trônes de l'Europe. « Le faubourg 
Saint-Germain, dit-il , a plus perdu en moi qu'il 
» ne pense! Il fut un temps où tous les souverains 
» désiraient s'allier à moi ; ceux qui étaient à ma- 
» rier ne demandaient pas mieux que de recevoir 
»une femme de ma main, si je l'adoptais pour 
» ma fille; j'eus un moment l'idée de transplanter 
»nos belles tiges françaises 3 ces ornements de 
» notre histoire, sur tous les territoires étrangers; 
» mais encore fallait-il les avoir sous ma main , à 
»ma dévotion... Or elles s'y sont constamment 
«refusées. » 

Nos superbes tiges historiques , loin de s'enor- 
gueillir de la haute fortune qu'elles n'auraient pu 
se procurer que par l'adoption de Bonaparte , en 



3o4 MÉMOIRES 

seront sans doute moins fières qu'humiliées, lors- 
que le captif de Sainte-Héiène vient lui-même 
nous apprendre qu'une de nos plus belles tiges 
plébéiennes n'a pas eu besoin de se faire napoléo- 
niser , n'a dû qu'à ses charmes l'offre de la main 
d'un prince qu'elle n'a pas daigné accepter \ 

§ 59- 

BONAPARTE SUR CEUX QUI ÉCRIRONT SON HISTOIRE. 

Pour désarmer tous les écrivains qui seraient 
tentés d'écrire contre lui, Bonaparte affecte une 
confiance dédaigneuse qu'il n'avait pas au fond 
de l'âme. « Je redoute peu, dit-il, d'être la vic- 
time des écrivains qui déclament contre moi et 
dont je suis destiné à être la pâture, ils mordront 

1 Un prince de Prusse s'étant trouvé avec madame Réca- 
mier, qui était auprès de madame de Staël, son amie, à 
Coppet, fut tellement épris de ses charmes, qu'il résolut 
de l'épouser. Rappelé à Berlin , l'absence n'altéra pas les 
sentiments du prince ; mais , soit préjugé catholique contre 
le divorce, soit générosité naturelle, dit le Mémorial, ma- 
dame Récamier se refusa constamment à cette élévation 
inattendue. Voyez tom. VII, pag. 257 et 258 , où se trouve 
un juste éloge de la beauté de madame Récamier, et de sa 
bonne réputation, à laquelle elle ajoute plus de prix en- 
core. 



DE GOHIER. 3o5 

sur du granit. . . Si le grand Frédéric, ou tout 
autre de sa trempe, ajoute-t-il , se mettait à écrire 
contre moi , ce serait autre chose ; il serait temps 
alors de commencer à m'émouvoir peut-être. 
Mais quant à tous les autres , quelque esprit 
qu'ils y mettent , ils ne tireront jamais qu'à pou- 
dre. Je survivrai, et quand ils voudront être beaux, 
ils me vanteront!... 

Allons, messieurs les romanciers historiques, 
faites-vous beaux!!! adulez au lieu d'instruire. 
Vantez Napoléon; rampez sous sa renommée, 
comme on a rampé autour de son trône; écrivez 
sa vie comme si vous étiez dans les anticham- 
bres de l'empereur et sous les yeux du maître : 
mais pressez-vous. Quoi qu'en dise Bonaparte, le 
temps des prestiges n'est pas d'éternelle durée : 
il passera avec les hommes intéressés à nous 
éblouir , à entretenir le sommeil léthargique de 
la servitude... Vous, historiens fidèles , qui écri- 
vez pour l'immortalité , qui voulez être utiles aux 
peuples comme aux rois , ne flattez ni ne calom- 
niez... Dites courageusement la vérité; gouver- 
nants et gouvernés ont un égal besoin de l'enten- 
dre : elle ne blessera que leurs ennemis. Ne 
craignez point que le burin de l'histoire se brise 
sur le granit factice dont le despote voudrait 
vous effrayer. 

II. 20 



3o6 MÉMOIRES 

Bonaparte n'attend pas que ses historiens, em- 
pressés de se faire beaux, aient fait entendre le 
concert de louanges qu'il leur prescrit. Il em- 
bouche le premier la trompette pour qu'ils 
sachent mieux le ton sur lequel ils doivent chan- 
ter. « Leur tâche sera aisée , dit-il ; tes faits parlent, 
» ils brillent comme le soleil. . . J'ai reculé les limites 
» de la gloire % j'ai ennobli les peuples et raffermi 
» les rois ; dès aujourd'hui je pourrais me présen- 
» ter avec fierté devant le tribunal le plus sévère, 

1 Voilà quelles limites le chef d'une nation vraiment libre 
trace à la gloire. 

« Des batailles , des victoires et des conquêtes hors de 
» leur seul but justifiable , la justice et la paix , ne sont pas 
»de la gloire, mais le triomphe de la fraude et de l'usur- 
» pation. Quelle fut la gloire d'Alexandre et de César ? un 
» éclair semblable à ces flammes pales, livides et horribles, 
«dépeintes par Milton, et qui parfois éclairèrent subite- 
»ment la vaste* et sombre étendue des enfers. 

» Quelle est différente la gloire de "Washington et de ses 
» fidèles compagnons ! Excités non par l'ambition des con- 
» quêtes, mais uniquement par l'amour ardent de leur pa- 
rt trie et par la philanthropie la plus pure, ils persistèrent 
«avec une invincible constance à défendre leur pays, ses 
» lois fondamentales, ses droits naturels et ses libertés na- 
tionales contre la violence impie et féroce de la tyrannie 
»et de l'usurpation. » ( Extrait du discours de V ex-prési- 
dent des Etats-Unis John-Adam aux élèves de l'école 
militaire. ) 



DE GOHIER. 3o 7 

» et, en avançant dans la postérité, ma mémoire 
» gagnera beaucoup. A une grande distance on 
» me verra sous un jour plus favorable : j'y paraî- 
» trai débarrassé de mille encombrements ; on me 
» jugera dans les grandes vues et non dans les 
» petits détails ; on planera sur les grandes karmo- 
» nies , les irrégularités demeureront inaperçues. 

» Sur quoi pourrait-on m'attaquer, qu'un his- 
» torien ne puisse me défendre ? Serait-ce mes in- 
» tentions ? mais il est un fond pour m'absoudre. . . 
» Mon despotisme? mais il démontrera que la dic- 
tature était de toute nécessité. Dira-t-on que j'ai 
» gêné la liberté ? mais il prouvera que la licence , 
» l'anarchie , les grands désordres étaient encore 
» au seuil de la porte. M'accusera-t-on d'avoir 
«trop aimé la guerre? mais il montrera que j'ai 
» toujours été attaqué. D'avoir voulu la monar- 
» chie universelle? mais il fera voir qu'elle n'a été 
»que l'œuvre fortuite des circonstances; que ce 
» furent nos ennemis eux-mêmes qui m'y condui- 
«sirent pas à pas. Enfin, sera-ce mon ambition? 
»oh! sans doute, il m'en trouvera et beaucoup, 
» mais de la plus grande et de la plus haute qui fut 
» peut-être jamais ; celle d'établir , de consacrer 
» enfin l'empire de la raison , et le plein exercice, 
» l'entière jouissance de toutes les facultés hu- 
» maines! et l'histoire peut-être se trouvera réduite 

20. 



3o8 MÉMOIRES 

Ȉ devoir regretter qu'une telle ambition n'ait 
»pas été accomplie, satisfaite. » Tom. III, pages 
242 et 2/|3. 

Et c'est le despote qui n'a régné que pour as- 
servir , pour abâtardir la raison humaine, qui 
prétend n'avoir vécu que pour en relever et éter- 
niser l'empire! C'est l'ennemi de la liberté de la 
presse , le tyran de la pensée, qui a l'ambition de 
figurer dans l'histoire comme celui qui n'aspirait 
qu'à nous rendre la pleine et entière jouissance 
de tous nos droits , de toutes nos facultés ! 

Lorsque Bonaparte se présente avec cette pré- 
somption devant la postérité, comment parle- 
t il des hommes et des ouvrages dont la France 
est fière? Si l'on connaissait moins la candide 
franchise de Las Cases , si l'on ne savait pas qu'a- 
près avoir recueilli avec un respect religieux tout 
ce qui est sorti de la bouche de Napoléon, il 
s'est fait un devoir rigoureux d'en remplir son 
Mémorial pour l'intérêt de la vérité , qu'un hon- 
nête homme, par des considérations quelcon- 
ques, ne doit jamais sacrifier , on serait tenté de 
demander dans quel esprit a pu nous être révélée 
la confession du captif de Sainte-Hélène. Ses ju- 
gements hasardés sur tout ce que la France a 



DE GOHIER. 309 

produit de grand étonnent ceux mêmes qui n'en 
sont pas indignés!... Le militaire français lui 
parclonnera-t-il jamais celui qu'il porte de Ca- 
tinat, ce guerrier célèbre à qui son roi pouvait 
également donner le commandement de ses ar- 
mées et le ministère des lois? Les savants, les 
littérateurs, les philosophes, tous les hommes 
instruits peuvent -ils n'être pas scandalisés de 
l'indécence avec laquelle il s'exprime sur les pro- 
ductions immortelles des hommes de génie que 
la France honore et dont elle est honorée à son 
tour? peuvent -ils sans indignation l'entendre 
parler des rapsodies de Fénélon ; dire que Vol- 
taire n a connu ni les hommes ni les grandes pas- 
sions; tourner en dérision l'impression que fait 
sur un cœur vertueux la lecture de la Nouvelle 
Héloïse; soutenir que Jean-Jacques avait chargé 
son sujet y avait peint la frénésie; que le plus 
doux sentiment de la nature ne consiste que 
dans les sensations de la brute; que Tartufe 
enfin attaque tout à la fois les mœurs et la reli- 
gion • ? 

Bonaparte mériterait bien qu'on lui rapportât 
la leçon qu'il adressait à la marchande d'herbes 

1 Voyez, aux pièces justificatives, les jugements de 
Sainte-Hélène. 



5io MEMOIRES 

qui, au retour de Moscou, lui donnait le sage 
conseil de faire la paix. La bonne , lui dit-il , ven- 
dez vos herbes , et laissez-moi faire mon métier. 
Guerrier trop fameux , pourrait-on lui dire , en- 
tretenez-nous de vos brillantes campagnes , en 
rendant toutefois une justice plus éclatante aux 
fondateurs de votre gloire : continuez à endoc- 
triner les peuples malheureux qui croient avoir 
besoin de s'exercer à s'e-ntre-détruire ; mais laissez 
Fénélon , Voltaire, Rousseau, Molière et tous 
les auteurs illustres , chez lesquels vous ne trou- 
verez point de pâture à votre mauvais génie, 
qui n'offrent ni préceptes ni excuses à la tyran- 
nie. Ne parlez ni littérature ni sentiment : cédez 
la parole à ceux qui savent juger et sentir. 

§ 4i- 

Persuadés que Bonaparte s'honorait d'être 
Français , ses amis verront-ils avec plaisir , dans 
le Mémorial, non seulement qu'il se targue de 
son origine étrangère , mais qu'il se félicite de lui 
devoir tous ses succès, son couronnement même, 
qu'il n'a obtenu que parceque Rome , en impo- 
sant un des siens à des barbares comme nous, 
voulait être vengée des Gaulois. 

« Il n'y a pas jusqu'à mon origine étrangère , 
»nous dit-il, contre laquelle on a essayé de crier 



DE GOHIER. 3i i 

>en France, qui ne m'ait été bien précieuse. Elle 
»m'a fait regarder comme un compatriote par 
»tous les Italiens; elle a grandement facilité mes 
» succès en Italie. Ces succès une fois obtenus ont 
»fait rechercher partout les circonstances de 
» notre famille , tombée depuis long-temps dans 
» l'obscurité. Elle s'est trouvée, au su de tous les 
» Italiens, avoir joué un grand rôle au milieu 
» d'eux , elle est devenue à leurs yeux et à leurs 
«sentiments une famille italienne; si bien que 
» quand il a été question du mariage de ma sœur 
»Pauline avec le prince Borghèse, il n'y a eu 
» qu'une voix à Rome et en Toscane dans cette 
«famille et tous ses alliés : C'est bien, ont-ils dit, 
» c'est entre nous 3 c'est une de nos familles. » 

Bonaparte oublie en ce moment sa réponse 
à ceux qui dès les premiers moments de son 
élévation voulaient l'entretenir de fabuleuses il- 
lustrations généalogiques. Mais les bons Français 
lui pardonneront plus volontiers d'avoir renonce 
à dater du 18 brumaire, que d'avoir aussi stric- 
tement accompli le vœu ultramontain qui faci- 
lita son intronisation. 

« Plus tard , dit toujours Bonaparte , lorsqu'il 
»a été question du couronnement par le pape, 
Ȉ Paris, cet acte, de la plus haute importance , 
» ainsi que l'ont prouvé les événements , essuya de 



3i2 MÉMOIRES 

» grandes difficultés ; le parti autrichien , dans le 
«conclave, y était violemment opposé; le parti 
«italien l'emporta, en ajoutant aux considéra- 
tions politiques cette petite considération 
» d'amour-propre national : après tout c'est une 

» FAMILLE ITALIENNE QUE NOUS IMPOSONS AUX BAR- 
» BARES POUR LES GOUVERNER ; NOUS SERONS VENGÉS 

«des gaulois.» Mémorial, tom. III, pag. 26^. 

S'il fallait le malheur de la France pour satis- 
faire les ressentiments de la pieuse vengeance 
du sacré collège , on ne dira pas , cette fois , que 
la cour de Rome, en acquiesçant au couronne- 
ment de Napoléon , n'ait pas été infaillible. 

EXPÉDITION DE SAINT-DOMINGUE. 

Bonaparte se reproche sa tentative sur la co- 
lonie de Saint-Domingue lors du consulat, et il a 
bien raison. C'était une grande faute , dit-il, que 
d'avoir voulu la soumettre par la force; je devais 
me contenter de la gouverner par l'intermédiaire de 
Toussaint. 

Oui, sans doute; et c'était précisément ce qui 
avait été arrêté par le directoire, qui déjà avait 
nommé ses commissaires. 

Le captif de Sainte-Hélène avait, ajoute-t-il, 



DE GOHIER. 3i5 

d'autant plus à se reprocher cette faute, quelle 
était contre son inclination , quil n'avait fait que 
céder à l'opinion de ses conseillers , de ses minis- 
tres. Est-ce aussi à ses conseillers, à ses minis- 
tres, et contre son inclination, qu'il faut attri- 
buer l'atroce conduite envers ce malheureux 
Toussaint -Louverture, par l'intermédiaire du- 
quel il eût dû gouverner, et qui, traîtreusement 
enlevé de la colonie que son courage avait con- 
servée à la France , a expié dans une des bastilles 
impériales le crime d'avoir aimé et défendu la 
liberté de son pays?... 

« L' empereur , nous dit Las Cases, pensait que 
» les Bourbons réussiraient à soumettre Saint-Do- 
»mingue, s'ils employaient la force.» Espérons 
que le gouvernement n'entreprendra point d'en 
faire l'essai; qu'il n'écoutera pas plus cette per- 
fide insinuation que l'empereur de Russie ne 
suivra l'itinéraire qui doit lui assurer l'invasion 
de l'Europe. 

§ 43. 

Bonaparte est tellement inconsidéré, que , dans 
les reproches qu'il adresse à ses ennemis , il s'ac- 
cuse lui-même. Oubliant qu'au 1 9 brumaire il fit 
attester , il attesta défausses démissions au conseil 
des anciens, il dénonce l'impudence de Castle- 



5i4 MÉMOIRES 

reagh, qui a produit des actes faux au parlement. 
Il fait un crime à ce même Castlereagh d'avoir 
abandonné, sacrifié la république de Venise à 
l'Autriche, tandis que c'est lui qui le premier 
l'a livrée aux Autrichiens, par son traité de Campo- 
Formio. 

Son système à Sain te-Hélène, comme dans toutes 
les circonstances de sa vie, est d'accuser lorsqu'il 
a besoin de se justifier; de reporter aux autres 
ce qu'il aurait dû faire et n'a pas fait. Personne 
n'a eu plus belle occasion de rendre une patrie 
aux braves Polonais, personne n'y était plus 
obligé, plus intéressé que lui; il le devait et 
à l'engagement qu'une juste reconnaissance lui 
avait imposé, et à sa propre conservation. L'Eu- 
rope et l 3 Angleterre surtout regretteront , dit-il, 
de n avoir pas relevé le royaume de la Pologne in- 
dépendant de la Russie . et d'en avoir fait à Vienne 
une province russe. 

Lorsque les suites de son excursion en Russie 
auraient dû l'humilier, il nous parle avec une sorte 
de complaisance de la situation admirable de ce 
vaste empire contre te reste de l'Europe ; de l'im- 
mensité de sa masse d'invasion; des armées qu'elle 
peut mettre sur pied; de l'impossibilité de l'atta- 
quer avec succès; de la facilité au contraire avec 
laquelle elle peut aborder en Europe et l'envahir. 



DE GOHIER. 5i5 

Mais si ces observations accusatrices annon- 
cent combien Bonaparte est irréfléchi, l'appel 
odieux qui les termine prouve combien il est 
perfide. 

C'était avant de passer le Niémen, avant son 
échauffourée à Moscou, qu'il devait se pénétrer 
de cette redoutable situation de la Russie contre 
le reste de l'Europe. La première carte lui eût 
appris, s'il ignorait à cette époque, ce qu'il a la 
prétention de nous apprendre aujourd'hui , que 
cette puissance , assise sous le pôle , est adossée à des 
glaces éternelles , qui au besoin la rendent inabor- 
dable ; quelle nest attaquable que trois ou quatre 
mois , ou un quart de Vannée, tandis quelle a 
V année tout entière ou les douze mois contre nous: 
et nos malheurs, mieux que ses colloques, nous 
ont acquis la certitude quelle n'offre aux assail- 
lants que les rigueurs , les souffrances , les priva- 
tions d'un sol désert, d'une nature morte ou en- 
gourdie, tandis que ses peuples ne s' élancent qu'avec 
attrait vers les délices de notre midi. Mais, après 
nous en avoir fait si affreusement subir l'épreuve, 
qu'a-t-il besoin de venir de nouveau nous effrayer 
de ces immenses peuplades dont le dénuement et 
le vagabondage sont l'état naturel, et qu'on ne 
saurait attaquer sur aucun point; qui débordent 
impunément sur nous , inondant tout si elles triom- 



3i6 MEMOIRES 

plient ; ou se retirant au milieu des glaces , au sein 
de la désolation, de la mort, devenues leurs réserves^, 
si elles sont défaites : le tout avec la faculté de repa- 
raître si le cas le requiert? 

Ne pouvant réparer les maux qu'il nous a faits, 
veut-il du moins nous indiquer les moyens de 
nous défendre contre ceux qui nous menace- 
raient, contre la tentative audacieuse d'une nou- 
velle irruption de ces terribles Cosaques? Non, 
c'est à une invasion totale de l'Europe qu'il veut 
nous préparer. « Dans la nouvelle composition 
«politique de l'Europe, dit-il, le sort de cette 
» partie du monde ne tient plus qu'à la capacité , 
» aux dispositions d'un seul homme; qu'il se 
» trouve un empereur de Russie vaillant , impé- 
» tueux , capable , en un mot un czar qui ait de 
»la barbe au menton (ce qu'il exprimait, du 
«reste, beaucoup plus énergiquement) .. ., et 
» l'europe est a lui ! » 

Il fait plus, il s'établit son cicérone; lui fait 
envahir Berlin , Vienne , toute l'Allemagne ; et le 
conduit par journées d'étape jusqu'en France 1 . 

1 « Il peut commencer ses opérations sur le sol allemand 
même, à cent lieues des deux capitales, Berlin et Vienne, 
dont les souverains sont les seuls obstacles. Il enlève l'al- 
liance de l'un par la force, et, avec son concours, abat l'au- 
tre d'un revers ; et dès cet instant il est au cœur de l'Aile- 



DE GOHIER. 017 

Que ce prophète de malheurs , ô mes conci- 
toyens, ne vous fasse pas trembler! si jamais sur 
un terrain volcanisé la tourmente politique ou- 
vrait, par une explosion subite, de nouveaux cra- 
tères aux révolutions; si l'empereur de Russie était 
obligé de se mettre à la tète des peuples innom- 
brables qu'il gouverne , et de mettre en mouve- 
ment cette masse énorme dont on cherche à nous 
effrayer, l'habile diplomate dont les conseils, sui- 
vant le captif de Sainte-Hélène, ont décidé des 
destinées de la France et de l'Europe, en faisant 
marcher les coalisés sur Paris, Pozzo di Borgo, 
dont la haute fortune n'a pas dû lui faire tout-à- 
fait oublier qu'il est né Français , qu'il a eu, ainsi 
que moi , l'honneur de siéger au rang des législa- 
teurs de la France; Pozzo di Borgo ne trahirait 
point les intérêts du pays qui l'a vu naître, pour 
exposer la gloire du souverain qui l'honore de sa 

magne, au milieu des princes du second ordre, dont la 
plupart sont ses parents, ou attendent tout de lui. Aube- 
soin , si le cas le requiert, il jette en passant , par-dessus 
les Alpes, quelques tisons enflammés sur le sol italien, 
tout prêt pour l'explosion, et marche triomphant vers la 
France , dont il se proclame de nouveau le libérateur. As- 
surément, continue-t-il, moi, dans une telle situation, 
j'arriverais à Calais à temps fixe et -par journées d'étape, 
et je m'y trouverais le maître et l'arbitre de l'Europe.» 
Mémorial, tom. VII, p. 112 et 1 15. 



5i8 MÉMOIRES 

confiance. « Gardez-vous bien , dirait-il à Alexan- 
dre , de vous laisser surprendre par les insinua- 
tions d'un fallacieux ennemi. Si jamais la France 
se trouvait menacée d'une nouvelle invasion , la 
nation entière serait debout, et un million de 
braves vous rappelleraient Zurich et Castrium. 
Si le besoin de conquérir anime vos nombreuses 
peuplades , ce ne sont point les échos de Sainte- 
Hélène, c'est la voix qui sort de la tombe de Ca- 
therine qu'il faut écouter. » 

§ 44- 



DES BONAPARTISTES ET QUELS SONT-ILS?... 

« Le bonapartisme , nous dit M. Guizot , sera 
» toujours un obstacle à l'établissement d'un 
» gouvernement constitutionnel. » 

Existerait-il donc en France des bonapartistes , 
dans le sens de M. Guizot ? et quels seraient-ils? 

Certes , on n'accusera pas de bonapartisme ces 
Mémoires, dirigés contre le despotisme de Bona- 
parte: j'ai donc le droit d'invoquer ici l'attention 
de tout lecteur sur une question qui intéresse 
plus qu'on ne pense l'ordre social, trop souvent 
troublé par l'esprit de parti, toujours prodigue 
de qualifications destinées à devenir un titre 
de proscription. 



DE GOHIER. 3ic) 

Les hommes les plus célèbres ne sont pas tou- 
jours ceux dont la patrie a eu le plus à se louer ; 
mais, de ce qu'un grand guerrier aura été un 
mauvais citoyen, s'ensuit il que les victoires qui 
honorent , autant que lui , ses compagnons d'ar- 
mes doivent être frappées d'un éternel oubli? 
Non, sans doute. 

Les artistes qui, au lieu de se traîner à la suite 
de Le Sueur, pour arracher quelque moine obs- 
cur du cloître où il s'est enseveli , consacrent 
leur pinceau, leur ciseau, leur burin, à transmet- 
tre à la postérité les hauts faits de nos braves ; 
tout ce qui honore la patrie et tout ce qui la fait 
respecter, ne sont point des bonapartistes, ce 
sont des Français, des Français qui, en immorta- 
lisant leur pays , s'immortalisent eux-mêmes. 

Dans les citoyens qui s'arrachent leurs ouvra- 
ges, qui les paient au poids de l'or, et ne les 
achètent pas encore ce qu'ils valent; qui en or- 
nent leurs salons , qui les présentent à l'admira- 
tion des étrangers comme leurs plus précieuses 
propriétés, je reconnais les amis des arts , des 
hommes au niveau de leur siècle , et au nombre 
desquels on aime à rencontrer un prince fran- 
çais : je ne vois point de bonapartistes. 

Quoique Bonaparte ait fait le malheur de la 
France et désolé toute l'Europe, le pinceau, le ci- 



320 MEMOIRES 

seau, le burin, tous les arts se sont à l'envi disputé 
les traits de cet homme extraordinaire. D'insensés 
Vandales seuls entreprendraient de faire dispa- 
raître ces chefs-d'œuvre, et ne réussiraient pas; 
ils pourraient tout au plus en enrichir l'étran- 
ger. Les hommes si curieux de son image mon- 
nayée , si prompts à remplir leurs coffres de ses 
médailles frappées au type qui consacre son usur- 
pation , ont-ils bien le front de traiter de bonapar- 
tistes les citoyens chez qui se trouvent le buste 
de Bonaparte , les médailles , les gravures qui ne 
retracent son portrait qu'en rappelant nos vic- 
toires?... 

Mais j'entends dire qu'un peintre célèbre a fait 
son apothéose, et que la gravure de ce tableau 
ne peut être exposée aux regards du public !... 
Un marchand d'estampes me la montre en trem- 
blant, et que vois-je?... une pierre tumulaire sur 
laquelle on aperçoit le petit chapeau dont se 
couvrait Bonaparte !... auprès de cette tombe, sur 
un rocher au milieu des mers, quelques Français, 
fidèles au malheur, fondant en larmes; dans un 
lointain resplendissant de gloire, les ombres des 
braves morts en défendant la liberté de leur 
pays, et qui semblent lui dire : c'est ainsi , c'est 

COMME NOUS QUE TU DEVAIS EIINTrL. 

Quelle apothéose!... Ah! loin de la proscrire, 



DE GOHIER. 52i 

loin de la faire couvrir d'un voile, offrez-la à 
tous les regards, et que les sensations qu'elle 
fera éprouver , que les réflexions profondes 
qu'elle doit faire naître, apprennent à tous les 
ennemis de la liberté des peuples ce qui reste 
à celui qui a été le despote le plus puissant, le 
plus absolu de la terre. 

On peut donc avoir en sa possession l'estampe 
de cette terrible apothéose sans être un bona- 
partiste. 

Un grand nombre de nos braves regrettent 
le guerrier qui les a conduits à la victoire ; mais, 
Français avant tout , ils s'indigneraient si on leur 
proposait de servir un nouveau tyran de leur 
patrie. Ce ne sont pas là des bonapartistes dans 
le sens de M. Guizot. 

Il y a bien quelques individus ( en petit nom- 
bre heureusement) voués à la servitude, qui, 
instruments de la tyrannie de Bonaparte, soupi- 
rent en pensant aux avantages que leur assurât 
son gouvernement. Ce ne sont pas même encore 
là de vrais bonapartistes; mais des serviteurs 
hors de place, qui cherchent un maître, qui sont 
prêts à endosser la livrée du premier qui voudra 
magnifiquement récompenser leurs services. 

Souvent les cris séditieux qu'on prend pour 
les indices d'un coupable bonapartisme ne sont 
II. 21 



322 MÉMOIRES 

que les expressions d'une raison troublée par le 
vin , par le malheur , qu'aigrissent de plus en plus 
les poursuites rigoureuses qui les confondent 
avec la manifestation d'un vœu qu'il n'est ni 
raisonnable ni politique de supposer. 

Des insensés qu'exaspérerait la folie d'un gou- 
vernement persécuteur pourraient seuls conce- 
voir le désir de voir arriver sur le trône français 
un enfant que la tyrannie de son père, encore 
plus que son abdication , en a écarté pour tou- 
jours; un nourrisson de Laybac, élevé dans les 
principes du pouvoir absolu, par une famille 
dont la puissance pèse déjà sur tant de peuples, 
mais qui heureusement s'est engagée à nous re- 
fuser un présent si funeste. Quels Français se- 
raient assez ennemis de leur liberté, assez dé- 
gradés pour aller lui demander un maître qu'elle 
ne veut ni ne peut leur accorder ? Non , quelques 
malheurs , quelque catastrophe que puissent 
amener les aveugles ennemis du gouvernement 
constitutionnel , notre malheureuse patrie n'a 
point à craindre d'aussi déplorables destinées. 
Les tyrans sapent les dynasties, mais n'en fon- 
dent point. 

Napoléon lui-même , en annonçant aux Fran- 
çais la naissance de son fils , ne le proclama 
point comme un enfant à qui les destinées de 



DE GOHIER. 523 

la France devaient être confiées. Un roi de Rome 
vous est né! leur dit-il... Un roi de Rome, soit !... 
Que le jeune Napoléon règne, s'il le veut et s'il le 
peut, dans l'ancienne capitale du inonde; qu'il 
dispute au successeur de saint Pierre et ses clefs 
et sa triple couronne: mais qu'il ne songe jamais 
à nous préparer un autre vingt mars; à mettre 
le trouble et la dévastation dans un pays que 
son père a rempli d'autant de calamités que de 
gloire. 

Les seuls bonapartistes dangereux pour le gou- 
vernement sont ceux qui propagent les prin- 
cipes de Bonaparte ; qui s'obstinent à perpétuer 
son odieux régime ; les fauteurs du despotisme 
qui prétendraient que, du fond de sa tombe, Bo- 
naparte continuât de régner sur les Français; qui 
voudraient que l'on gouvernât suivant le bon 
plaisir, au lieu de gouverner suivant les lois. 

Mais , plus éclairé que ceux qui se prétendent 
meilleurs royalistes que le roi , Louis XVIII a sa- 
gement pensé qu'un régime constitutionnel était 
le seul qui convenait à un peuple fait pour la li- 
berté et qui avait trop long-temps gémi sous le 
despotisme. Sachant bien que la solidité d'un 
trône dépend de la base sur laquelle il est assis \ 
il a voulu que le sien reposât sur une charte 
que le prince et le peuple fussent également in- 

21. 



3;>4 MÉMOIRES 

téressés à respecter. Et qu'on ne dise pas avec Bo- 
naparte, qui s'est joué de tous les engagements 
qu'il avait pris avec le peuple français, que la 
charte n est point un contrat avec la nation; qu'en 
l'octroyant, son chef n'a point contracté un lien 
indissoluble avec elle. La charte, devenue base 
fondamentale de la restauration , est la loi de ce- 
lui qui gouverne comme de ceux qui sont gou- 
vernés. Elle doit être d'autant plus à l'abri de 
toute attaque , que le prince de qui elle est libre- 
ment émanée n'aurait pas même, s'il voulait en- 
treprendre de la renverser , le prétexte d'alléguer 
qu'elle lui a été imposée. Attenter à la charte sur 
laquelle , lors de la restauration , le trône de la 
légitimité a été assis, c'est donc vouloir la saper 
elle-même par les bases que sa sagesse a éta- 
blies. Qu'ils seraient imprudents , qu'ils seraient 
coupables ceux qui oseraient porter une main 
sacrilège à cette arche d'alliance qui ne doit 
sortir du sanctuaire des lois que pour être offerte 
au respect des peuples ! 

Qu'on remonte aux premiers instants où les 
Français ont été appelés à l'exercice de leurs 
droits , qu'on parcoure tous les cahiers présentés 
à l'assemblée constituante , qu'on se reporte aux 
intéressantes discussions de celle des notables qui 
l'avait précédée , et l'on verra que les principales 



DE GOHIER. 325 

demandes formées à ces époques se sont réfugiées 
dans la charte. Elle a consacré ainsi les premiers 
vœux des Français , capables de tout supporter , 
excepté le joug du pouvoir absolu que nous avait 
imposé la tyrannie de l'usurpateur. 

Ce qui doit rassurer contre les entreprises des bo- 
napartistes politiques, et les contenir, dans quel- 
que rang qu'ils se trouvent , c'est le respect que , 
dans plus d'une circonstance, l'héritier du trône 
a manifesté pour nos institutions , pour les lois 
qui seules doivent nous régir, sa recommandation 
solennelle d'en maintenir les principes. Et ces pa- 
roles remarquables, qui ont retenti dans toute la 
France, ne s'adressent pas aux seuls hommes 
chargés de présider à l'enseignement de la jeu- 
nesse française. La catastrophe qui a terminé le 
despotisme de Bonaparte a d'ailleurs assez fait 
sentir la nécessité d'un gouvernement constitu- 
tionnel qu'aucune faction ne puisse ébranler; a, 
mieux que tous les discours , prouvé que, si les 
destinées des peuples sont dans les mains de 
ceux qui les gouvernent, la stabilité d'un troue 
repose sur l'intérêt qu'ont les peuples à le sou- 
tenir. 



526 MEMOIRES 

§ 45. 

LES DEUX CONSPIRATIONS. 

Est-il vrai qu'il y ait eu parmi les cinq mem- 
bres du directoire exécutif deux traîtres ; que le 
gouvernement directorial se soit trouvé placé 
entre deux conspirations également redoutables; 
que, tandis que Sieyes mettait la république à 
l'encan, Barras, décidé à se vendre , concluait 
son marché, acceptait des propositions prépa- 
rées de longue main ? 

Si l'on écoute les hommes aussi ennemis du 
pouvoir qu'il a exercé que de sa personne; si l'on 
consulte une fouie de pamphlets et de biogra- 
phies qui s'en rendent l'écho, l'époque où ce 
directeur devait arborer l'étendard royal était 
fixée ; le jour où la conspiration devait éclater 
était convenu : et si elle a échoué, c'est parceque 
celle de Sieyes l'a prévenue. 

La conspiration de Barras , qu'elle ait ou non 
existé, n'a été suivie d'aucune exécution. Celle 
de Sieyes est attestée par les désastres de la France 
et le bouleversement de toute l'Europe. La tra- 
hison du prêtre est constante, elle ne peut être ré- 
voquée en doute; et l'intérêt qu'ont ses complices 
à jeter un voile sur son odieuse conduite, à la 



DE GOHIER. 027 

présenter comme l'effet naturel et nécessaire de 
la position où se trouvait la république , doit 
nous mettre en garde contre les projets contre- 
révolutionnaires imputés à Barras. Si Bonaparte 
et Sieyes n'eussent pas fait le 1 8 brumaire , nous 
disent-ils , la mine sur laquelle vous avait placé 
Barras eût fait explosion , et vous eussiez été en- 
sevelis sous les ruines d'un édifice qui s'écrou- 
lait de toutes parts et que vous n'étiez pas en 
état de soutenir. 

Voyons sur quoi se fondent ces allégations. 

Sans avoir encore pris la plume sur des faits dont 
il a seul s dit-il , acquis le droit de faire connaître 
la vérité 3 Barras , dans une lettre du 20 juin 1819, 
adressée à ses concitoyens , invoque le témoi- 
gnage de ses anciens collègues sur sa conduite 
au directoire dans la circonstance où sa fidélité 
fut mise à l'épreuve. 

Toujours prêt à rendre hommage à la vérité , 
je répondrai sans hésiter à l'appel. 

c Une proposition venue des pays étrangers fut 
» dans les temps apportée à l'un des membres du 
«directoire, porte cette lettre; à l'instant même 
» tout le directoire en eut connaissance. Si le témoi- 
»gnage unanime de tous mes anciens collègues 
» qui vivent encore , continue Barras , ne suffi- 
» sait pas sur ce fait historique , les archives du 



528 MÉMOIRES 

» directoire , comme celles des ministres , feraie n t 
» foi que tout ce qui a pu avoir lieu en consé- 
» quence de cette proposition n'a existé que par 
» délibérations spéciales du directoire portées en 
» ses registres secrets. » 

Le membre du directoire à qui la proposition 
dont il s'agit fut faite est le directeur Barras. 
L'étranger qui la lui fit parvenir est le fameux 
Fauche-Borel, ce conspirateur tout à la fois si 
actif et si malheureux. Tout ce que Barras dé- 
clare à ses concitoyens est la pure vérité. Mais 
les personnes qui veulent absolument que Barras 
ait favorablement écouté l'infatigable artisan de 
conspirations se prévalent même de la révéla- 
tion faite au directoire, pour renforcer les soup- 
çons qu'on se plaît à propager contre lui. A quelle 
époque , disent-elles , Barras a-t-il fait part à ses 
collègues des propositions qui lui étaient faites 
par l'émissaire dont il n'ose pas même pronon- 
cer le nom dans sa lettre? Ce n'est qu'après le 
3o prairial an 7, quelque temps avant le 18 bru- 
maire an 8; et dès l'an 5 , quelques jours même 
après le 18 fructidor, Barras était en relation 
d'intrigues avec l'entremetteur suisse. N'est - il 
pas évident qu'une déclaration si tardive n'avait 
d'autre objet que d'assurer sa marche contre-révo- 
lutionnaire; de lui faciliter les moyens de pour» 



DE GOHIER. 029 

suivre l'exécution du pacte qui lui garantissait 
fortune et tranquillité; de le mettre à l'abri de 
toutes poursuites ultérieures , si le succès ne ré- 
pondait pas à son attente? 

Lisez Fauche-Borel. 

Le Précis historique des différentes missions 
dans lesquelles Louis Fauche-Borel a été em- 
ployé est devenu extrêmement rare. La première 
édition a totalement disparu , et c'est avec une 
peine extrême que j'ai pu me procurer la com- 
munication de l'édition imprimée à Bruxelles en 
1816. 

J'ouvre le livre fatal qui doit m'apprendre que 
Sieyes avait un collègue aussi contre-révolution- 
naire que lui ; que la république était également 
trahie par Barras ; et , avec autant de douleur que 
de surprise, j'y trouve une relation épouvantable 
de tout ce qui peut établir la preuve d'une conspi- 
ration : correspondances avec l'étranger; offres 
faites et acceptées; dépôt exigé et consenti du prix 
destiné à l'homme revêtu du pouvoir; règlement 
des sommes à distribuer entre ses agents secondai- 
res ; garantie des puissances invoquée et obte- 
nue ; enfin , passe-port sous le nom de Borelly , 
que Barras , quelques jours après le 1 8 fructidor , 
fait remettre à Fauche-Borel , pour preuve de ses 
dispositions franches et loyales ,, et qui constate 



33o MÉMOIRES 

en même temps l'époque à laquelle remontent 
les manœuvres des conspirateurs. 

Je poursuis , avec autant de dégoût que de 
déplaisir , les détails circonstanciés de la con- 
spiration, et j'ai lieu de m'applaudir de n'avoir 
pas cédé à l'impatience que me causaient ces in- 
sipides rapsodies: enfin, tout-à-coup l'échafau- 
dage disparaît , et la grande conspiration de 
Barras se réduit définitivement à une intrigue 
subalterne entre son secrétaire et les hommes 
de Fauche-Borel , qui le trompent ou sont eux- 
mêmes trompés. Dans le dernier chapitre de ses 
relations contre-révolutionnaires , Fauche-Borel 
nous apprend qu'il n'a pu échapper au sort com- 
mun de tous ces grands messagers de conspira- 
tions , et confesse qu'il a été complètement mys- 
tifié. 

« J'avais écrit ( page 18 ), nous dit-il > que le 
passe-port que je reçus sous le nom de Borelly, trois 
jours après le 18 fructidor , pour sortir de Paris , 
avait été délivré par le directeur Barras^ ainsi que 
Monnier me l'avait annoncé , mais je me suis as- 
suré depuis que ce passe-port venait seulement de 
son secrétaire , et que le directeur Barras ne me con- 
naissait alors que par des rapports de police exté- 
rieure et par le zèle persévérant que j'avais montré 
pour la cause du roi* 



DE GOHIER. 55i 

- nje me suis aussi convaincu que M. de Barras 
n'avait aucune connaissance de la négociation en- 
tamée par Monnier, de laquelle il est fait mention 
à la page 25. » 

Si l'on reparle encore des relations de Barras « 
avec Fauche-Borel , si on continue d'accuser cet 
ex - directeur d'avoir conspiré avec lui , Barras 
peut donc dire à son tour : Lisez Fauche-Borel. 

Je m'estimerais heureux si je pouvais terminer 
ici ma note sur Barras. J'ai fait tout ce qui dé- 
pendait de moi pour en obtenir une explication 
franche qui me fournît les moyens de dissiper 
moi-même les nuages répandus sur sa conduite 
politique, dans les derniers mois du directoire ; 
mais les faits sur lesquels j'aurais désiré des éclair- 
cissements lui ont sans doute paru de la nature 
de ceux sur lesquels lui seul a le droit de s'expli- 
quer. 

Qu'il s'explique donc aujourd'hui, et nous dise 
par quels motifs, connaissant aussi bien que moi 
Sieyes , il a pu se réunir à lui pour désorganiser 
le ministère formé après le 3o prairial, et qui ne 
déplaisait au traître que parcequ'il s'y trouvait 
des hommes sur le zèle et la fidélité desquels nous 
pouvions compter. Qu'il nous fasse également 
connaître ce qui a pu le déterminer à se prêter à 
tous les changements que Sieyes a voulus; à nous 



33a MÉMOIRES 

priver ainsi de nos plus puissants défenseurs , en 
s associant à ses défiances , qu'il ne pouvait par- 
tager. 

Pénétré comme nous de tous les maux, de tous 
les bouleversements que la présence de Sieyes au 
directoire devait définitivement entraîner, ne 
laissait-il un libre cours à sa marche contre-ré- 
volutionnaire que pour qu'il se démasquât plus 
promptement lui-même; et, comme quelques an- 
técédents pourraient assez le faire croire , espé- 
rait-il ainsi se procurer un plus sûr moyen de 
nous en délivrer ? Si tel était son dessein , il est 
fâcheux qu'au 18 brumaire il n'ait pas déployé 
avec nous toute sa force pour l'exécuter. 

De tous les directeurs , Barras était celui sur 
lequel, pendant long - temps , les républicains 
avaient le plus compté; et lorsque le moment de 
justifier leur confiance fut arrivé, je ne doutai 
pas moi-même qu'il ne s'en montrât digne. Je ne 
m'attendais pas que la résolution qu'il me té- 
moigna, au moment où je lui annonçai les évé- 
nements dont nous étions menacés , eût jamais 
été suivie d'une défection qu'on ne peut qualifier 
d'expressions trop accablantes si elle a été bien 
volontaire... Que Barras s'empresse donc de nous 
faire connaître par quels moyens on est parvenu 
à lui faire abandonner sa première résolution , à 



DE GOHIER. 333 

lui faire oublier en même temps la parole qu'il 
m'avait donnée, et qui, j'ose le dire, était d'accord 
avec le plus sacré de ses devoirs. Lorsqu'à l'épo- 
que de sa fatale lettre , il a déclaré que les périls 
de la liberté étaient surmontés , il ne parlera pas 
sans doute le langage de ceux qui l'ont détruite ; 
lorsque la république était partout triomphante, 
il ne dira pas qu'il fallait lui substituer un autre 
gouvernement; qu'il fallait un 18 brumaire, lors- 
qu'il est reconnu aujourd'hui que l'audacieuse 
entreprise de Bonaparte n'a tenu qu'à un fil ; à 
un fil qu'a noué par sa défection le directeur dé- 
missionnaire , lorsqu'il devait se réunir à nous 
pour le rompre. 

§ 46. 

CONCLUSION. 

La tâche que l'honneur m'a imposée était au- 
dessus de mes forces ; et , à mon âge, il a fallu mon 
courage pour l'entreprendre. Ces Mémoires dé- 
plairont aux admirateurs de tout ce qu'a fait Bo- 
naparte ; ils ne satisferont pas les furieux qui le 
dénigrent au lieu de le juger ! Et peut-être , ce qui 
me toucherait davantage, affligeront-ils les bra- 
ves qui le pleurent ! ! ! 

Mais tous les amis de la liberté, tous les 



354 MÉMOIRES 

Français, verront que c'est plus à la doctrine 
de Bonaparte, aux funestes principes qu'il a 
consacrés , aux déplorables effets qu'ils ont pro- 
duits, qu'à sa personne, que j'en veux. 

Si j'ai quelques reproches à me faire , c'est d'a- 
voir moi-même, dans les plus belles époques de sa 
gloire, trop partagé l'enthousiasme qui a fini par 
égarer tant de Français. Pendant sa campagne 
d'Egypte, personne n'a plus montré que moi d'at- 
tachement à sa famille. Celle qui s'unit à sa for- 
tune, dont elle a été le premier échelon, celle que 
sa folle ambition a fait descendre du trône, sans 
qu'elle ait cessé de régner sur le cœur des Fran- 
çais, Joséphine, pendant son absence, n'eut pas 
de maison qui lui fût plus dévouée que la mienne ; 
et jamais elle ne l'oublia. 

C'est elle qui, environ deux ans après le 1 8 bru- 
maire, me fit sortir de ma retraite, et me fit nom- 
mer consul général de France en Hollande, mis- 
sion qui me mit en relation avec le peuple chez 
lequel la dignité de l'homme est la première , je 
pourrais dire la seule qui se fasse particulière- 
ment remarquer *. 

Je ne dirai pas, comme tant d'autres, que j'ai 

' Les richesses que produit le commerce ne créent 
point d'insolents parvenus. C'est dans des institutions phil- 



DE GOHIER. 535 

servi le gouvernement de Napoléon pour le tra- 
hir. J'ai fait, ainsi que je le devais, tout ce 
que mon zèle me permettait pour le faire res- 
pecter. 

Étranger à son administration intérieure, dont 

anthropiques, dans des établissements populaires, dans des 
monuments élevés pour être le refuge de l'innocence , de 
la vieillesse et du malheur, que cette nation sage met tout 
son faste, le seul digne d'un peuple libre. 

Si je puis encore dérober quelque temps à ma tombe, 
je n'y descendrai point sans avoir rassemblé et mis au 
jour les mémoires que l'accueil que j'ai reçu de ce bon 
peuple me fait un devoir de publier. 

Ce fut en messidor an 10 que M me Bonaparte ménagea 
une entrevue où le premier consul déclara à l'ex-prési- 
dent du directoire exécutif que sa conduite au 18 brumaire 
ne lui avait inspiré que de l'estime, et lui offrit une place 
dans le gouvernement consulaire, qui était aussi, ajoutâ- 
t-il , un gouvernement républicain. 

Ayant répondu avec franchise que la seule place qui 
convenait à ma position était une mission chez l'étran - 
ger, j'acceptai celle en Hollande, où, pendant dix ans, je 
me flatte d'avoir rendu d'éminents services à la marine 
française et au commerce des deux nations. 

C'est également à mes soins empressés que le gouver- 
nement actuel doit les précieuses antiques qui avaient été 
volées à la bibliothèque nationale par des brigands que je 
fis arrêter à Amsterdam au moment où ils cherchaient à les 
vendre. 



336 MÉMOIRES 

toute la France a long-temps attendu son bon- 
heur , j'ai fait des vœux pour que cet espoir ne 
fût pas trompé; et je ne cesserai de gémir de ce 
que Bonaparte a fait le malheur de la France , 
lorsqu'il pouvait si facilement la rendre heu- 
reuse, comme il a été le fléau de l'Europe, lors- 
qu'il pouvait la régénérer. 

Ce n'est point d'avoir été précipité de la chaise 
curule au 18 brumaire que je regrette, mais d'a- 
voir vu dépouiller la nation de tous ses droits 
par celui à qui , pour faire pardonner son usur- 
pation, il n'a manqué que d'avoir le même atta- 
chement que moi au bonheur et à la liberté de 
mon pays. 

Dans les circonstances critiques où se trouvait 
la république, mes concitoyens, en rendant jus- 
tice à mon patriotisme, n'ont pas su mesurer mes 
forces. Il eût fallu sans doute d'autres talents que 
les miens pour la faire triompher, non seulement 
des puissances étrangères , mais des ennemis bien 
plus dangereux qu'elle recelait dans son sein. Je 
ne savais pas assez discerner ceux que des vues 
ambitieuses ou intéressées avaient introduits dans 
nos rangs, de ceux que de nobles sentiments y 
avaient appelés. Je savais bien que les hommes 
à grand caractère étaient rares, mais je m'étais 
malheureusement persuadé que ceux qui n'étaient 



DE GOHIER. 337 

entrés dans la révolution que pour l'exploiter à 
leur profit étaient plus rares encore. 

Ami constant de la liberté, j'aurais cru ne 
pouvoir, sans une grave injure, douter des sen- 
timents de ceux qui parlaient le même langage 
que moi. Je croyais aux protestations de fidélité, 
aux paroles d'honneur, à la foi des serments. Je 
n'imaginais pas que ceux qui se proclamaient les 
intrépides défenseurs de la cause nationale, les 
républicains par excellence, pouvaient jamais de- 
venir les serviteurs empressés de tous les gou- 
vernements possibles ; que leurs cris de Vive la 
nation , Vive la république, Vive l'empereur, 
Vive le roi, se confondaient dans cette excla- 
mation unique, Vivent tous ceux qui peuvent 
nous donner des places , des cordons et de l'ar- 
gent ! 

Ces caméléons politiques auront de la peine, 
sans doute, à me pardonner d'avoir pris la dé- 
fense d'un gouvernement qui n'a eu ni argent 
ni cordons à leur offrir; peut-être même croi- 
ront-ils avoir droit de se plaindre de ce que je 
n'ai pas affecté un respect stupide pour tous les 
oripeaux dont l'usurpateur les a couverts; de 
n'avoir pas su même assez apprécier les titres 
qu'il leur a prodigués, et qui, par cela même, 
ont perdu tout leur prestige. 

11. 22 



338 MÉMOIRES DE GOHIER. 

J'ai rempli un devoir important, si ce n'est pas 
à ma tranquillité civile et sociale, c'est du moins 
à cette tranquillité de l'homme d'honneur qui , 
après avoir vécu irréprochable, veut mourir avec 
l'estime de ses concitoyens. J'ai été vrai dans ce 
qui me concerne, j'ai été impartial à l'égard d'au- 
trui; j'ai dû, par conséquent, blesser l'amour-pro- 
pre de quelques individus. 

J'atteste que je n'ai cru attaquer que des hom- 
mes qui, courant après le pouvoir, et tourmentés 
du besoin de s'enrichir, ont tout sacrifié à leurs 
passions avides. J'ai pu me tromper: qu'ils me le 
prouvent , et je réparerai mon erreur. Mais que 
ceux qui ne peuvent se faire illusion à eux-mêmes, 
ceux que leur conscience accuse plus haut que 
moi , n'imaginent pas qu'une simple dénégation 
me ferme la bouche ! ! Je n'ai soulevé qu'une par- 
tie du voile: que des imprudents ne me forcent 
pas à le déchirer. 



»••<•*«»«*»• 



NOTES 



ET PIECES JUSTIFICATIVES. 



22. 



NOTES 



ET PIECES JUSTIFICATIVES. 



SOMMAIRE. 

( N° 1. ) Domaine de Crosne. 

( N° 2. ) De quelques écrivains du 18 brumaire. 

( N° 3. ) Les deux premières années du consulat de Bonaparte , 

par Rœderer. 
( N 08 4 et 5. ) Biographie des contemporains. 
( N° 6.) Rapport fait au sénat par Cornudet, le 16 thermidor 

an 10. 
( N° 7. ) Jugements de Sainte-Hélène. 
( N° 8. ) Constitution de l'an 3. 



(N 9 1.) DOMAINE DE CROSNE. 

Toute la France a entendu parler du domaine de 
Crosne et de son équivalent. En voici le titre, tel que 
Sieyes est parvenu à se le procurer , et qui a si heureu- 
sement terminé la carrière de son consulat éphémère. 



34^ MÉMOIRES 

Message des consuls provisoires } Bonaparte et Roger- 
Ducos, à la commission des cinq -cents. 

« Les consuls de la république française s'unissent 
» au vœu unanimement manifesté par les deux com- 
» missions législatives, en vous proposant de décerner 
» au citoyen Sieyes un témoignage éclatant de la re- 
» connaissance nationale. 

» Le citoyen qui , après avoir éclairé les peuples par 
v ses écrits, et honoré la révolution par ses vertus désin- 
» téressées , refusa d'abord la première magistrature , et 
» ne l'accepta ensuite que par le sentiment des dangers 
» dont elle était entourée , est assurément digne de la 
» distinction que vous lui déférerez , et sur laquelle un 
» refus ne lui sera pas permis lorsque les organes de 
» la loi auront parlé. 

» Les consuls de la république, afin d'adhérer à votre 
» désir , et en conformité de la loi du 1 9 brumaire , 
» vous font la proposition nécessaire et formelle de 
» décerner au citoyen Sieyes , à titre de récompense 
« nationale , la propriété de l'un des domaines qui 
» sont à la disposition de l'état. » 

Signé ,' les consuls de la république , 
Bonaparte et Roger-Ducos. 



29 frimaire. 



Pour copie conforme, 
Signé, H.-B. Maret, secrétaire-général. 



DE GOHIER. 343 

Le do frimaire, renvoi du message à la section des 
finances. 

Arnould de la Seine fait le même jour , au nom de 
la section des finances , le rapport suivant : 

« Les consuls Bonaparte et Roger-Ducos , par leur 
» message du 29 frimaire, prennent l'initiative en 
» exprimant les sentiments de reconnaissance dont 
» nous sommes toujours animés , comme la nation 
» française , pour le citoyen Sieyes ; ils vous font la 
» proposition formelle de lui décerner, à titre de ré- 
» compense nationale , la propriété de l'un des do- 
» maines qui sont à la disposition de l'état. 

» Citoyens représentants , sans doute il suffit à la 
» gloire du citoyen Sieyes d'avoir éclairé les peuples 
» par ses écrits , d'avoir honoré la révolution par ses 
» vertus désintéressées , et de s'être soumis au joug de 
» la première magistrature , alors seulement que de 
» grands dangers la rendaient digne de sa grande solli- 
»citude, pour sa u ver de C oubli ou de C outrage le 
» nom français. 

» Sans doute il suffit au bonheur du citoyen Sieyes 
» d'être parvenu , par l'activité de son âme, kreconsti- 
» tuer l'édifice social, de rester environné de l'estime 
» des peuples ses contemporains , et d'avoir encore la 
» félicité des générations successives pour l'objet de 
» ses méditations habituelles. 

» Mais, citoyens représentants , s'il ne manque rien à 
■» la destinée morale de Sieyes , ne nous reste- t-il pas à 
» signaler, par une marque éclatante, notre reconnais- 



344 MÉMOIRES 

» sance pour les travaux de cet excellent citoyen ? La 
» gratitude de la nation n'est-elle pas aussi une in- 
» stitution conservatrice du mécanisme social?... 

» Lorsqu'à travers des siècles d'ignorance et de des- 
» potisme on voit s'élancer à de grandes distances une 
» découverte utile , une conception heureuse, un homme 
» extraordinaire, un consolateur de l'espèce humaine , 
» n'est-il pas du devoir de ceux qui se trouvent alors 
» investis de l'autorité publique , en qui réside l'espé- 
» rance de la nation , de fixer par un signe national 7 
» et , pour ainsi dire , parlant à tous les sens , la mé- 
» moire du phénomène qui doit améliorer la condi- 
» tion des hommes. 

» C'est donc , citoyens représentants , comme un ap- 
» pendice inséparable de l'institution politique , que 
» vous ferez loi au citoyen Sieyes d'accepter un té- 
» moignage spécial de la reconnaissance nationale > 
» dont le gouvernement actuel doit se montrer l'in- 
» terprète. 

» D'après ces considérations 7 votre section des fi- 
» nances vous propose le projet de résolution sui- 
» vant : 

» La commission, considérant quil est instant pour 
» la stabilité de toute constitution politique de donner 
» des témoignages éclatants de gratitude aux citoyens 
» qui ont rendu de grands services à la patrie, prend 
» la résolution suivante : 

9 [j6 domaine national de Crosne, département de 
» Seine-et~Oise, ou tout autre équivalent, est dé- 



DE GOHIER. 345 

» cernéen toute propriété, pleine et entière, au citoyen 

»SlEYES, A TITRE DE RECONNAISSANCE NATIONALE. » 

Le projet est adopté. 

Le premier nivôse , la commission des anciens re- 
çoit et approuve de suite la résolution. 

OBSERVATION. 

Aux motifs exprimés dans la proposition des deux 
consuls provisoires, Bonaparte et Roger-Ducos, et 
dans le projet de la résolution adoptée par les deux 
commissions que l'acte du 1 9 brumaire avait mis à la 
place du corps législatif, qui ne dirait que Sieyes était 
un autre Solon ! mais Solon , loin de trahir la con- 
fiance des Athéniens, loin de livrer la république, 
loin de s'enrichir en lui donnant des lois , se sacrifia 
tout entier à la stabilité de celles qui devaient faire la 
gloire et le bonheur de son pays. Un dévouement su- 
blime, l'effort le plus magnanime, un exil volontaire, 
fut le domaine de Crosne qu'il se réserva 1 . 

» Au reste, Bonaparte reconnaît lui-même l'incapacité de Sieyes 
dans le maniement des affaires publiques. Il convient non seulement 
qu'il n'était pas du tout propre à gouverner, mais qu'il avait porté 
dans le gouvernement consulaire le trouble et l'inquiétude qui l'agi- 
taient au directoire. « Sans être peureux , dit-il , Sieyes avait peur de 
»tout. Ses espions de police troublaient son repos. Au Luxembourg, 
» durant le consulat provisoire, il réveillait souvent Napoléon son collè- 
»gue, et le harcelait avec les trames nouvelles qu'il apprenait à chaque 
» instant de sa police particulière /... Mais a-t-on gagné notre garde? 
«lui disait celui-ci,,. Non,.. Eh bien , allez dormir. » Mémorial, tom. 
IV, page 409. 



346 MÉMOIRES 

Dans ses entretiens sur le rocher de Sainte-Hélène, 
on a vu ce que Bonaparte pensait du désintéresse- 
ment de Sieyes. Peut-on croire qu'il ait pu dire sé- 
rieusement: Sieyes a honoré la révolution par ses ver- 
tus désintéressées ; il faut le contraindre far une loi 
à accepter le prix de sa trahison ? A-t-on pu lui faire un 
mérite d'avoir refusé la première magistrature, et de 
l'avoir acceptée alors seulement que de grands dan- 
gers la, rendaient digne de sa grand§r.sollicitude , lors- 
que ce magistrat infidèle s'est prévalu des circonstances 
pénibles où elle se trouvait pour la trahir, n'est entré 
dans le gouvernement directorial que pour le livrer 
au premier ambitieux qui a voulu s'entendre avec 
lui? 

Quand Bonaparte s'en serait moins clairement ex- 
pliqué avec Roger-Ducos , qui pourrait se méprendre 
sur les motifs qui l'ont déterminé à faire cette propo- 
sition aux commissions législatives? Qui pourrait ne 
pas reconnaître le vœu unique de celui en faveur du- 
quel elle a été faite et le fruit de ses démarches? 

Le discours d'Arnould de la Seine , chargé du 
rapport sur cette proposition , n'est lui-même qu'un 
piquant et ingénieux persiflage ; un esprit aussi juste 
que le sien aurait-il pu dire de bonne foi que la grati- 
tude de la nation envers Sieyes , qui venait de con- 
spirer contre le gouvernement dont il devait être le 
soutien 1 était essentielle à la stabilité de toute insti- 
tution politique, était une institution conservatrice 
du mécanisme social?... Que lui faire une loi d'ac- 



DE GOHIER. 54 7 

cepter le domaine de Crosne, c'était fixer par un signe, 
national, et pour ainsi dire parlant à tous les sens, la 
mémoire du phénomène qui devait améliorer la con- 
dition des hommes ! ! ! 

Une autre récompense nationale, tout aussi mé- 
ritée , fut décernée à Thomas Thomé et à Jean-Bap- 
tiste Poiret , pour leur persuader qu'ils avaient , le 1 9 
brumaire, couvert de leurs corps et de leurs armes 
Bonaparte , et C avaient présenté du poignard des as- 
sassins. Mais la pension de six cents francs qui leur 
fut accordée n'a pas subsisté au-delà du règne de celui 
qui était intéressé à accréditer cette jonglerie. Sieyes , 
plus heureux , a mieux su conserver ses équivalents 
de Crosne. 



(N°2. ) DE QUELQUES ÉCRIVAINS DU l8 BRUMAIRE. 

Le 1 8 brumaire mit en mouvement tous les sens de 
lettres qui habitaient la capitale. La réputation gigan- 
tesque de Bonaparte ne permettait pas de douter que 
cette révolution ne fût suivie d'événements extraor- 
dinaires. Quels seront-ils? C'était à qui le devinerait 
d'avance , et surtout à qui serait assez heureux pour 
le prédire. 

Julien de Paris fut un des premiers à la présenter 
sous des couleurs favorables ; mais , s'il suivit le tor-* 



348 MÉMOIRES 

rent, s'il crut, comme tous les écrivains de cette époque, 
devoir commencer par applaudir au renversement du 
directoire , il ne fut pas des derniers à sentir la diffi- 
culté d'établir un édifice solide sur des décombres , et 
s'en expliqua franchement avec Bonaparte. Dans l'en- 
tretien qu'il eut avec lui, il ne lui cacha point que 
les espérances de l'avenir le plus prospère n'apaisaient 
pas tout-à-fait les inquiétudes du présent. 

Bonaparte , intéressé à ménager tous les esprits , lui 
donna de telles assurances , qu'elles firent tourner la 
tête au trop confiant interlocuteur. La France a besoin 
d'être rassurée, s'écrie Julien enthousiasmé du langage 
artificieux de Bonaparte , et elle le serait si elle pouvait 
vous entendre : me permettez-vous de révéler notre 
entretien? Pub liez- le, Julien, lui dit Bonaparte, et 
rassurez la France, puisqu'elle a un si grand besoin 
d'être rassurée, ajouta-t-il avec un souris sardonique 
qui ne fut pas compris. 

Julien , en conséquence , publie le dialogue , dans le- 
quel il fait dire expressément à Bonaparte qu'il trahi- 
rait son pays et se trahirait lui-même en usurpant la 
souveraineté ; que la philosophie et les lumières ont 
fixé les opinions; que vouloir tuer la révolution serait 
l'acte a" un fou , et qu'il ne voulait pas de l'immortalité 
d'Erostrate; quil n'avait pas porté les armes contre 
les rois et entouré de trophées le berceau de la républi- 
quepour... relever un trône. 

Riouffe , plus adroit , se borna } dans sa brochure sur 
le 18 brumaire, à décrier le gouvernement renversé, 



DE GOHIER. 549 

à parler des grandes destinées que Bonaparte réservait 
à la France , et à l'inviter à s'en rendre digne par une 
soumission sans réserve. Riouffe devint préfet; Riouffe 
fut magnifiquement récompensé. 

Julien , dont Bonaparte trouva que le zèle se rappor- 
tait beaucoup plus aux intérêts de la patrie qu'à ceux 
de son ambition personnelle , ne reçut ni récompense 
ni avancement. Plusieurs années après , le général De- 
jean, ministre-directeur de l'administration de la 
guerre , l'appela auprès de lui, lui confia l'importante 
administration de l'habillement, et Julien prouva par 
sa conduite qu'il méritait la confiance du ministre le 
plus probe, le plus désintéressé. 

( N° 3. ) LES DEUX PREMIÈRES ANNÉES DU CONSULAT 

DE RONAPARTE, 

PAR ROEDERER , 

Président de la section de Vinte'rieur au conseil d'état. 

( Extrait du Journal de Paris, du 19 brumaire an 9 et 10. ) 
Prix, 1 franc. 

J'apprends à l'instant que Rœderer n'a aucune part 
à la réimpression de cette diatribe; comme elle ne 
pourrait servir qu'à rappeler une époque où il fallait 



55o MEMOIRES 

rivaliser d'injures et de mensonges cent fois réfutés ; 
qu'il est bien prouvé aujourd'hui qu'il n'y avait ni bri- 
gands réunis , ni scélérats en puissance au 1 8 bru- 
maire , mais bien d'honnêtes gens disposés à exercer 
le brigandage de la chose publique , et qui l'ont effec- 
tivement exercé, je me bornerai à plaindre les écri- 
vains de ce temps , qui , victimes aujourd'hui des spé- 
culations avides auxquelles ils sont étrangers, ont le 
désagrément de voir reparaître des productions échap- 
pées dans le désordre d'une désorganisation politique, 
et qu'ils s'estimeraient heureux de pouvoir désavouer. 






(]N 0s 4et5.) BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS. 

Le plus grand service qu'on puisse rendre à des 
écrivains distingués et de bonne foi est de mettre 
sous leurs yeux les erreurs qui leur seraient échap- 
pées. Les auteurs les mieux intentionnés et les plus 
instruits n'en sont pas toujours exempts, mais, amis 
de la vérité, ils s'empressent de lui rendre hommage 
aussitôt qu'elle leur est connue ; c'est ce qu'ont fait les 
auteurs de la Biographie des contemporains. Sur la 
fausse déclaration du secrétaire-général du directoire 
Lagarde , et l'impudente assertion du conspirateur qui 
1 avait dictée , le rédacteur de la Notice sur Bonaparte 



DE GOHIER. 35] 

avait classé Moulins et moi parmi les directeurs démis- 
sionnaires; nous qui étions prisonniers dans notre palais 
pour avoir constamment refusé notre démission ! Par- 
venus à l'article G , où se trouve mon nom , les rédac- 
teurs se sont empressés de reconnaître qu'il était faux 
que je me fusse démis; ils rendront sûrement la même 
justice à l'ex-directeur Moulins. 

Mais ce ne sont pas les seuls faits sur lesquels leur 
religion a été surprise. Comment peut-on venir nous 
dire aujourd'hui qu'en faisant sortir de ta révolution 
ce que tes orages de la convention et de Cimpéritie 
du directoire n'avaient pas permis a" y découvrir, l'é- 
galité, la justice et la prospérité nationale, Bona- 
parte, à peine installé, semble s'être imposé la tâche 
à jamais glorieuse de réconcilier la France et l'Eu- 
rope avec notre révolution ? Belle réconciliation qui a 
été scellée de l'invasion de la France ! ! ! 

C'est avec autant de justesse que Norvins nous dit 
que le 1 9 brumaire imprima le sceau de l'usurpation 1 
au salut de notre malheureuse patrie. Quel salut ! ! ! 

Dans la même Notice se trouve une assertion sus- 
ceptible d'un double sens, que je dois éclaircir, pour 
l'intérêt même des écrivains qui ont le mieux connu 



1 Expressions singulières d'un opuscule que l'auteur a jugées 
dignes d'être enchâssées dans la Notice sur Bonaparte. Ce même 
ouvrage nous apprend que tes directeurs fournirent le côté plaisant 
dans cette importante révolution. Il faut avoir l'esprit bien tourné à la 
plaisanterie pour saisir te côté plaisant d'une révolution opérée pav 
l'audace d'un ambitieux, et soutenue par la plus lâche trahison. 



352 MEMOIRES 

toutes les convenances, et qui se sont fait un devoir 
de les observer. 

De tous les directeurs , lit-on avec surprise, Sieyes 
était le seul qui eût inspiré de la confiance à Bona- 
parte et qui la méritât. Et qui la méritât ! ! ! Prise 
dans le sens absolu, cette phrase serait une grossière 
injure ; mais , en comparant la conduite politique de 
quelques membres du directoire avec celle de Sieyes, 
le lecteur impartial et éclairé saura envisager l'asser- 
tion, outrageante au premier aspect, sous le seul 
qu'elle doit présenter, et s'en rendra l'interprète. Oui , 
sans doute, dira-t-il, les biographes ont raison : il 
n'y avait qu'un homme capable de sacrifier tous ses 
devoirs , qu'un conspirateur aussi éhonté que Sieyes , 
qui méritât la confiance de l'usurpateur auquel il a 
livré la république, malgré tous les efforts des direc- 
teurs , qui eussent sacrifié leur vie pour la défendre. 

Le plan de charger le directoire de tout ce qu'il y eut 
de fâcheux , et d'attribuer à Bonaparte tout ce qu'il y 
a eu de grand dans la révolution, est bien franche- 
ment développé par son biographe ; mais , faute d'a- 
voir bien connu les faits de la révolution , il commet 
parfois des erreurs qui pourraient peut-être présen- 
ter un côté aussi plaisant que celui dont parle M. de 
Norvins. 

L'échange de nos prisonniers n'était que l'exécu- 
tion du traité imposé par le général Brune au duc 
d'York. En envoyant un négociateur à Londres pour 
une affaire aussi facile à négocier, Bonaparte n'a fait 



DE GOHIER. 555 

que recueillir le fruit des victoires remportées sous le 
directoire exécutif. C'est au vainqueur de l'armée 
gallo-batave, et non au consul Bonaparte, que nous 
avons dû le retour des prisonniers délivrés par cet 
échange. Et quand l'auteur de la Notice nous parle 
des horribles traitements de nos prisonniers, si long- 
temps et si lâchement oubliés dans les pontons pesti- 
férés de l'Angleterre, il ne sait pas que c'est à son 
héros que s'adressent ces reproches déchirants; que 
c'est Bonaparte qu'il accuse , lorsqu'il voudrait en 
faire un crime au directoire ' ; qu'avant le 1 8 bru- 
inaire il n'y avait point de pontons; que c'est l'aban- 
don qu'il a fait de nos prisonniers, son refus de les 
nourrir, qui les a précipités dans ces prisons infectes. 
Il ne sait pas que Bonaparte a traité de sottise la dé- 
pense que nous coûtait leur nourriture, nos soins, 
l'envoi de nos commissaires pour leur assurer un 
traitement convenable, et que, sur les rochers de 
Sainte-Hélène , cet homme impitoyable se vantait en- 
core de cet atroce abandon, qui n'a fini qu'avec son 
règne. (Voyez le Mémorial, tome vu, p, 5 2, 53 et §4*) 
Il paraît que le rédacteur de la Notice sur Bona- 
parte n'a guère consulté que les auteurs apocryphes 
du 18 brumaire. On doit d'autant plus le regretter, 
qu'en général ce morceau de littérature annonce une 

"a Un négociateur lut envoyé à Londres pour traiter de l'échange 
» de nos prisonniers, si long -temps et si lâchement oubliés par le 
n directoire dans les pontons pestiférés de l'Angleterre.» [Biographie 
des Contemporains.) 

II. 2 5 



554 MÉMOIRES 

plume exercée , et, par le sujet qu'il traite , est du plus 
grand intérêt; mais celui de la vérité doit être le pre- 
mier de tous dans une note biographique , et certaine- 
ment les Arnault , les Jouy , et leurs dignes collabora- 
teurs, feront précéder la Notice sur Napoléon des er- 
rata de celle sur Bonaparte. 



( N° 6. ) RAPPORT FAIT AU SENAT CONSERVATEUR 
PAR LE SÉNATEUR CORNUDET , LE 1 6 THERMIDOR 
AN X, SUR LE PROJET DU SENATUS-CONSULTE OR- 
GANIQUE DU MÊME JOUR. 

« Citoyens sénateurs, le peuple français a voulu 
consolider son gouvernement en rendant sa suprême 
magistrature inamovible. 

» Cette inamovibilité , par l'accroissement de forces 
qu'elle donne à la puissance exécutrice , nécessite évi- 
demment la révision de son organisation politique. 

» Le premier acte de Bonaparte (ce nom marche 
seul vers l'éternité de la gloire), le premier acte de 
Bonaparte, consul à vie, a donc dû être d'appeler 
à cette révision le sénat conservateur des droits de 
la nation. 

» Citoyens sénateurs, le système soumis à votre 
délibération est le même corps aue la constitution , 
mais rendu plus robuste. 



DE GOHIER. 355 

» Ce principe démocratique , élément absolu de 
tout gouvernement libre, qui fait partie du peuple, 
comme de sa source , la nomination aux divers offi- 
ces , remis dans le moi commun , est gardé ; mais il 
est plus heureusement combiné, 

» Les corps nationaux que la constitution crée con- 
servent leur orbite; mais leurs fonctions sont plus co- 
hérentes , mieux définies , et le ministère de la nation , 
pour la garde de ses inaliénables droits, est réalisé. 

» Une opinion générale de réprobation ( qui peut 
la méconnaître?) s'est prononcée contre ces listes de 
confiance, établies par la constitution; véritables 
listes de réduction de la nation , ces listes ne se re- 
composant à aucune période, et le retirement d'au- 
cun nom sur ces listes n'étant praticable. 

» Le projet qui vous est soumis remplace très 
populairement ces listes par l'institution des diffé- 
rents collèges électoraux, dont une partie du mé- 
canisme a déjà la sanction de l'expérience parmi nous. 

» Cette institution ne déshérite aucun membre de 
la cité. 

» Avec quelle sagesse cette institution, qui, par la 
nature de la perpétuité de ses membres , renferme un 
penchant aristocratique , est obligée d'observer cette 
égalité de droit , plus encore peut-être le charme 
du citoyen français que la liberté , parceque son 
caractère est une grande estime de soi , en nom- 
mant nécessairement la moitié des candidats tirés 
de son sein ! 

2,). 



356 MÉMOIRES 

» Mais il faut principalement considérer cette insti- 
tution, i° par rapport à son office, 2° par rapport 
à la perpétuité de ses membres. C'est sous ces rap- 
ports que cette institution entre dans le système de 
contre-poids que la garde de la liberté, l'honneur 
et le besoin de la nation prescrivent aujourd'hui d'or- 
donner. 

» L'office de ces collèges électoraux est de former 
une liste des candidats pour chaque place vacante 
dans les administrations municipales, communales, 
départementales, dans le tribunat, dans le corps 
législatif, dans le sénat. Cette liste est double pour 
chacune des places qui tiennent pour ainsi dire à la 
famille , et pour les places nationales , dans la pro- 
portion la plus simple qui puisse garantir un choix 
distingué. 

» Il existera donc un concours vraiment populaire^ 
pareequ'il est spécial et qu'il est réduit à son moin- 
dre terme, pour la nomination à ces fonctions publi- 
ques que leur nature assigne à des délégués plus ou 
moins directs du peuple. 

» Ici vient se placer, citoyens sénateurs, une con- 
sidération majeure, laquelle recommande l'établisse- 
ment des corps électoraux comme une idée mère de 
république. 

« Dans nos empires modernes, on s'est rendu né- 
cessaire un grand état militaire ; de là il suit que la 
profession des armes a et doit avoir un grand éclat : 
il est donc essentiel de créer un moyen de lustre pour 



DE GOHIER. 357 

les hommes civils, qui puisse, lorsqu'ils sont les uns et 
les autres compétiteurs devant la nation, soutenir le 
concours de ceux-ci dans la distribution des dignités et 
des grands emplois. 

» Or , dans les républiques qui ne reconnaissent pas 
de classification de conditions , le lustre qui s'attache 
aux hommes civils ne peut naître que de la manifesta- 
tion répétée de la confiance et de l'estime des citoyens. 

» Notre organisation politique réclame donc essen- 
tiellement que l'on donne une influence populaire sur 
les élections à toutes les fonctions publiques. 

» Cette influence ne saurait d'ailleurs, il faut bien 
le remarquer , être plus considérable que celle donnée 
aux collèges électoraux que le projet établit, sans 
retomber dans la pure démocratie ; constitution sur- 
humaine , si elle n'est pas l'absence de tout gouverne- 
ment. 

» En second lieu, la perpétuité des membres de 
ces collèges électoraux en forme un véritable corps 
politique , dans lequel il ne peut manquer de s'établir 
un esprit commun et social , éveillé sur l'intérêt na- 
tional , et d'une continue direction. 

» Ainsi le gouvernement aura une opinion publique 
certaine à respecter. 

» Dans le pouvoir législatif il faut distinguer deux 
branches, dont la division dans l'exercice est non moins 
essentielle que la division des autorités administra- 
tives et judiciaires , qui dérivent toutes deux du 
pouvoir exécutif. 



558 MEMOIRES 

» Ces deux branches du pouvoir législatif sont la 
législation politique et la législation civile. 

» La législation civile règle les intérêts que l'asso- 
ciation forme entre ces membres considérés comme 
individus : elle comprend aussi le consentement à 
l'impôt , parceque l'impôt est une délibation de la 
propriété; droit individuel que l'association ne crée 
pas , mais qu'elle accroît et qu'elle garantit : elle com- 
prend enfin les règlements locaux qui excèdent le pou- 
voir administratif. 

» La législation politique s'applique aux actes de la 
souveraineté. 

» Le corps de la nation a un moi personnel. 

» Les jugements de ce moi, pour sa conservation, 
ne peuvent être remis au même corps , dont la con- 
stitution est d'être sévère sur les sacrifices que chaque 
citoyen doit à l'état, et qui est toujours en quelque 
sorte partie contre la personne morale de la nation. 

» Cette division, que la nature du gouvernement 
républicain y rend plus indispensable, paraît exister 
dans la constitution, mais elle n'y existe que dans le 
nom des corps qu'elle institue. 

» Le projet présenté exécute cette division; il 
fait entrer dans le domaine du sénat la législation 
politique. 

» Il rend en même temps les consuls membres du 
sénat qu'ils président ; donne aux ministres le droit de 
discussion au sénat, mais sans voix délibérative ; con- 
séquence absolue du concours nécessaire du gouver- 



DE GOHIER. 55() 

nement à la législation politique , dont il est , dans tous 
les systèmes sociaux, partie intégrante. 

» Le projet soumis à la délibération réalise vérita- 
blement, dans le sénat , ce ministère de la nation pour 
la garde de ses droits, que la constitution y indique 
et quelle n'établit pas. 

» Car, sérieusement, la conservation de la chose 
publique peut-elle résulter d'un simple jugement de 
l'esprit , soit lorsqu'il existe tyrannie de la part du 
gouvernement, soit contre Y usurpation du forum par 
les factions ? 

» D'une part, le sénat a donc le droit de dissoudre le 
corps législatif ou le tribunat, et l'un et l'autre dans 
les deux cas où, soit par l'influence de l'étranger, soit 
par quelque vertige démagogique, soit par quelque 
autre esprit de faction, ces corps arrêteraient l'action 
du gouvernement. 

» D'autre part, l'action du droit souverain de police, 
que le gouvernement peut être nécessité d'exercer, 
est modérée par la délibération d'un corps nombreux 
dont les membres sont indépendants par leur inamo- 
vibilité; et toujours un compte doit être donné au 
sénat de l'exécution des mesures de sûreté prises 
après le délai prescrit par l'article 46 de la constitu- 
tion. Il existe donc une garantie positive de la jouis- 
sance des articles 76, 77 , 78, 79 et 80 de la consti- 
tution, qui forment proprement pour nous la loi d'un 
peuple voisin dite Ckabeas corpus. 

i) Le projet soumis, pour garantir l'indépendance 



36o MÉMOIRES 

judiciaire , statue de plus qu'il n'appartient qu'au sénat 
de connaître des jugements qui blesseraient la foi de 
la nation, seraient un empiétement sur l'action directe 
du gouvernement, qui en un mot attaqueraient la sû- 
reté de l'état. 

» Cette attribution en effet découle essentiellement 
de l'office du sénat , qui est de rétablir la circulation 
de C action sociale lorsqu'elle se trouve troublée. 

» Ainsi le sénat acquiert toute C existence politique 
que son titre devait lui conférer. 

» Mais la grande puissance du sénat , dont les mem- 
bres sont inamovibles , exige que le gouvernement ait 
lui-même un moyen de conservation personnelle con- 
tre ce corps; moyen qui soit moral 3 car la corruption 
dégrade; moyen qui soit civil, car il importe que , 
pour exercer son influence légitime et nécessaire, le 
gouvernement ne soit pas réduit à l'emploi de la 
force , qui ruine tous les droits et tous les devoirs. 

» Le projet soumis, suivant l'exemple d'un peuple 
voisin , donne au gouvernement le droit de faire en- 
trer, par sa pure nomination, dans le sénat, un nom- 
bre déterminé de citoyens qui d'ailleurs auraient les 
conditions requises. 

» Le projet institue un conseil privé chargé de ré- 
diger les projets de sénatus-consulte , et circonscrit 
ainsi, pondération essentielle 3 dans son orbite consti- 
tutionnelle le conseil d'état, qui demeure conseil lé- 
gislatif et administratif. 

» La volonté du peuple , que vous avez prononcée 



DE GOHIER. 36 1 

hier, citoyens sénateurs, en déclarant le premier con- 
sul , consul à vie , amène la conséquence de l'inamo- 
vibilité des deux autres consuls. 

» Sans cette inamovibilité , la nation n'aurait pas 
évidemment la garantie de l'indépendance des opi- 
nions du second et du troisième consul, lesquelles 
doivent entrer dans la délibération du premier consul 
comme conseils. 

» Le projet soumis déclare donc que les trois con- 
suls sont institués à vie. 

- » Le point capital , le point que la constitution de 
tout état , et particulièrement d'une république , doit 
nécessairement régler, et régler d'une manière évi- 
dente et sans équivoque , est le mode de succession 
ou de remplacement à la suprême magistrature. 

» La constitution confère bien au sénat l'élection 
des consuls ; mais elle garde le silence sur les formes 
et sur le mode de cette élection : là cependant est le 
lien de la constitution. 

•» Ce qui rend si abstrus les problèmes politiques s 
cest que le terme inconnu de l'équation se multiplie 
par toutes les passions tumultueuses et déréglées dont 
l'expérience ne découvrira jamais toute Cintensité; 
leur résolution ne peut donc être que plus ou moins 
probable , et dès lors que plus ou moins heureuse dans 
l'application. 

» La suprême magistrature dans aucun état ne peut 
long-temps demeurer vacante , sans devenir la proie 
de la force. La résolution qui aura l'effet de prévenir 



7)62 MEMOIRES 

le plus sûrement que la place publique ne s'empare de 
l'élection, est évidemment la plus juste détermination , 
parcequ'elle a pour elle le plus de probabilité/» de 
prudence. 

» Or telle est la combinaison que le projet soumis 
offre; il doit sensiblement, par un rapprochement 
nécessaire , amener dans le plus court délai une trans- 
action supérieure aux hasards de l'hérédité , et qui en 
promet le repos entre le consul ou les consuls pré- 
sentateurs , et le sénat nominateur , pour la nomi- 
nation. 

» Le projet soumis à votre délibération, citoyens 
sénateurs, relève l'autel de l'humanité â côté du gou- 
vernement ; je veux dire , rétablit le droit de grâce , 
droit qui a existé chez tous les peuples , droit qui serait 
encore nécessaire quand les jurés et les juges ne seraient 
pas sujets à l'erreur , droit dont l'absence est une des 
causes du scandale que présentent souvent les séances 
des jurés , et lequel fait calomnier cette institution , 
qui nourrira la liberté dans le cœur des citoyens. 

» Mais , en même temps , pour que le droit de grâce 
ne devienne pas une impunité dangereuse à la société, 
le projet en pondère l'exercice en le soumettant à 
1 avis d'un conseil privé particulier dont il détermine 
la composition. 

» Cependant , dernière question que votre commis- 
sion s'est faite , et quelle a dû examiner avec sévérité, 
ces dispositions, soumises à votre délibération, ne 
doivent-elles pas recevoir leur sanction de Yaccepta- 



DE GOHIER. 565 

tion du peuple , de qui tout pouvoir social émane, à 
l'imitation de tout ce qui a été suivi pour les consti- 
tutions qui se sont succédé depuis 1 793 ? 

» Votre commission n'hésite pas, citoyens sénateurs, 
à se prononcer contre cette doctrine , comme étant 
une exagération de l'époque où elle est née. La plus 
difficile conception de l'entendement humain peut- 
elle sérieusement être délibérée par la foule ? et dès 
lors peut-elle de bonne foi devenir l'objet de son ac- 
ceptation , qui , si elle n'est pas une jonglerie , cjoit 
être éclairée? 

» Il faut fermer sans retour la place publique aux 
Gracques. Le vœu des citoyens sur les lois politiques 
auxquelles ils obéissent s'exprime par la prospérité 
générale; la garantie des droits de la société place 
absolument la pratique du dogme de la souveraineté 
du peuple dans le sénat, qui est le lien de la nation. 
Voilà la seule vraie doctrine sociale pour nous. 

» Et l'établissement des collèges électoraux et leurs 
opérations, ô puritains! seront la véritable accepta- 
tion populaire du sénatus - consulte , et une accepta- 
tion qui ne pourra être contestée , car nul n'est forcé 
de voter par aucun genre de contrainte. 

» Citoyens sénateurs , votre commission a le senti- 
ment de la nécessité de donner sans délai , par un 
grand acte national qui sj lie à celui d'hier, une nou- 
velle vie aux institutions que le 18 brumaire a 
élevées. 

» Le projet de sénatus-consulte qui vous est soumis 



364 MÉMOIRES 

lui paraît répondre dignement à C auguste mission de 
consolidation dont le peuple français a investi Bona- 
parte en le nommant consul à vie , et dont vous avez 
reconnu si solennellement le caractère, 

» Le héros vainqueur et pacificateur était aussi des- 
tiné par sa fortune à être le législateur de la répu- 
blique française, 

» Ainsi le second peuple de l'histoire par sa puis- 
sance sera, par la force du même génie, le premier 
par sa constitution politique. 

» Votre commission , citoyens sénateurs , vous pro- 
pose a l'unanimité de convertir en sénatus-consulte 
organique de la constitution le projet soumis à votre 
délibération. » ( Adopté sans discussion. ) 

OBSERVATION. 

Il est évident que le projet et le rapport sont sortis 
de la même source. C'est ( on ne peut trop le faire 
observer) le 16 thermidor an 10 que le projet est 
adressé au sénat , et le même jour le rapport lui en 
est fait. Comment croire que dans quelques heures 
la commission à laquelle , pour la forme , le projet 
fut renvoyé , ait pu rédiger ce rapport, où se trouve le 
sommaire raisonné d'un sénatus-consulte composé de 
87 articles. Au reste M. le comte de Cornudet est seul 
intéressé à ce qu'on ne puisse le supposer l'auteur 
d'un rapport dans lequel le style est aussi sacrifié que 
les principes. Si l'ancien sénateur, cependant, croit en 



DE GOHIER. 365 

devoir gratifier le pair de France , à lui permis ! per- 
sonne certainement ne viendra le lui disputer. 

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(n° 7.) JUGEMENTS DE SAINTE-HELENE. 

La secte anti-philosophique a bien dans tous les 
temps déclaré la guerre à nos plus célèbres écrivains , 
à Voltaire surtout; mais qui jamais eût imaginé ren- 
contrer Napoléon dans les rangs de nos modernes 
caricatures des Nonnottes et des Frérons. 

On savait bien qu'il était jaloux de toutes les gran- 
des réputations , mais lorsque , sur son rocher, il avait 
la sienne à défendre, on devait croire qu'il eût au 
moins respecté celles que le temps avait consacrées 
au respect des nations. 

L'homme célèbre sur lequel le captif de Sainte-Hé- 
lène s'acharne davantage est précisément celui contre 
lequel le fanatisme et tous ceux qu'alarment les pro- 
grès de la raison humaine se sont dans tous les temps 
déchaînés. Voltaire, dont Napoléon faisait fort peu 
de cas , était , dit-il , plein de boursouflure , de clin- 
quant toujours faux; ne connaissait ni les hommes 
ni les choses, ni la vérité ni la grandeur des passions. 
Il est étonnant combien il supporte peu la lecture, 
quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène 
ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût; alors il 
perd immédiatement mille pour cent , etc. , etc. , etc. 



366 MÉMOIRES 

« Dans Brutus, Voltaire n avait pas entendu, le vrai 
» sentiment. Les Romains étaient guidés par l'amour 
» de la patrie, comme nous le sommes par l'honneur. 
» Or Voltaire ne peignait pas le vrai sublime de 
» Brutus, sacrifiant ses enfants, malgré ses angoisses 
» paternelles, au salut de la patrie. Il en avait fait un 
» monstre d'orgueil, immolant ses enfants à sa situation 
» présente, à son nom, à sa célébrité. Tout le nœud 
» de la pièce, continue-t-il , était conclu à l'avenant. 
» Tullie était une forcenée qui mettait le marché à la 
» main pour son lit, et non une femme tendre dont 
» la séduction et l'influence dangereuse pouvaient en- 
» traîner au crime. » 

Napoléon , toujours poursuivant Voltaire , parcou- 
rant Mahomet , Sèmiramis et autres , en fait ressortir 
le vice, et conclut , comme de coutume , que Voltaire 
n'a connu ni les hommes ni les grandes passions. 

Mais c'est particulièrement sur Mahomet que s'at- 
tache sa plus vive critique dans le caractère et dans 
les moyens. « Voltaire avait ici manqué à l'histoire et 
» au cœur humain ; il prostituait le grand caractè re de 
» Mahomet parles intrigues les plus basses; il faisait 
» agir le grand homme qui avait changé la face du 
» monde comme le plus vil scélérat , digne au plus du 
» gibet. Une travestissait pas moins inconvenablement 
» le grand caractère d'Omar, dont il ne faisait qu'un 
» coupe-jarret de mélodrame et vrai maq » 

C'est ainsi que, ne pouvant pas plus supporter Ta- 
cite que Voltaire, et parles mêmes motifs, Bonaparte, 



DE GOHJ.ER. 3(5 7 

dans les premiers jours de son consulat fit , une sortie 
virulente contre ce modèle des historiens. Le mons- 
tre dont le nom même flétrirait la tyrannie , Néron , 
dit-il en présence de plusieurs Français qui en tirè- 
rent un sinistre augure, Néron a été calomnié par 
Tacite ! 

La lecture de la Nouvelle Héloïse , qui réveillait 
d'heureux souvenirs et créait de tristes regrets dans 
Came sensible de Las Cases, n'excitait que les sourires 
de l'empereur. Jean- Jacques avait chargé son sujet , 
disait-il 5 il avait peint la frénésie. U amour devait 
être un plaisir , et non pas un tourment. 

Las Cases affirmant qu'il n'y avait rien dans Jean- 
Jacques qu'un homme n'ait pu sentir, et que le tour- 
ment même dont parlait l'empereur était un bonheur , 
Je vois que vous avez donné dans le romanesque, lui 
dit l'homme de bronze ; cela vous a-t-il rendu plus 
heureux ? 

Napoléon, nous dit Las Cases, analysant un autre 
jour cette même Nouvelle Héloïse , la sabra cette fois 
tout-à-fait, en s'étonnant que Voltaire et Jean- Jacques 
eussent gouverné la France à leur gré. Ils seraient 
bien moins heureux aujourd'hui, dit Napoléon : si 
Voltaire surtout avait régné sur ses contemporains , 
s'il avait été le héros du temps, c'est que tous alors 
n étaient que des nains. (Tome iv, pages 1 19 et 1 20. ) 

Tous les jugements de Bonaparte sur les ouvrages 
du dix-huitième siècle attestent sa haine contre les 
grands principes qui l'ont fait surnommer le siècle de 



368 MEMOIRES 

la philosophie et de la raison; ce n'est pas au style et 
à la contexture des ouvrages qu'il s'en prend pour 
les condamner, mais aux faits qui leur servent de 
bases. 

« Mêlante , dit-il , tout-à-fait dans l'esprit du temps, 
» est bâtie sur des calomnies à la mode et des fausse- 
» tés absurdes. Quand La Harpe écrivait cette pièce , 
» un père n'avait certainement pas le pouvoir de for- 
» cer sa fille d'être religieuse , et La Harpe avait tel- 
■» lement manqué son but vis-à-vis de moi , que tout 
* mon intérêt était pour le père et ma mauvaise hu- 
» meur contre la fille. » (Tome v , page 1 06.) 

C'est surtout dans la censure du Père de famille 
qu'éclate l'esprit qui préside à ses jugements. Cette 
pièce nous semblait pitoyable* nous dit Las Cases; 
tout y est faux et ridicule , faisait observer l'empereur ; 
ce qui l'amusait le plus, c'est quelle fut de Diderot , ce 
coryphée des philosophes et de l'Encyclopédie. (Tome v, 
page îio.) 

Bonaparte ne montre pas plus de justesse dans la 
discussion des ouvrages contre lesquels même aucun 
préjugé n'arme son opinion. Ses réflexions, après 
avoir fait réciter au petit Tristan (jeune fils de 
Montholon) la fable du loup et de l'agneau, étonnent. 
Pour exciter l'indignation contre l'abus de la force , 
le fabuliste ne pouvait mieux y réussir qu'en faisant 
dévorer un jeune et timide agneau par une bête féroce, 
qu'aucune raison, qu'aucune soumission ne peut dés- 
armer. Cette fable pèche, nous dit Bonaparte, dans 



DE GOHIER. 369 

son principe et sa morale. IL est faux, ajoute-t-il se 
rieusement, que la raison du plus fort soit la meil- 
leure. Suivant les principes de la saine morale, qu'il 
est édifiant d'entendre professer à un ancien conqué- 
rant, la raison la meilleure serait celle fondée sur la 
justice : cela n'est pas douteux ; mais c'est du code 
adopté, non par une nation civilisée, mais chez des 
loups, dont nous parle le bon La Fontaine; du pouvoir 
absolu réuni à la force, qu'il n'a pas l'intention de nous 
faire chérir par la catastrophe qui termine son ingé- 
nieux apologue. 

Dans ce cas , le loup , continue Bonaparte , eut donc 
du s'étrangler en croquant l 'agneau... Fort bien; 
mais par expérience le captif de Sainte-Hélène savait 
que certains loups en puissance, se prévalant de la 
loi du plus fort, ont croqué provinces, royaumes, 
sans s'étrangler , eussent croqué le monde entier si 
on les eût laissés faire ! 

Dans les jugements de tous les autres ouvrages dont 
fait mention le Mémorial, romans, comédies, mélo- 
drames, tragédies, Bonaparte est toujours le même; 
professe les mêmes principes antipathiques contre 
toutes les idées grandes et libérales , contre la philo- 
sophie et les philosophes , ce qui nous explique son 
effroyable haine contre tout ce qu'il appelait idéolo- 
gues et idéologie. Mais aucune de ses observations 
n'est plus révoltante que celle qu'il se permet sur le 
chef-d'œuvre de Molière. 

Dans un sanhédrin composé des hommes les plus 
n. 2/f 



370 MÉMOIRES 

fanatiques on n'aurait pas trouvé un censeur qui eût 
osé dire qu'arracher à l'hypocrisie son masque , c'é- 
tait attaquer la religion ; que mettre en garde contre 
les dangereuses séductions du fanatisme , c'était blés- 
ser les mœurs. 

Voici comme s'exprime Bonaparte, celui qui mo- 
destement se proclame Y étoile des peuples civilisés ': 

« Certainement l'ensemble du Tartufe est de main 
» de maître ; c'est un des chefs- d œuvre d'un homme 
» inimitable. Toutefois cette pièce porte un tel ca- 
ractère, que je ne suis nullement étonné que son 
» apparition ait été l'objet de fortes négociations 
» à Versailles , et de beaucoup d'hésitation sous 
» Louis XIV. Si j'ai le droit de m'étonner de quel- 
que chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer. Elle pré- 
» sente, à mon avis , la dévotion sous des couleurs 
« odieuses. Une certaine scène offre une situation si 
» décisive , si complètement indécente, que. pour mon 
» propre compte, je n'hésite pas à dire que si la pièce 
» eût été faite de mon temps je rien aurais pas per- 
» mis la représentation. » 

Bonaparte est aussi irréfléchi quand il loue que 
tranchant lorsqu'il blâme. S'il nous parle des grands 
talents de Talma , c'est pour nous apprendre qu'il les 
a perfectionnés: lui aussi s'est fait professeur en 
déclamation! Sans lui également les chefs-d'œuvre 
du théâtre français n eussent pas été appréciés : Ma- 

» Tom. vu, p. 348. 



DE GOHIER. 3 7 i 

homet , Brutus , faisaient oublier Phèdre et Alkalie. 
C'est lui qui nous a appris à estimer Racine et à mé- 
priser Voltaire. Enfin, il n'a manqué à la gloire de 
l'immortel auteur du Gid que d'avoir été décoré par 
lui du titre qu'HoMÈRE a reçu de la puissance des 
siècles. Si Corneille eût existé sous mon règne, dit-il , 
j'en aurais fait un prince ! 

Si nos illustres morts pouvaient se faire entendre, 

Corneille répondrait au despote arrogant : 

«Tu ne peux m'élever ni me faire descendre. 

«Aux favoris de cour, s'il faut pour être grand, 

«S'il fallait à toi-même une métamorphose, 

» Sans être prince , moi !.. . je suis bien quelque chose. » 

Les noms qui appartiennent à l'histoire, ceux même 
qu'elle a.déjà transmis à la postérité , ne sont pas plus 
épargnés que les ouvrages de nos écrivains les plus 
célèbres. 

En parcourant le Dictionnaire des sièges et batailles, 
Catinat,/>0iw son malheur, s'est trouvé sous sa main. 
Il l'a rabaissé infiniment, à nos yeux , nous dit Las 
Cases ; il l'avait trouvé fort au-dessous de sa réputa- 
tion. « Sorti du tiers-état , observait-il , et du corps des 
» avocats, avec des vertus douces, des mœurs, de la 
» probité, affichant la pratique de l'égalité, établi à 
» Saint-Gratien , aux portes de Paris , il était devenu 
«l'affection des gens de lettres de la capitale, des phi- 
» losophes du jour , qui l'avaient beaucoup trop exalté. » 

Voilà d'excellentes raisons pour rabaisser infini- 
ment un grand homme! 

2 4, 



072 MEMOIRES 

Bonaparte fait grâce à Turenne et à Condé; mais 
ces deux généraux n'étaient pas sortis du tiers-état , ni 
du corps des avocats. 

La légèreté avec laquelle Bonaparte juge tous les 
hommes de la révolution est inconcevable. Le mal- 
heureux et savant Bailly , un des plus beaux caractères 
delà révolution, n'était qu'un vrai niais politique. 

« La* Fayette était encore un autre niais : il n'était 
» nullement taillé pour le haut rôle qu'il avait voulu 
«jouer. Sa bonhomie politique devait le rendre con- 
» stamment dupe des hommes et des choses. » 

Le seul et haut rôle qu'ait voulu jouer La Fayette 
est celui d'intrépide défenseur de la liberté des peu- 
ples, et personne ne l'a rempli avec plus de constance, 
de désintéressement et de magnanimité que lui. Après 
avoir traversé les mers pour affranchir de la tyrannie 
anglaise les états américains qui s'étaient unis pour la 
combattre, et avoir triomphé avec Washington, La 
Fayette se dérobe à la reconnaissance des Américains , 
et vient défendre la liberté de son pays. Aussi ennemi 
de la tyrannie révolutionnaire que de la tyrannie im- 
périale, sous quelque régime que la France se trouve, 
La Fayette est toujours le défenseur des droits et des 
principes qui, dans un gouvernement constitutionnel, 
peuvent seuls assurer aux peuples comme au chef qui 
les gouverne la tranquillité et le bonheur. Serait- il 
donc vrai que sa bonhomie politique dût, comme l'a 
prétendu Bonaparte , le rendre constamment dupe des 
hommes et des choses? 



DE GOHIER. 073 

S'il échappe quelque éloge à Bonaparte, c'est à re- 
gret, Entacher les noms les plus illustres semble être 
le principal but qu'il se propose. 

Kléber , à qui il ne peut refuser le plus grand ta- 
lent, n'était quun homme du moment et nullement 
national, aussi prêt à servir l'étranger que son pays. 

Moreau était peu de chose dans la première ligne 
des généraux. 

Dans la marine, Bonaparte n aurait pas trouvé un 
seul homme. 

Gantheaume n était quun matelot nul et sans 
moyens. Il en a montre beaucoup trop , hélas! en nous 
ramenant le déserteur de l'Egypte à travers les 
flottes anglaises ! 

Gafarelli avait été perdu. 

Les lettres secrètes de Truguet, qui n'étaient pas 
secrètes pour Bonaparte , par le moyen que tout le 
monde sait, lui avaient appris que Truguet était un 
jacobin. 

Degrés, avec beaucoup d'esprit, ne créait rien, 
exécutait mesquinement , marchait et ne voulait pas 
courir... Cependant les plaines liquides étaient assez 
vastes. Mais si, pour courir à terre, il faut des jam- 
bes , sur la mer il faut des bras ; et , dans sa réponse à 
Bernadotte, du 8 aoi A it 1811, Bonaparte disait expres- 
sément : « J'ai beaucoup de vaisseaux, jenai point de 
marins. » Beau résultat du double service d'une seule 
paye \! 

1 Nous aussi avons revêiu d'un uniforme des hommes qui ont 



3;4 MEMOIRES 

Bonaparte n'épargne pas même les premiers fonda- 
teurs de sa gloire. Passe-t-il en revue les généraux de 
l'armée d'Italie, forcé de convenir des grands et vrais 
services quen général ils ont tous rendus, il revient 
sur leur caractère, et , en citant des anecdotes qui les 
concernent et dont M. Las Cases veut bien nous faire 
grâce, il varie de C avidité de Cun 3 de la forfanterie 
a" un autre, des sottises d'un troisième, des dépréda- 
tions deplusieurs, etc., etc. (Tom. vu, pag. 280.) Déjà, 
dans un autre entretien , il avait personnellement cité 
ceux dont il voulait flétrir la gloire et qui ne sont plus; 
des noms chers à la patrie , qui tous rappellent de 
grandes victoires , et l'un tout ce que la fureur con- 
tre-révolutionnaire put faire éprouver de plus af- 
freux à un martyr de la liberté. 

Bonaparte voudrait qu'on ne vît que des dépréda- 
teurs dans nos premiers, nos plus constants défen- 
seurs, dans ceux qui n'eurent jamais d'autre ambition 
que celle de maintenir la France libre. 

rendu et continueront à rendre de grands services à nos armées , 
mais ce fut pour les fixer plus avantageusement et plus honorable- 
ment au poste où ils se trouvaient déjà placés , non pour retirer un 
double service d'une seule paye. 

L'artillerie légère avait pour conducteurs de malheureux charèiers, 
exposés à tous les dangers des artilleurs qu'ils conduisaient à la vic- 
toire , sans l'espoir de participer à la gloire et aux récompenses des 
vainqueurs. Ils étaient les parias de l'armée. Ce n'est que depuis le 
3o prairial, et sur la demande du directoire, que, revêtus d'un uni- 
forme , les hommes attachés au train d'artillerie ont pris rang dans 
l'armée, ont joui des honneurs et avantages attachés à la noble pro- 
fession de soldat. 



DE GOHIER. 3 7 5 

Ombres chères à tous les bons Français, ne crai- 
gnez point qu'ils écartent les lauriers qui couvrent 
votre tombe, pour aller, le Mémorial à la main, in- 
sulter à vos cendres ! Quoi qu'en dise votre accusateur, 
votre gloire , parvenue à la postérité , s'y maintiendra 
pure. Elle n'a pas , comme la sienne , été entachée par 
l'usurpation et la tyrannie • ! 

Comment Bonaparte traite-t-il l'armée elle-même ? 
N'ayant jamais su faire une retraite, il s'en prend au 
caractère du soldat français : 

« Les Français, dit-il, sont les plus braves qu'on 
» connaisse; dans quelque position quon les essaie 
»ils se battent, inais ils ne savent pas se retirer de- 
»vant un ennemi victorieux. S'ils ont le moindre 
» échec, ils vous glissent dans la main...» Dans la. 
main!... Ont-ils glissé de la main des Moreau, des 
Macdonald?... 

Mais rien n'annonce mieux le peu de cas qu'il faisait 

1 Dans le trop petit nombre de généraux à l'abri des outrages de 
Bonaparte , parmi ceux auxquels il est forcé de rendre une éclatante 
justice, quatre, dans le Mémorial, sont particulièrement distingués. 
Les généraux qui semblent devoir s'élever , les destinées de l'empire , 
dit -il en terminant sa revue critique, étaient Gérard, Clausel, Foy, 
Lamarque ; c'étaient mes nouveaux maréchaux. Tome n, page 20. 

Mention flatteuse , sans doute ; mais ce qui doit flatter plus encore 
ces illustres guerriers, c'est la conflance nationale dont ils sont in- 
vestis, l'empressement de leurs concitoyens à leur en donner de 
nouvelles preuves. Si la promotion in petto , à laquelle leurs services 
et leurs talents militaires leur permettent d'aspirer, ne s'est pas réa- 
lisée, ils en ont été jugés dignes : et la palme du civisme fut toujours 
le premier objet de leur ambition. 



ô'jd MEMOIRES 

de ses lieutenants et de tous les braves aux talents et 
au courage desquels il a dû toutes ses victoires , que le 
principe qu'il pose à l'occasion de la guerre d'Espa- 
gne : « Le général s dit-il , n'est pas seulement la tête , 
» c'est le tout d'une armée ; » et pour donner plus de 
développement à cette assertion , dont la conséquence 
est de réunir sur une seule personne la gloire de tous, 
il ajoute : « Ce n'est point l'armée romaine qui a sou- 
» mis la Gaule , mais César ; ce n'est pas l'armée car- 
thaginoise qui faisait trembler la république aux 
» portes de Rome, mais Annibal; ce n'est pas l'armée 
» macédonienne qui a été sur l'Indus, mais Alexandre ; 
» ce n'est pas l'armée française qui a porté la guerre 
•» sur le Weser et sur l'Inri , mais Turenne • ce n'est 
»pas l'armée prussienne qui a défendu sept ans la 
» Prusse contre les trois plus grandes puissances de 
» l'Europe, mais Frédéric-le-Grand. » 

Kléber va répondre à cette orgueilleuse et insou- 
tenable prétention. 

A l'instant où une couronne de laurier lui est pré- 
sentée , après une victoire mémorable , « Les couronnes 
» ne sont pas dues aux généraux , s'écrie un représen- 
» tant du peuple, elles sont dues aux soldats, qui seuls 
» gagnent les batailles. » Kléber, tenant la couronne à 
la main , répond : « Ce ne sont pas les généraux répu- 
blicains, qui presque tous ont commencé, comme 
» moi , par être grenadiers , qui peuvent ignorer que ce 
a sont les soldats qui gagnent les batailles ; mais ce ne 
» sont pas non plus les soldats de la république, parmi 



DE GGHIER. 577 

» lesquels il y en a tant qui peuvent aspirer et arriver au 
» commandement , qui ignorent que des milliers de 
« bras ne gagnent les victoires que lorsqu'ils sont diri- 
» gés par une seule tête. J'ai pris ta couronne pour la 
» suspendre aux drapeaux de C armée. Ce sont tes ar- 
» niées, c est-à-dire les généraux et les soldats, qui font 
» triompher la république*. » 

Disons donc avec Kléber : Ce n'est point César seul, 
mais l'armée romaine, commandée par César, qui a 
soumis la Gaule; ce n'est point Annibal seul, mais 
l'armée carthaginoise , commandée par Annibal , qui 
faisait trembler la république aux portes de Rome ; ce 
n'est point Alexandre seul, mais l'armée macédonienne, 
commandée par Alexandre , qui a été sur l'Indus ; ce 
n'est point Turenne seul, mais l'armée française, com- 
mandée par Turenne , qui a porté la guerre sur le We- 
ser et sur Flnn ; ce n'est point le grand Frédéric seul t 
mais l'armée prussienne, commandée par le grand Fré- 
déric , qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois 
plus grandes puissances de l'Europe ; ce n'est point , 
enfin, Bonaparte seul, mais ce sont les armées fran- 
çaises, commandées par Bonaparte, qui ont fait les 
belles campagnes d'Italie; ce sont les armées fran- 
çaises, commandées par l'enfant chéri de la victoire, 
qui ont fait tête à toutes les puissances de l'Europe!... 
Le général est la tête et non le tout de l'armée, et c'est 

» Extrait d'une note à la suite de l'éloge funèbre de Kléber par 
Garât. Choix de rapports, opinions, etc., tom. xvn, pag. 240. Re- 
cueil précieux qu'on ne peut trop consulter. 



378 MÉMOIRES 

aux drapeaux des armées que doivent être suspendus 
les insignes du triomphe. Oui, ce sont nos soldats, nos 
généraux, nos armées, qui, sous plus d'un chef habile, 
ont remporté «tant et de si grandes victoires, et c'est 
à Bonaparte seul qu'il faut s'en prendre si nous n'en 
avons retiré que des fruits amers. 

Peut-on s'étonner des prétentions de Bonaparte gé- 
néral? ne pouvait-il pas aussi bien dire, Je suis le tout 
d'une armée, l'armée c est moi, comme il s'est per- 
sonnifié dans la France , comme il a dit , L'état , cest 
moi ? Et sur son rocher de Sainte-Hélène , la nation 
française n'a pas été mieux traitée que ne l'ont été les 
généraux sous ses ordres. 

« Tous les Français , dit le Corse , sont frondeurs , 
» turbulents , mais non conspirateurs , encore moins 
» conjurés. Leur légèretç est tellement de nature, leurs 
» variations si subites, qu'on ne pourrait dire qu'elles 
«les déshonorent; ce sont de vraies girouettes au gré 
»des vents; chez eux, cest sans calcul, et voilà leur 
» meilleure excuse. (Quelle excuse !) Du reste, qu'il soit 
»bien entendu que nous ne parlons ici que de la 
» masse, de celle qui compose l'opinion ( de l'élite de la 
» nation conséquemment , qui seule compose l'opinion ) ; 
» car les exemples individuels, au contraire, ont four- 
» mille dans nos derniers temps, et trouvent certaines 

» CLASSES DUNE ABJECTION DEGOUTANTE.» 

Français , voilà le portrait dont vous gratifie celui 
qui prétend vous avoir le premier proclamé la grande 
nation, et qui aujourd'hui substitue aux qualités émi- 



DE GOHIER. 379 

rentes qui vous ont valu ce titre celles qui devraient 
vous le faire perdre. Après vous avoir enlevé tout ce 
que l'homme a de plus cher au monde, la liberté, 
avoir rivé vos fers par d'odieuses institutions, il vient 
vous insulter à la face de l'Europe entière, vous présen- 
ter à toutes les nations comme un peuple frivole, irré- 
fléchi, incapable de calcul, sans stabilité aucune, va- 
riable au gré de tous les vents comme une girouette , 
en un mot un peuple sans caractère national , et chez 
lequel certaines classes d'une abjection dégoûtante 
feraient seules exception, 

Bonaparte ne croit pas encore en avoir dit assez. 
Oubliant qu'il est enfant de la révolution, qu'il lui doit 
toute son élévation , il a l'indiscrétion de parler avec 
mépris de la classe élevée par elle î ! ! 

« La classe élevée par la révolution , dit notre par- 
» venu , n'a pas répondu à ses nouvelles destinées ; elle 
«n'a montré que corruption et versatilité, elle n'a dé- 
» ployé dans les dernières crises ni talents, ni vertus. 
«Elle a perdu l'honneur du peuple qui de tous les 
» peuples de l'Europe avait le plus de sentiment na- 
» tional. » 

Eh! qui a empêché la classe élevée par la révo- 
lution de répondre à ses nouvelles destinées ?... Si 
elle n'a montré que corruption , qui l'a corrompue ? 
Est-ce à Bonaparte de lui reprocher qu'elle n'a déployé 
dans les dernières crises ni talents, ni caractère, ni 
vertus ? Quels sont les talents dont il n'a pas abusé ? 
quel caractère n'a-t-il pas froissé? quelle vertu a-t-il 
11. 24.* 



38o MÉMOIRES 

respectée ? Est-ce à la classe élevée par la révolution, 
n'est-ce pas plutôt à la troupe servile façonnée au joug 
de l'usurpateur, à cette classe d'une abjection dégoû- 
tante, que peut s'adresser le reproche d'avoir perdu 
l'honneur du peuple? Quel autre que Bonaparte a en- 
levé au peuple français ce sentiment national qui le 
distinguait si éminemment de tous les autres peuples 
de l'Europe ?... 

OBSERVATION 

SDR LA SUITE A MEMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE. 

Il paraît une suite au Mémorial de Sainte-Hélène, 
avec; le portrait du comte de Las Cases. Sans une anec- 
dote, quil ne faut pas lire, nous avertit l'auteur, et 
qu'il ne fallait pas écrire, lui répondront ceux qui l'au- 
ront lue , je ne me permettrais pas une seule obser- 
vation sur un ouvrage anonyme , que le public appré- 
ciera. M. de Las Cases, que l'auteur, en terminant son 
résumé, suppose si profondément initié dans la science 
des calculs, est seul intéressé à y répondre *. 

1 «Une circonstance qui paraît toujours extraordinaire, et d'au- 
»tant plus que l'auteur du Mémorial semble se plaire à la rendre in- 
» explicable, dit l'anonyme, c'est sa présence à Sainte-Hélène, et 
»son dévouement à Napoléon. Je dis qu'il se plaît à la rendre inex- 
«plicable, et voici comment : toutes les fois qu'il rappelle ce qui se 
«passait à la cour de Napoléon dans le temps qu'il en faisait partie 
«comme chambellan, il avoue ou que Napoléon ne lui adressait 
» point la parole , ou qu'il avait de lui l'idée la plus défavorable : 
» Nous le croyions cuirassé au milieu de nous ( dit-il tome IV, page 



DE GOHIER. 38i 

Les pétitions, quel qu'en fût l'objet, ont toujours 
été reçues aux audiences du directoire avec toute la 
décence, toute l'honnêteté qu'avaient lieu d'attendre 
les Français qui s'y présentaient. Cependant l'ano- 
nyme s'est permis d'y introduire une scène de halles , 
pour donner, nous dit-il, un échantillon des mœurs 
et du ton de ce temps , qui pourtant devait être le 
sien. 



» 1 58 ), soumis aux pressentiments , au fatalisme, sujet à des accès de 
«rage ou d'èpilepsie, ayant étranglé Pichegru , fait couper le cou à un 
»pctft capitaine anglais ; et quant à moi, je confesse de bonne foi n'avoir 
«eu d'idée certaine de son caractère qu'à Sainte-Hélène. 

« C'étaient, comme on voit, continue l'anonyme, autant de rai- 
»sons qui devaient empêcher M. Las Cases de le suivre. Aussi Na- 
«poléon lui fit entendre un jour qu'il était venu comme agent ou es- 
»pion ; pensée odieuse, révoltante, qui ne devait être ni exprimée 
«d'une part, ni rapportée de l'autre. 

» En résumé, M. de Las Cases ne nous dit point le motif qui l'a 
«déterminé, et nous laisse à nos conjectures. Nous pardonnera-t-ïl 
«d'en faire une, que nous ne nous permettons que, pareequ'il a 
«prouvé dans le Mémorial que non seulement il n'avait aucun inté- 
«rêt à se dévouer à Napoléon , mais qu'il devait plutôt craindre d'ap- 
» procher de lui que le désirer. Il avait de l'ambition , il l'avoue lui- 
» même , et chacun en a. Frappé du retour miraculeux de l'île d'Elbe, 
«ne crut-il pas, n'eut-il pas droit de croire que le nouvel exil de Na- 
» poléon , quel que fut le lieu de cet exil , ne serait pas le terme de sa 
«destinée? En s'associant à son sort, ne vit-il pas la fortune et la 
«gloire? toutes les deux, si Napoléon revenait; la dernière seule- 
«ment pour son dévouement héroïque , si le sort de son héros était 
» irrévocablement destiné. » 

M. de Las Cases répondra sans doute à ces conjectures , passable- 
ment malignes, et qui pourraient faire sourire plus d'un lecteur tout: 
aussi malin que l'anonyme. 



382 MÉMOIRES 

« Madame Rou se présente un jour à l'audience 

» du directeur Moulins , avec une pétition dans laquelle 
» elle demandait la mise en surveillance d'un de ses 
«amis inscrit sur la liste des émigrés; L'objet de sa 
» demande était mis en marge. Le directeur le lit ; à 
»ce mot émigré, il s'écrie, m....! propos grossier, qui 
»fut suivi d'un» réponse plus grossière, plus insolente 
» encore... » 

Je ne salirai point ma plume de la suite d'un col- 
loque qui ne pourrait avoir été tenu qu'entre deux 
habitués de la place Maubert. En se rendant l'écho 
d'une scène poissarde où une dame de sa connais- 
sance l'emporte en insolence et en effronterie sur 
l'homme en place qu'il suppose le plus grossier, l'ano- 
nyme n'a pas réfléchi qu'il ne donne pas une idée 
bien merveilleuse des femmes qui fréquentent sa mai- 
son, des entretiens familiers qui s'y tiennent. Ce n'est 
qu'entre gens de mêmes mœurs, de même ton, que 
les plus éhontées commères viennent se vanter ainsi 
de leurs insolentes reparties. 

Cette anecdote n'est évidemment inventée que par 
un ennemi bien maladroit du directeur Moulins. C'est 
pour faire connaître , dit-il, l'éducation qu'avait reçue 
ce brave citoyen, et sa politesse dans ses audiences 
publiques. Mais le trait est-il propre à nous donner 
une meilleure idée de la délicatesse de l'atticisme de 
l'écrivain qui le rapporte ? L'historien annonce-t-il plus 
de décence dans ses écrits , que ne faisait preuve de 
politesse à ses audiences publiques , suivant lui , le 



DE GOHIER. 383 

haut fonctionnaire qu'il traite d'homme inconnu. In- 
connu est le mot de ces messieurs , de ceux mêmes 
qui se couvrent du manteau de l'anonyme et ne veu- 
lent pas qu'on les connaisse. 

L'auteur de la Revue chronologique de l'histoire de 
France , qui , pour se mettre plus à l'aise dans les juge- 
ments qu'il porte sur les hommes de la révolution , 
ne se nomme pas, et que tout le monde connaît, me 
traite bien aussi d' homme inconnu ; et je n'ai garde de 
m'en offenser: cela prouve seulement que je n'ai jamais 
eu aucun rapport avec cet écrivain, que je ne me suis 
jamais rencontré avec lui; et ceux qui nous connaî- 
tront parfaitement l'un et l'autre pourront peut-être 
bien penser qu'autant vaut être un plébéien inconnu 
comme moi , qu'un noble très connu comme lui. 



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CONSTITUTION DE L'AN III. 

( 22 août 1795. ) 

. 

Lorsqu'un despotisme sans frein a été remplacé par 
un gouvernement représentatif, fondé sur une charte, 
à laquelle les amis de la liberté se sont franchement 
ralliés, et qu'ils défendent contre toutes les attaques 
des fauteurs du pouvoir absolu, il m'est permis, sans 

i 



384 MEMOIRES 

que l'on me soupçonne d'arrière-pensée, de mettre 
sur table les pièces du procès que la postérité inten- 
tera aux hommes du 18 brumaire, et sous les yeux 
des Français la constitution détruite. Comparez , puis- 
je leur dire aujourd'hui , les dispositions que renferme 
ce prétendu code d'anarchie , avec toutes les institu- 
tions tant vantées dont le gouvernement impérial nous 
a accablés, et connaissez enfin le danger de marcher 
de constitution en constitution , sans s'attacher inva- 
riablement à aucune. 

DÉCLARATION DES DROITS ET DES DEVOIRS DE 
l'homme ET DU CITOYEN. 

• 1 p * 

Le peuple français proclame , en présence de l'Etre 
suprême , la déclaration suivante des droits et des de- 
voirs de l'homme et du citoyen. 

DROITS. 

Art. 1. Les droits de l'homme en société sont, la 
liberté, l'égalité, la sûreté, la propriété. 

2. La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit 
pas aux droits d' autrui. 

3. L'égalité consiste en ce que la loi est la même 
pour tous , soit qu'elle protège , soit qu'elle punisse. 

L'égalité n'admet aucune distinction de naissance, 
aucune hérédité de pouvoirs. 



DE GOHIER 585 

4. La sûreté résulte du concours de tous , pour as- 
surer les droits de chacun. 

5. La propriété est le droit de jouir et de disposer 
de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail 
et de son industrie. 

6. La loi est la volonté générale exprimée par 
la majorité , ou des citoyens , ou de leurs représen- 
tants. 

7. Ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être 
empêché. 

Nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'or- 
donne pas. 

8. Nul ne peut être appelé en justice , accusé , ar- 
rêté ni détenu, que dans les cas déterminés par la 
loi , et selon les formes qu'elle a prescrites. 

9. Ceux qui sollicitent, expédient, signent, exécu- 
tent ou font exécuter des actes arbitraires , sont cou- 
pables et doivent être punis. 

1 o. Toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour 
s'assurer de la personne d'un prévenu doit être sé- 
vèrement réprimée par la loi. 

1 1 . Nul ne peut être jugé qu'après avoir été en- 
tendu ou légalement appelé. 

1 2. La loi ne doit décerner que des peines stricte- 
ment nécessaires et proportionnées au délit. 

i3. Tout traitement qui aggrave la peine déter- 
minée par la loi est un crime. 

1 4- Aucune loi , ni criminelle , ni civile , ne peut 
avoir d'effet rétroactif. 

il. 25 



386 MEMOIRES 

i5. Tout homme peut engager son temps et ses 
services, mais il ne peut se vendre ni être vendu ; sa 
ersonne n'est pas une propriété aliénable. 

1 6. Toute contribution est établie pour l'utilité gé- 
nérale ; elle doit être répartie entre les contribuables 
en raison de leurs facultés. 

17. La souveraineté réside essentiellement dans l'u- 
niversalité des citoyens. 

18. Nul individu, nulle réunion partielle de ci- 
toyens, ne peut s'attribuer la souveraineté. 

19. Nul ne peut, sans une délégation légale, exercer 
aucune autorité , ni remplir aucune fonction publique. 

20. Chaque citoyen a un droit égal de concourir , 
immédiatement ou médiatement , à la formation de la 
loi , à la nomination des représentants du peuple et 
des fonctionnaires publics. 

21. Les fonctions publiques ne peuvent devenir la 
propriété de ceux qui les exercent. 

22. La garantie sociale ne peut exister si la divi- 
sion des pouvoirs n'est pas établie , si leurs limites ne 
sont pas fixées, et si la responsabilité des fonction- 
naires publics n'est pas assurée. 

DEVOIRS. 

Art. 1. La déclaration des droits contient les obli- 
gations des législateurs : le maintien de la société de- 
mande que ceux qui la composent connaissent et rem- 
plissent également leurs devoirs. 

2. Tous les devoirs de l'homme et du citoyen déri- 



DE GOHIER. 387 

vent de ces deux principes , gravés par la nature dans 
tous les cœurs : 

Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas 
qu'on vous fît. 

Faites constamment aux autres le bien que vous 
voudriez en recevoir. 

5. Les obligations de chacun envers la société con- 
sistent à la défendre, à la servir, à vivre soumis aux 
lois , et à respecter ceux qui en sont les organes. 

4. Nul n'est bon citoyen s'il n'est bon fils, bon 
père , bon frère, bon ami, bon époux. 

5. Nul n'est homme de bien s'il n'est franchement , 
religieusement observateur des lois. 

6. Celui qui viole ouvertement les lois se déclare en 
état de guerre avec la société. 

7. Celui qui, sans enfreindre ouvertement les lois, 
les élude par ruse ou par adresse , blesse les intérêts 
de tous : il se rend indigne de leur bienveillance et de 
leur estime. 

8. C'est sur le maintien des propriétés que reposent 
la culture des terres , toutes les productions, tout 
moyen de travail, et tout l'ordre social. 

9. Tout citoyen doit ses services à la patrie et au 
maintien de la liberté , de l'égalité , de la propriété , 
toutes les fois que la loi l'appelle à la défendre. 

CONSTITUTION. 

Art. 1. La république française est une et indivi- 
sible. 

25. 



388 MÉMOIRES 

2. L'universalité des citoyens français est le sou- 



verain. 



TITRE PREMIER. 
Division du territoire. 

3. La France est divisée en..... départements. 

Ces départements sont l'Ain, l'Aisne, l'Allier, les 
Basses- Alpes , les Hautes-Alpes, les Alpes-Maritimes, 
l'Ardèche , les Ardennes, l'Arriège , l'Aube , l'Aude , 
l'Aveyron , les Bouches-du-Rhône , le Calvados , le 
Cantal , la Charente , la Charente-Inférieure , le Cher , 
la Corrèze, la Côte-d'Or, les Côtes-du-Nord, la Creuze, 
la Dordogne , le Doubs , la Drôme , l'Eure , Eure-et- 
Loire , le Finistère, le Gard, la Haute-Garonne, le 
Gers, la Gironde, le Golo, l'Hérault, l'Ille-et-Vilaine , 
l'Indre, Indre-et-Loire, l'Isère, le Jura, les Landes, 
le Liamone, Loire-et-Cher , la Loire, la Haute-Loire, 
la Loire-Inférieure, le Loiret, le Lot, Lot-et-Garonne, 
la Lozère, Maine-et-Loire, la Manche, la Marne, la 
Haute-Marne, la Mayenne , la Meurthe, la Meuse, le 
Mont-Blanc, le Mont-Terrible , le Morbihan, la Mo- 
selle, la Nièvre, le Nord, l'Oise, l'Orne, le Pas-de- 
Calais , le Puy-de-Dôme , les Basses-Pyrénées , les 
Hautes-Pyrénées , les Pyrénées-Orientales , le Bas- 
Rhin , le Haut-Rhin, le Rhône, la Haute-Saône, 
Saône-et-Loire , la Sarthe, la Seine, la Seine-Infé- 
rieure , Seine-et-Marne, Seine-et-Oise , les Deux-Sè- 
vres, la Somme, le Tarn, le Var, Vaucluse, la Ven- 



DE GOHIER. 389 

dée , la Vienne, la Haute-Vienne , les Vosges , l'Yonne. 

4. Les limites des départements peuvent être chan- 
gées ou rectifiées par le corps législatif; mais en ce 
cas la surface d'un département ne peut excéder 
cent myriamètres carrés ( quatre cents lieues carrées 
moyennes T ). 

5. Chaque département est distribué en cantons, 
chaque canton en communes. 

Les cantons conservent leurs circonscriptions ac- 
tuelles. 

Leurs limites pourront néanmoins être changées ou 
rectifiées par le corps législatif; mais , en ce cas , il 
ne pourra y avoir plus d'un myriamètre (deux lieues 
moyennes de deux mille cinq cent soixante-cinq 
toises chacune) de la commune la plus éloignée au 
chef-lieu du canton. 

6. Les colonies françaises sont parties intégrantes 
de la république , et sont soumises à la même loi con- 
stitutionnelle. 

7. Elles sont divisées en départements, ainsi qu'il 
suit : 

L'île de Saint-Domingue, 1 dont le corps législatif 
déterminera la division» en quatre départements au 
moins, 'et en six au plus ; 

La Guadeloupe , Marie-Galande , la Désirade , les 
Saintes, et la partie française de Saint-Martin; 

La Martinique; 

1 La lieue moyenne linéaire est de deux mille cinq cent soixante- 
six toises. 



590 MÉMOIRES 

La Guiane française et Cayenne ; 

Sainte- Lucie et Tabago ; 

L'île de France, les Séchelles, Rodrigue, et les 
établissements de Madagascar; 

L'île de la Réunion; 

Les Indes orientales , Pondichéry , Chandernagor , 
Mahé, Karickal, et autres établissements. 



TITRE II. 



État politique des citoyens. 

8. Tout homme né et résidant en France, qui, âgé 
de vingt-un ans accomplis , s'est fait inscrire sur le re- 
gistre civique de son canton, qui a demeuré depuis, 
pendant une année, sur le territoire de la république, 
et qui paie une contribution directe, foncière ou per- 
sonnelle, est citoyen français. 

g. Sont citoyens , sans aucune condition de contri- 
bution, les Français qui auront fait une ou plusieurs 
campagnes pour l'établissement de la république. 

1 o. L'étranger devient citoyen français, lorsque après 
avoir atteint l'âge de vingt-un ans accomplis , et avoir 
déclaré l'intention de se fixer en France, il y a résidé 
pendant sept années consécutives, pourvu qu'il y paie 
une contribution directe, et qu'en outre il y possède 
une propriété foncière ou un établissement d'agricul- 
ture ou de commerce, ou qu'il y ait épousé Une Fran- 
çaise, 



DE GOHIER. 3gi 

1 1 . Les citoyens français peuvent seuls voter dans 
les assemblées primaires, et être appelés aux fonctions 
établies par la constitution. 

12. L'exercice des droits du citoyen se perd, 
1 ° Par la naturalisation en pays étranger ; 

2 Par l'affiliation à toute corporation étrangère qui 
supposerait des distinctions de naissance, ou qui exi- 
gerait des vœux de religion ; 

3° Par l'acceptation de fonctions ou de pensions 
offertes par un gouvernement étranger; 

4° Par la condamnation à des peines afflictives ou 
infamantes, jusqu'à la réhabilitation. 

1 3. L'exercice des droits du citoyen est suspen- 
du, 

1 ° Par l'interdiction judiciaire pour cause de fureur, 
de démence ou d'imbécillité; 

2° Par l'état de débiteur failli, ou d'héritier immé- 
diat, détenteur, à titre gratuit, de tout ou partie de 
la succession d'un failli ; 

3° Par l'état de domestique à gages , attaché au ser- 
vice de la personne ou du ménage ; 

4° Par l'état d'accusation; 

5° Par un jugement de contumace , tant que le juge- 
ment n'est pas anéanti. 

i4. L'exercice des droits du citoyen n'est perdu ni 
suspendu que dans les cas exprimés dans les deux ar- 
ticles précédents. 

i5. Tout citoyen qui aura résidé sept années con- 
sécutives hors du territoire de la république, sans 



592 MÉMOIRES 

mission ou autorisation donnée au nom de la nation , 
est réputé étranger ; il ne redevient citoyen français 
qu'après avoir satisfait aux conditions prescrites par 
l'article 10. 

16. Les jeunes gens ne peuvent être inscrits sur le 
registre civique , s'ils ne prouvent qu'ils savent lire et 
écrire , et exercer une profession mécanique. 

Les opérations manuelles de l'agriculture appartien- 
nent aux professions mécaniques. 

Cet article n'aura d'exécution qu'à compter de l'an 
douzième de la république. 

TITRE m. 

Assemblées primaires. 

17. Les assemblées primaires se composent des ci- 
toyens domiciliés dans le même canton. 

Le domicile requis pour voter dans ces assemblées 
s'acquiert par la seule résidence pendant une année , 
et il ne se perd que par un an d'absence. 

1 8. Nul ne peut se faire remplacer dans les assem- 
blées primaires, ni voter pour le même objet dans 
plus d'une de ces assemblées. 

19. Il y a au moins une assemblée primaire par 
canton. 

Lorsqu'il y en a plusieurs, chacune est composée 
de quatre cent cinquante citoyens au moins, de neuf 
cents au plus. 



DE GOHIER. 090 

Ces nombres s'entendent des citoyens présents ou 
absents ayant droit d'y voter. 

20. Les assemblées primaires se constituent provi- 
soirement sous la présidence du plus ancien d'âge : le 
plus jeune remplit provisoirement les fonctions de se- 
crétaire. 

21. Elles sont définitivement constituées par la 
nomination, au scrutin, d'un président, d'un secré- 
taire et de trois scrutateurs. 

22. S'il s'élève des difficultés sur les qualités re- 
quises pour voter, l'assemblée statue provisoirement, 
sauf le recours au tribunal civil du département. 

2 3. En tout autre cas, le corps législatif prononce 
seul sur la validité des opérations des assemblées pri- 
maires. 

24. Nul ne peut paraître en armes dans les assem- 
blées primaires. 

2 5. Leur police leur appartient. 

26. Les assemblées primaires se réunissent, 

i° Pour accepter ou rejeter les changements à l'acte 
constitutionnel proposés par les assemblées de révi- 



sion; 



2° Pour faire des élections qui leur appartiennent 
suivant l'acte constitutionnel. 

27. Elles s'assemblent de plein droit le 1 er germinal 
de chaque année , et procèdent , selon qu'il y a lieu , à 
la nomination, 

1 ° Des membres de l'assemblée électorale ; ' 

2 Du juge de paix et des assesseurs. 



3g4 MÉMOIRES 

3° Du président de l'administration municipale du* 
canton, ou des officiers municipaux dans les communes 
au-dessus de cinq mille habitants. 

28. Immédiatement après ces élections, il se tient, 
dans les communes au-dessous de cinq mille habitants , 
des assemblées communales qui élisent les agents de 
chaque commune et leurs adjoints. 

29. Ce qui se fait dans une assemblée primaire ou 
communale au-delà de l'objet de sa convocation et 
contre les formes déterminées par la constitution, 
est nul. 

30. Les assemblées, soit primaires, soit commu- 
nales, ne font aucune autre élection que celles qui 
leur sont attribuées par l'acte constitutionnel. 

3 1 . Toutes les élections se font au scrutin secret. 

32. Tout citoyen qui est légalement convaincu d'a- 
voir vendu ou acheté un suffrage est exclus des assem- 
blées primaires et communales, et de toute fonction 
publique, pendant vingt ans; en cas de récidive, il 
l'est pour toujours. 

TITRE IV. 

Assemblées électorales. 

33. Chaque assemblée primaire nomme un électeur 
à raison de deux cents citoyens, présents ou absents, 
ayant droit de voter dans ladite assemblée. Jusqu'au 
nombre de trois cents citoyens inclusivement, il n'est 
nommé qu'un électeur. 



DE GOHIER. 3g5 

11 en est nommé deux depuis trois cent un jusqu'à 
cinq cents ; 

Trois depuis cinq cent un jusqu'à sept cents ; 
Quatre depuis sept cent un jusqu'à neuf cents. 

34. Les membres des assemblées électorales sont 
nommés chaque année, et ne peuvent être réélus qu'a- 
près un intervalle de deux ans. 

35. Nul ne pourra être nommé électeur s'il n'a 
vingt-cinq ans accomplis , et s'il ne réunit aux qualités 
nécessaires pour exercer les droits de citoyen fran- 
çais l'une des conditions suivantes , savoir : 

Dans les communes au-dessus de six mille ha- 
bitants, celle d'être propriétaire ou usufruitier d'un 
bien évalué à un revenu égal à la valeur locale 
de deux cents journées de travail, ou d'être loca- 
taire soit d'une habitation évaluée à un revenu égal à 
la valeur de cent cinquante journées de travail, soit 
d'un bien rural évalué à deux cents journées de tra- 
vail; 

Dans les communes au-dessous de six mille habi- 
tants , celle d'être propriétaire ou usufruitier d'un bien 
évalué à un revenu égal à la valeur locale de cent cin- 
quante journées de travail, ou d'être locataire soit 
d'une habitation évaluée à un revenu égal à la valeur 
de cent journées de travail, soit d'un bien rural évalué 
à cent journées de travail. 

A l'égard de ceux qui seront en même temps pro- 
priétaires ou usufruitiers d'une part , et locataires , fer- 
miers ou métayers , de l'autre , leurs facultés à ces di- 



096 MÉMOIRES 

vers titres seront cumulées jusqu'aux taux nécessaires 
pour établir leur éligibilité. 

36. L'assemblée électorale de chaque département 
se réunit le 20 germinal de chaque année, et termine 
en une seule session de dix jours au plus , et sans pou- 
voir s'ajourner, toutes les élections qui se trouvent à 
faire; après quoi elle est dissoute de plein droit. 

37. Les assemblées électorales ne peuvent s'occu- 
per d'un objet étranger aux élections dont elles sont 
chargées ; elles ne peuvent envoyer ni recevoir au- 
cune adresse, aucune pétition, aucune députation. 

38. Les assemblées électorales ne peuvent corres- 
pondre entre elles. 

39. Aucun cito'yen ayant été membre d'une assem- 
blée électorale ne peut prendre le titre d'électeur, ni 
se réunir, en cette qualité, à ceux qui ont été avec 
lui les membres de cette même assemblée, 

La contravention au présent article est un attentat a, 
la sûreté générale. 

40. Les articles 18, 20 , 2 1 , 23 , 24, 25, 29, 3o, 
3 1 et 3 2 du titre précédent sur les assemblées pri- 
maires sont communs aux assemblées électorales. 

4i. Les assemblées électorales élisent, selon qu'il 
y a lieu, 

i° Les membres du corps législatif, savoir , les 
membres du conseil des anciens , ensuite les membres 
du conseil des cinq-cents ; 

2 Les membres du tribunal de cassation; 

3° Les hauts-jurés ; 



DE GOHIER. 097 

4° Les administrateurs de département ; 

5° Les président, accusateur public et greffier du 
tribunal criminel; 

6° Les juges des tribunaux civils. 

42. Lorsqu'un citoyen est élu par les assemblées 
électorales pour remplacer un fonctionnaire mort, 
démissionnaire ou destitué , ce citoyen n'est élu que 
pour le temps qui restait au fonctionnaire remplacé. 

45. Le commissaire du directoire exécutif près l'ad- 
ministration de chaque département est tenu, sous 
peine de destitution , d'informer le directoire de l'ou- 
verture et de la clôture des assemblées électorales : ce 
commissaire ne peut arrêter ni suspendre les opéra- 
tions, ni entrer dans le lieu des séances 5 mais il a 
droit de demander communication du procès-verbal 
de chaque séance dans les vingt-quatre heures qui 
la suivent, et il est tenu de dénoncer au directoire 
les infractions qui seraient faites à l'acte constitution- 
nel. 

Dans tous les cas , le corps législatif prononce seul 
sur la validité des opérations des assemblées élec- 
torales. 



titre v. 



Pouvoir législatif. 



Dispositions générales. 



44. Le corps législatif est composé d'un conseil des 
anciens et d'un conseil des cinq-cents. 



3g8 MÉMOIRES 

45. En aucun cas le corps législatif ne peut délé- 
guer à un ou plusieurs de ses membres, ni à qui que 
ce soit , aucune des fonctions qui lui sont attribuées 
par la présente constitution. 

46. Il ne peut exercer par lui-même , ni par des dé- 
légués , le pouvoir exécutif ni les pouvoirs judiciaires. 

47. H y a incompatibilité entre la qualité de membre 
du corps législatif et l'exercice d'une autre fonction 
publique , excepté celle d'archiviste de la république. 

48. La loi détermine le mode du remplacement dé- 
finitif ou temporaire des fonctionnaires publics qui 
viennent à être élus membres du corps législatif. 

49. Chaque département concourt, à raison de sa 
population seulement, à la nomination des membres 
du conseil des anciens et; des membres du conseil des 
cinq-cents. 

50. Tous les dix ans le corps législatif, d'après 
les états de population qui lui sont envoyés , détermine 
le nombre des membres de l'un et de l'autre conseil 
que chaque département doit fournir. 

5 1 . Aucun changement ne peut être fait dans cette 
répartition durant cet intervalle. 

52. Les membres du corps législatif ne sont pas 
représentants du département qui les a nommés, mais 
de la nation entière, et il ne peut leur être donné au- 
cun mandat. 

55. L'un et l'autre conseil est renouvelé tous les 
trois ans par tiers. 

54. Les membres sortant, après trois années, peu- 



DE GOHIER. 399 

vent être immédiatement réélus pour les trois années 
suivantes ; après quoi il faudra un intervalle de deux 
ans pour qu'ils puissent être élus de nouveau. 

55. Nul, en aucun cas, ne peut être membre du 
corps législatif durant plus de six années consécutives. 

56. Si, par des circonstances extraordinaires, l'un 
des deux conseils se trouve réduit à moins de deux 
tiers de ses membres, il en donne avis au directoire 
exécutif, lequel est tenu de convoquer sans délai les 
assemblées primaires des départements qui ont des 
membres du corps législatif à remplacer par l'effet de 
ces circonstances ; les assemblées primaires nomment 
sur-le-champ des électeurs qui procèdent aux rem- 
placements nécessaires. 

57. Les membres nouvellement élus pour l'un et 
pour l'autre conseil se réunissent, le 1 er prairial de 
chaque année , dans la commune qui a été indiquée 
par le corps législatif précédent , ou dans la commune 
même où il a tenu ses dernières séances , s'il n'en a 
pas désigné une autre. 

58. Les deux conseils résident toujours dans la 



même commune. 



59. Le corps législatif est permanent : il peut 
néanmoins s'ajourner à des termes qu'il désigne. 

60. En aucun cas ces deux conseils ne peuvent se 
réunir dans une même salle. 

61. Les fonctions de président et de secrétaire ne 
peuvent excéder la durée d'un mois, ni dans le con- 
seil des anciens , ni dans celui des cinq-cents. 



/,oo MÉMOIRES 

62. Les deux conseils ont respectivement le droit 
de police dans le lieu de leurs séances, et dans l'en- 
ceinte extérieure qu'ils ont déterminée. 

63. Ils ont respectivement le droit de police sur 
leurs membres; mais ils ne peuvent prononcer de 
peine plus forte que la censure , les arrêts pour huit 
jours , et la prison pour trois. 

64. Les séances de l'un et de l'autre conseil sont 
publiques; les assistants ne peuvent excéder en nombre 
la moitié des membres respectifs de chaque conseil. 

Les procès-verbaux des séances sont imprimés. 

65. Toute délibération se prend par assis et levé ; 
en cas de doute, il se fait un appel nominal , mais alors 
les votes sont secrets. 

66. Sur la demande de cent de ses membres , cha- 
que conseil peut se former en comité général et 'se- 
cret , mais seulement pour discuter , et non pour dé- 
libérer. 

67. Ni l'un ni l'autre conseil ne peut créer dans son 
sein aucun comité permanent. 

Seulement chaque conseil a la faculté, lorsqu'une 
matière lui paraît susceptible d'un examen prépara- 
toire, de nommer parmi ses membres une commission 
spéciale , qui se renferme uniquement dans l'objet de 
sa formation. 

Cette commission est dissoute aussitôt que le conseil 
a statué sur l'objet dont elle était chargée. 

68. Les membres du corps législatif reçoivent une 
indemnité annuelle ; elle est , dans l'un et l'autre con- 



DE GOHIER. 4oi 

seil, fixée à la, valeur de trois mille myriagrammes 
de froment ( six cent treize quintaux trente - deux 
livres ). 

69. Le directoire exécutif ne peut faire passer ou 
séjourner aucun corps de troupes dans la distance de 
six myriamètres (douze lieues moyennes) de la com- 
mune où le corps législatif tient ses séances , si ce n'est 
sur sa réquisition ou avec son autorisation. 

70. Il y a, près du corps législatif, une garde de 
citoyens pris dans la garde nationale sédentaire de 
tous les départements, et choisis par leurs frères 
d'armes. 

Cette garde ne peut être au-dessus de quinze cents 
hommes en activité de service. 

71. Le corps législatif détermine le mode de ce 
service et sa durée. 

72. Le corps législatif n'assiste à aucune cérémonie 
publique, et n'y envoie point de députation. • 

Conseil des cinq-cents. 

73. Le conseil des cinq-cents est immuablement 
fixé à ce nombre. 

74. Pour être élu membre du conseil des cinq- 
cents , il faut être âgé de trente ans accomplis , et 
avoir été domicilié sur le territoire de la république 
pendant les dix années qui auront immédiatement 
précédé l'élection. 

La condition de l'âge de trente ans ne sera point 
11. 26 



4o2 MÉMOIRES 

exigible avant l'an septième de la république ; jusqua 
cette époque , lage de vingt-cinq ans accomplis sera 
suffisant. 

75. Le conseil des cinq- cents ne peut délibérer si 
la séance n'est composée de deux cents membres au 
moins. 

76. La proposition des lois appartient exclusive- 
ment au conseil des cinq-cents. 

77. Aucune proposition ne peut être délibérée ni 
résolue dans le conseil des cinq-cents , qu'en obser- 
vant les formes suivantes : 

Il se fait trois lectures de la proposition; l'inter- 
valle entre deux de ces lectures ne peut être 
moindre de dix jours. 

La discussion est ouverte après chaque lecture ; 
et néanmoins , après la première ou la seconde , le 
conseil des cinq-cents peut déclarer qu'il y a lieu 
à l'ajournement , ou qu'il n'y a pas lieu à délibé- 
rer. 

Toute proposition doit être imprimée et distribuée 
deux jours avant la seconde lecture. 

Après la troisième lecture , le conseil des cinq-cents 
décide s'il y a lieu ou non à l'ajournement. 

78. Toute proposition qui , soumise à la discussion, 
a été définitivement rejetée après la troisième lecture, 
ne peut être reproduite qu'après une année révolue. 

79. Les propositions adoptées par le conseil des 
cinq-cents s'appellent résolutions. 

80. Le préambule de toute résolution énonce , 



DE GOHIER. 4o3 

i° Les dates des séances auxquelles les trois lec- 
tures de la proposition auront été faites; 

2° L'acte par lequel il a été déclaré, après la troi- 
sième lecture, qu'il n'y a pas lieu à l'ajournement. 

8 1 . Sont exemptes des formes prescrites par l'ar- 
ticle 77, les propositions reconnues urgentes par une 
déclaration préalable du conseil des cinq-cents. 

Cette déclaration énonce les motifs de l'urgence, 
et il en est fait mention dans le préambule de la réso- 
lution. 

Conseil des anciens. 

82. Le conseil des anciens est composé de deux cent 
cinquante membres. 

83. Nul ne peut être membre du conseil des anciens, 
S'il n'est âgé de quarante ans accomplis; 

Si de plus il n'est pas marié ou veuf, 
Et s'il n'a pas été domicilié sur le territoire de la 
république pendant les quinze années qui auront im- 
médiatement précédé l'élection. 

84. La condition de domicile exigée par le précé- 
dent article, et celle prescrite .par l'article 74* ne con- 
cernent point les citoyens qui sont sortis du territoire 
de la république avec mission du gouvernement. 

85. Le conseil des anciens ne peut délibérer si la 
séance n'est composée de cent vingt-six membres au 
moins. 

8G. Il appartient exclusivement au conseil des an- 

26, 



4o4 MÉMOIRES 

ciens d'approuver ou de rejeter les résolutions du con- 
seil des cinq -cents. 

87. Aussitôt qu'une résolution du conseil des cinq- 
cents est parvenue au conseil des anciens, le président 
donne lecture du préambule. 

88. Le conseil des anciens refuse d'approuver les 
résolutions du conseil des cinq-cents qui n'ont point 
été prises dans les formes prescrites par la consti- 
tution. 

89. Si la proposition a été déclarée urgente par le 
conseil des cinq-cents, le conseil des anciens délibère 
pour approuver ou rejeter l'acte d'urgence. 

90. Si le conseil des anciens rejette l'acte d'urgence , 
il ne délibère point sur le fond de la résolution. 

91. Si la résolution n'est pas précédée d'un acte 
d'urgence , il en est fait trois lectures ; l'intervalle en- 
tre deux de ces lectures ne peut être moindre de cinq 
jours. 

La discussion est ouverte après chaque lecture. 
Toute résolution est imprimée et distribuée deux 
jours au moins avant la seconde lecture. 

92. Les résolutions du conseil des cinq-cents, adop- 
tées par le conseil des anciens, s'appellent lots. 

95. Le préambule des lois énonce les dates des 
séances du conseil des anciens auxquelles les trois lec- 
tures ont été faites. 

94. Le décret par lequel le conseil de anciens re- 
connaît l'urgence d'une loi est motivé et mentionné 
dans le préambule de cette loi. 



DE GOHIER. 4o5 

g5. La proposition de la loi , faite par le conseil 
des cinq-cents, s'entend de tous les articles d'un même 
projet; le conseil des anciens doit les rejeter tous ou 
les approuver dans leur ensemble. 

96. L'approbation du conseil des anciens est ex- 
primée sur chaque proposition de la loi par cette for- 
mule, signée du président et des secrétaires : Le conseil 
des anciens approuve... 

97. Le refus d'adopter, pour cause d'omission des 
formes indiquées dans l'article 77, est exprimé par 
cette formule, signée du président et des secrétaires : 
La constitution annule... 

98. Le refus d'approuver le fond de la loi proposée 
est exprimé par cette formule , signée du président et 
des secrétaires: Le conseil des anciens ne peut adopter... 

99. Dans le cas du précédent article , le projet de 
loi rejeté ne peut plus être présenté par le conseil des 
cinq-cents qu'après une année révolue. 

1 00. Le conseil des cinq-cents peut néanmoins pré- 
senter, à quelque époque que ce soit, un projet de loi 
qui contienne des articles faisant partie d'un projet qui 
a été rejeté. 

101. Le conseil des anciens envoie dans le jour les 
lois qu'il a adoptées , tant au conseil des cinq - cents 
qu au directoire exécutif. 

102. Le conseil des anciens peut changer la rési- 
dence du corps législatif; il indique, en ce cas, un 
nouveau lieu , et l'époque à laquelle les deux conseils 
sont tenus de s'y rendre. 



4o6 MÉMOIRES 

Le décret du conseil des anciens sur cet objet est 
irrévocable. 

io3. Le jour même de ce décret, ni l'un ni l'autre 
des conseils ne peuvent plus délibérer dans la com- 
mune où ils ont résidé jusqu'alors. 

Les membres qui y continueraient leurs fonctions se 
rendraient coupables d'attentat contre la sûreté de la 
république. 

104. Les membres du directoire exécutif qui retar- 
deraient ou refuseraient de sceller, promulguer et en- 
voyer le décret de translation du corps législatif, se- 
raient coupables du même délit. 

io5. Si, dans les vingt jours après celui fixé par 
le conseil des anciens, la majorité de chacun des 
deux conseils n'a pas fait connaître à la république son 
arrivée au nouveau lieu indiqué, ou sa réunion dans un 
autre lieu quelconque, les administrateurs de dépar- 
tements convoquent les assemblées primaires pour 
nommer des électeurs, qui procèdent aussitôt à la for- 
mation d'un nouveau corps législatif par l'élection de 
deux cent cinquante députés pour le conseil des an- 
ciens, et de cinq cents pour l'autre conseil. 

1 06. Les administrateurs de département qui, dans 
le cas de l'article précédent, seraient en retard de con- 
voquer les assemblées primaires, se rendraient coupa- 
bles de haute trahison et d'attentat contre la sûreté de 
la république. 

107. Sont déclarés coupables du même délit tous 
citoyens qui mettraient obstacle à la convocation des 



DE GOHIER. 407 

assemblées primaires et électorales, dans le cas de l'ar- 
ticle 106. 

108. Les membres du nouveau corps législatif se 
rassemblent dans le lieu où le conseil des anciens 
avait transféré les séances. 

S'ils ne peuvent se réunir dans ce lieu, en quelque 
endroit qu'ils se trouvent en majorité , là est le corps 
législatif. 

109. Excepté dans les cas de l'article 102 , aucune 
proposition de loi ne peut prendre naissance dans le 
conseil des anciens. 

De la garantie des membres du corps législatif. 

1 1 o. Les citoyens qui sont ou ont été membres du 
corps législatif ne peuvent être recherchés, accusés, 
ni jugés en aucun temps , pour ce qu'ils ont dit ou 
écrit dans l'exercice de leurs fonctions. 

111. Les membres du corps législatif , depuis le 
moment de leur nomination jusqu'au trentième jour 
après l'expiration de leurs fonctions, ne peuvent être 
mis en jugement que dans les formes prescrites par les 
articles qui suivent. 

112. Ils peuvent, pour faits criminels, être saisis 
en flagrant délit; mais il en est donné avis, sans délai, 
au corps législatif; et la poursuite ne pourra être con- 
tinuée qu'après que le conseil des cinq-cents aura pro- 
posé la mise en jugement , et que le conseil des anciens 
l'aura décrétée. 



4o8 MÉMOIRES 

1 1 3. Hors le cas du flagrant délit, les membres du 
corps législatif ne peuvent être amenés devant les of- 
ficiers de police , ni mis en état d'arrestation , avant 
que le conseil des cinq-cents n'ait proposé la mise en 
jugement, et que le conseil des anciens ne l'ait dé- 
crétée. 

1 14. Dans les cas des deux articles précédents, un 
membre du corps législatif ne peut être traduit devant 
aucun autre tribunal que la haute cour de justice. 

1 1 5. Ils sont traduits devant la même cour pour 
les faits de trahison, de dilapidation, de manœuvres 
pour renverser la constitution , et d'attentat contre 
la sûreté intérieure de la république. 

1 1 6. Aucune dénonciation contre un membre du 
corps législatif ne peut donner lieu à poursuite, si 
elle n'est rédigée par écrit, signée, et adressée au con- 
seil des cinq-cents. 

1 1 7. Si, après y avoir délibéré en la forme prescrite 
par l'article 77, le conseil des cinq-cents admet la dé- 
nonciation, il le déclare en ces termes : 

La dénonciation contre... pour le fait de... datée 
du... signée de... est admise. 

118. L'inculpé est alors appelé : il a pour compa- 
raître un délai de trois jours francs; et lorsqu'il com- 
paraît, il est entendu dans l'intérieur du lieu des 
séances des cinq-cents. 

1 1 9. Soit que l'inculpé se soit présenté ou non , le 
conseil des cinq-cents déclare, après ce délai , s'il y a 
lieu ou non à l'examen de sa conduite. 



DE GOHIER. 409 

1 20. S'il est déclaré par le conseil des cinq-cents 
qu'il y a lieu à examen , le prévenu est appelé par le 
conseil des anciens : il a pour comparaître un délai de 
deux jours francs; et s'il comparaît, il est entendu dans 
l'intérieur du lieu des séances du conseil des anciens. 

ni. Soit que le prévenu se soit présenté ou non , 
le conseil des anciens , après ce délai , et après y avoir 
délibéré dans les formes prescrites par l'article 91 , 
prononce l'accusation , et renvoie l'accusé devant la 
haute cour de justice, laquelle est tenue d'instruire le 
procès sans aucun délai. 

122. Toute discussion, dans l'un et dans l'autre 
conseil , relative à la prévention ou à l'accusation d'un 
membre du corps législatif, se fait en comité général. 

Toute délibération sur les mêmes objets est prise à 
l'appel nominal et au scrutin secret. 

123 L'accusation prononcée contre un membre du 
corps législatif entraîne suspension. 

S'il est acquitté par le jugement de la haute cour de 
justice, il reprend ses fonctions. 

Relation des deux conseils entre eux. 

124. Lorsque les deux conseils sont définitivement 
constitués , ils s'en avertissent mutuellement par un 
messager d'état. 

12 5. Chaque conseil nomme quatre messagers d'é- 
tat pour son service. 

1 26. Ils portent à chacun des conseils et au diree- 



4io MÉMOIRES 

toire exécutif les lois et les actes du corps législatif; 
ils ont entrée à cet effet dans le lieu des séances du 
directoire exécutif. 

Ils marchent précédés de deux huissiers. 

127. L'un des conseils ne peut s'ajourner au-delà 
de cinq jours sans le consentement de l'autre. 

Promulgation des lois. 

128. Le directoire exécutif fait sceller et publier 
les lois et les autres actes du corps législatif dans lès 
deux jours après leur réception. 

129. Il fait sceller et promulguer, dans ce jour, les 
lois et actes du corps législatif qui sont précédés d'un 
décret d'urgence. 

i3o. La publication de la loi et des actes du corps 
législatif est ordonnée en la forme suivant : 

« Au nom de la république française ( loi ) ou 
» ( acte du corps législatif)... Le directoire ordonne 
»que la loi ou l'acte législatif ci- dessus sera publié, 
v exécuté, et quil sera muni du sceau de la répu- 
» blique. ■» 

1 3 1 . Les lois dont le préambule n'atteste pas l'ob- 
servation des formes prescrites par les articles 77 
et 91 ne peuvent être promulguées par le directoire 
exécutif, et sa responsabilité à cet égard dure six 
années. 

Sont exceptées les lois pour lesquelles l'acte d'ur- 
gence a été approuvé par le conseil des anciens. 



DE GOHIER. 4 1 » 

TITRE VI. 

Pouvoir exécutif. 

i32. Le pouvoir exécutif est délégué à un directoire 
de cinq membres, nommés par le corps législatif, fai- 
sant alors les fonctions d'assemblée électorale , au nom 
de la nation. 

i33. Le conseil des cinq-cents forme, au scrutin 
secret, une liste décuple du nombre des membres du 
directoire qui sont à nommer, et la présente au conseil 
des anciens, qui choisit, aussi au scrutin secret, dans 
cette liste. 

i34- Les membres du directoire doivent être âgés 
de quarante ans au moins. 

1 35. Ils ne peuvent être pris que parmi les ci- 
toyens qui ont été membres du corps législatif ou 
ministres. • 

La disposition du présent article ne sera observée 
qu'à commencer de l'an neuvième de la république. 

1 36. A compter du premier jour de l'an cinquième 
de la république , les membres du corps législatif ne 
pourront être élus membres du directoire , ni minis- 
tres , soit pendant la durée de leurs fonctions législa- 
tives, soit pendant la première année après l'expiration 
de ces mêmes fonctions. 

137. Le directoire est pareillement renouvelé, par 
l'élection d'un nouveau membre, chaque année. 

Le sort décidera , pendant les quatre premières an- 



412 MÉMOIRES 

nées, de la sortie successive de ceux qui auront été 
nommés la première fois. 

i38j Aucun des membres sortants ne peut être 
réélu qu'après un intervalle de cinq ans. 

i3o,. L'ascendant et le descendant en ligne directe, 
les frères, l'oncle et le neveu, les cousins au premier 
degré, et les alliés à ces divers degrés, ne peuvent être 
en même temps membres du directoire, ni s'y suc- 
céder qu'après un intervalle de cinq ans. 

i4o. En cas de vacance par mort, démission ou 
autrement , d'un des membres du directoire , son suc- 
cesseur est élu par le corps législatif, dans dix jours, 
pour tout délai. 

Le conseil des cinq-cents est tenu de proposer les 
candidats dans les cinq premiers jours , et le conseil 
des anciens doit consommer l'élection dans les cinq 
derniers. 

Le nouveau membre n'est élu que pour le temps 
d'exercice qui restait à celui qu'il remplace. 

Si néanmoins ce temps n'excède pas six mois, celui 
qui est élu demeure en fonctions jusqu'à la fin de la 
cinquième année suivante. 

1 4 1 . Chaque membre du directoire le préside à son 
tour durant trois mois seulement. 

Le président a la signature et la garde du sceau. 

Les lois et les actes du corps législatif sont adressés 
au directoire en la personne de son président. 

i4'2. Le directoire exécutif ne peut délibérer, s'il 
n'y a trois membres présents au moins. 



DE GOHIER. 4i3 

i43. Il se choisit, hors de son sein, un secrétaire 
qui contre-signe les expéditions, et rédige les délibé- 
rations sur un registre où chaque membre a le droit 
de faire inscrire son avis motivé. 

Le directoire peut , quand il le juge à propos , dé- 
libérer sans l'assistance de son secrétaire ; en ce cas , 
les délibérations sont rédigées , sur un registre parti- 
culier, par l'un des membres du directoire. 

i44- Le directoire pourvoit, d'après les lois, à la 
sûreté extérieure ou intérieure de la république. 

Il peut faire des proclamations conformes aux lois 
et pour leur exécution. 

Il dispose de la force armée, sans qu'en aucun cas 
le directoire collectivement, ni aucun de ses membres, 
puisse la commander, ni pendant le temps de ses fonc- 
tions, ni pendant les deux années qui suivent immé- 
diatement l'expiration de ces mêmes fonctions. 

i45. Si le directoire est informé qu'il se trame 
quelque conspiration contre la sûreté extérieure ou 
intérieure de l'état , il peut décerner des mandats d'a- 
mener et des mandats d'arrêt contre ceux qui en sont 
présumés les auteurs ou les complices; il peut les in- 
terroger : mais il est obligé, sous les peines portées 
contre le crime de détention arbitraire, de les ren- 
voyer par devant l'officier de police, dans le délai de 
deux jours , pour procéder suivant les lois. 

i46. Le directoire nomme les généraux en chef; 
il ne peut les choisir parmi les parents ou alliés de ses 
membres , dans les degrés exprimés par l'article 139. 



4i4 MÉMOIRES 

i4/. Il surveille et assure l'exécution des lois dans 
les administrations et les tribunaux , par des commis- 
saires à sa nomination. 

i48. H nomme hors de son sein les ministres, et 
les révoque lorsqu'il le juge convenable. 

Il ne peut les choisir au-dessous de l'âge de trente 
ans, ni parmi les parents ou alliés de ses membres, aux 
degrés énoncés dans l'article i3q. 

1^9. Les ministres correspondent immédiatement 
avec les autorités qui leur sont subordonnées. 

i5o. Le corps législatif détermine les attributions 
et le nombre de ses ministres. 

Ce nombre est de six au moins et de huit au plus. 

1 5 1 . Les ministres ne forment point un conseil. 

iÔ2. Les ministres sont respectivement responsa- 
bles tant de l'inexécution des lois que de l'inexécu- 
tion des arrêtés du directoire. 

i53. Le directoire nomme le receveur des imposi- 
tions directes de chaque département. 

1 54. H nomme les préposés en chef aux régies des 
contributions indirectes et à l'administration des do- 
maines nationaux. 

i55. Tous les fonctionnaires publics dans les co- 
lonies françaises , excepté les départements des îles de 
France et de la Réunion, seront nommés par le di- 
rectoire jusqu'à la paix. 

1 56. Le corps législatif peut autoriser le directoire 
à envoyer dans toutes les colonies françaises, suivant 



DE GOHIER. 4i5 

l'exigence des cas , un ou plusieurs agents particuliers 
nommés par lui pour un temps limité. 

Les agents particuliers exerceront les mêmes fonc- 
tions que le directoire , et lui seront subordonnés. 

157. Aucun membre du directoire ne peut sortir 
du territoire de la république que deux ans après la 
cessation de ses fonctions. 

1 58. Il est tenu, pendant cet intervalle, de justifier 
au corps législatif de sa résidence. 

L'article 1 12 et les suivants jusqu'à l'article 123 in- 
clusivement, relatifs à la garantie du corps législatif, 
sont communs aux membres du directoire. 

159. Dans le cas où plus de deux membres du di- 
rectoire seraient mis en jugement, le corps législatif 
pourvoira, dans les formes ordinaires, à leur rempla- 
cement provisoire durant le jugement. 

160. Hors le cas des articles 119 et 120, le direc- 
toire, ni aucun de ses membres, ne peut être appelé 
ni par le conseil des cinq-cents ni par le conseil des 
anciens. 

1 6 1 . Les comptes et les éclaircissements demandés 
par l'un ou l'autre conseil au directoire sont fournis 
par écrit. 

162. Le directoire est tenu, chaque année, de pré- 
senter par écrit, à l'un et à l'autre conseil, l'aperçu 
des dépenses , la situation des finances , l'état des pen- 
sions existantes, ainsi que le projet de celles qu'il croit 
convenable d'établir. 



4i6 MÉMOIRES 

Il doit indiquer les abus qui sont à sa connaissance. 

i63. Le directoire peut en tout temps inviter, par 
écrit, le conseil des cinq-cents à prendre un objet en 
considération; il peut lui proposer des mesures, mais 
non des projets rédigés en forme de lois. 

164. Aucun membre du directoire ne peut s'ab- 
senter plus de cinq jours, ni s'éloigner au-delà de 
quatre myriamètres (huit lieues moyennes) du lieu de 
la résidence du directoire, sans l'autorisation du corps 
législatif. 

i65. Les membres du directoire ne peuvent pa- 
raître, dans l'exercice de leurs fonctions, soit au de- 
hors, soit dans l'intérieur de leurs maisons, que revêtus 
du costume qui leur est propre. 

166. Le directoire a sa garde habituelle et soldée 
aux frais de la république ; cette garde est composée 
de cent vingt hommes à pied et de cent vingt hommes 
à cheval. 

167. Le directoire est accompagné de sa garde dans 
les cérémonies et marches publiques, où il a toujours 
le premier rang. 

168. Chaque membre du directoire se fait accom- 
pagner au dehors de deux gardes. 

169. Tout poste de force armée doit au directoire 
et à chacun de ses membres les honneurs militaires 
supérieurs. 

170. Le directoire a quatre messagers d'état, qu'il 
nomme et qu'il peut destituer. 

Ils portent aux deux corps législatifs les lettres et 



DE GOHIER. 417 

les mémoires du directoire : ils ont entrée, à cet effet, 
dans le lieu des séances des conseils législatifs. 
Ils marchent précédés de deux huissiers. 

171. Le directoire réside dans la même commune 
que le corps législatif. 

172. Les membres du directoire sont logés aux 
frais de la république, et dans un même édifice. 

173. Le traitement de chacun d'eux est fixé, pour 
chaque année , à la valeur de cinquante mille myria- 
grammes de froment (dix mille deux cent vingt-deux 
quintaux ). 

TITRE vu. 

Corps administratifs et municipaux. 

iy4« Il y a dans chaque département une adminis- 
tration centrale, et dans chaque canton une adminis- 
tration municipale au moins. 

176. Tout membre dune administration départe- 
mentale ou municipale doit être âgé de vingt-cinq ans 
au moins. 

176. L'ascendant et le descendant en ligne directe, 
les frères, l'oncle et le neveu, et lev alliés aux mêmes 
degrés, ne peuvent simultanément être membres de la 
même administration , ni s'y succéder qu'après un in- 
tervalle de deux ans. 

177. Chaque administration de département est 
composée de cinq membres; elle est renouvelée par 
cinquième tous les ans. 

il. 'An 



4i8 MÉMOIRES 

178. Toute commune dont la population s'élève 
depuis cinq mille habitants jusqu'à cent mille a pour 
elle seule une administration municipale. 

1 79. Il y a dans chaque commune dont la popula- 
tion est inférieure à cinq mille habitants un agent 
municipal et un adjoint. 

180. La réunion des agents municipaux de chaque 
commune forme la municipalité du canton. 

181. Il y a de plus un président de l'administration 
municipale, choisi dans tout le canton. 

182. Dans les communes dont la population s'élève 
de cinq à dix mille habitants, il y a cinq officiers mu- 
nicipaux. 

Sept, depuis dix mille jusqu'à cinquante mille. 

Neuf, depuis cinquante mille jusqu'à cent mille. 

i83. Dans les communes dont la population excède 
cent mille habitants, il y a au moins trois administra- 
tions municipales. 

Dans ces communes, la division de ces municipa- 
lités se fait de manière que la population de l'arron- 
dissement de chacune n'excède pas cinquante mille 
individus et ne soit pas moindre de trente mille. 

La municipalitéxle chaque arrondissement est com- 
posée de sept membres. 

184. Il y a dans les communes divisées en plusieurs 
municipalités un bureau central pour les objets jugés 
indivisibles par le corps législatif. 

Ce bureau est composé de trois membres nommés 



DE GOHIER. 4i 9 

par l'administration de département, et confirmés par 
le pouvoir exécutif. 

1 85. Les membres de toute administration muni- 
cipale sont nommés pour deux ans, et renouvelés 
chaque année par moitié ou par partie la plus ap- 
proximative de la moitié, et alternativement par la 
fraction la plus forte et par la fraction la plus faible. 

186. Les administrateurs de département et les 
membres des administrations municipales peuvent être 
réélus une fois sans intervalle. 

187. Tout citoyen qui a été deux fois de suite élu 
administrateur de département, ou membre d'une ad- 
ministration municipale , et qui en a rempli les fonc- 
tions en vertu de l'une et de l'autre élection , ne peut 
être élu de nouveau qu'après un intervalle de deux 
années. 

188. Dans le cas où une administration départe- 
mentale ou municipale perdrait un ou plusieurs de ses 
membres par mort , démission ou autrement , les ad- 
ministrateurs restants peuvent s'adjoindre, en rempla- 
placement , des administrateurs temporaires , et qui 
exercent en cette qualité jusqu'aux élections suivantes. 

1 89. Les administrations départementales et muni- 
cipales ne peuvent modifier les actes du corps légis- 
latif, ni ceux du directoire exécutif, ni en suspendre 
l'exécution. 

Elles ne peuvent s'immiscer dans les objets dépen- 
dant de l'ordre judiciaire. 



9 ° 
2, j. 



420 MEMOIRES 

1 90. Les administrateurs sont essentiellement char- 
gés de la répartition des contributions directes et de 
la surveillance des deniers provenant des revenus pu- 
blics dans leur territoire. 

Le corps législatif détermine les règles et le mode 
de leurs fonctions, tant sur ces objets que sur les au- 
tres parties de l'administration intérieure. 

191. Le directoire exécutif nomme, auprès de 
chaque administration départementale et municipale , 
un commissaire qu'il révoque lorsqu'il le juge conve- 
nable. 

Ce commissaire surveille et requiert l'exécution 
des lois. 

192. Le commissaire près de chaque administration 
locale doit être pris parmi les citoyens domiciliés de- 
puis un an dans le département où cette administra- 
tion est établie. 

Il doit être âgé de vingt-cinq ans au moins. 

193. Les administrations municipales sont subor- 
données aux administrations de département, et celles- 
ci aux ministres. 

En conséquence, les ministres peuvent annuler, 
chacun dans sa partie , les actes des administrations de 
département , et celles-ci les actes des administrations 
municipales , lorsque ces actes sont contraires aux lois 
ou aux ordres des autorités supérieures. 

194. Les ministres peuvent aussi suspendre les ad- 
ministrateurs de département qui ont contrevenu aux 
lois ou aux ordres des autorités supérieures, et les 



DE GOHIER. 421 

administrations de département ont le même droit à 
l'égard des membres des administrations municipales. 

195. Aucune suspension ni annulation ne devient 
définitive sans la confirmation formelle du directoire 
exécutif. 

1 96. Le directoire peut aussi annuler immédiate- 
ment les actes des administrations départementales ou 
municipales. 

Il peut suspendre ou destituer immédiatement, 
lorsqu'il le croit nécessaire, les administrateurs, soit 
de département, soit de canton, et les envoyer de 
vant les tribunaux de département , lorsqu'il y a lieu. 

197. Tout arrêté portant cassation d'actes, sus- 
pension ou destitution d'administrateurs, doit être 
motivé. 

198. Lorsque les cinq membres d'une administra- 
tion départementale sont destitués , le directoire exé- 
cutif pourvoit à leur remplacement jusqu'à l'élection 
suivante; mais il ne peut choisir leurs suppléants 
provisoires que parmi les anciens administrateurs du 
même département. 

199. Les administrations, soit de département, 
soit de canton, ne peuvent correspondre entre elles 
que sur les affaires qui leur sont attribuées par la loi , 
et non sur les intérêts généraux de la république. 

200. Toute administration doit annuellement le 
compte de sa gestion. 

Les comptes rendus par les administrations dépar- 
tementales sont imprimés. 



422 MÉMOIRES 

201. Tous les actes des corps administratifs sont 
rendus publics par le dépôt du registre où ils sont 
consignés, et qui est ouvert à tous les administrés. 

Ce registre est clos tous les six mois , et n'est dé- 
posé que du jour qu'il a été clos. 

Le corps législatif peut proroger , selon les circon- 
stances , le délai fixé pour ce dépôt. 

TITRE VIII. 
Pouvoir judiciaire. 



Dispositions générales. 

209. Les fonctions judiciaires ne peuvent être 
exercées ni par le corps législatif ni par le pouvoir 
exécutif. 

203. Les juges ne peuvent s'immiscer dans l'exer- 
cice du pouvoir législatif, ni faire aucun règlement. 

Ils ne peuvent arrêter ou suspendre l'exécution 
d'aucune loi , ni citer devant eux les administrateurs 
pour raison de leurs fonctions. 

204. Nul ne peut être distrait des juges que la loi 
lui assigne, par aucune commission, ni par d'autres 
attributions que celles qui sont déterminées par une 
loi antérieure. 

205. La justice est rendue gratuitement. 

206. Les juges ne peuvent être destitués que pour 



DE GOHIER. 423 

forfaiture légalement jugée , ni suspendus que par une 
accusation admise. 

207. L'ascendant et le descendant en ligne directe, 
les frères , l'oncle et le neveu , les cousins au premier 
degré, et les alliés à ces divers degrés, ne peuvent 
être simultanément membres du même tribunal. 

208. Les séances des tribunaux sont publiques, les 
juges délibèrent en secret ; les jugements sont pro- 
noncés à haute voix ; ils sont motivés , et on y énonce 
les termes de la loi appliquée. 

209. Nul citoyen, s'il n'a l'âge de trente ans ac- 
complis , ne peut être élu juge d'un tribunal de dé- 
partement , ni juge de paix , ni juge d'un tribunal de 
cassation , ni juré , ni commissaire du directoire exé- 
cutif près les tribunaux. 

De la justice civile. 

210. Il ne peut être porté atteinte au droit de faire 
prononcer sur les différends par des arbitres du choix 
des parties. 

211. La décision de ces arbitres est sans appel et 
sans recours en cassation , si les parties ne l'ont ex- 
pressément réservé. 

212. H y a dans chaque arrondissement déterminé 
par la loi un juge de paix et ses assesseurs. 

Ils sont tous élus pour deux ans , et peuvent être 
immédiatement et indéfinitivement réélus. 

2 1 3. La loi détermine les objets dont les juges de 



424 MÉMOIRES 

paix et leurs assesseurs connaissent en dernier ressort. 

Elle leur en attribue d'autres qu'ils jugent à la charge 
de l'appel. 

214. H y a des tribunaux particuliers pour le com- 
merce de terre et de mer ; la loi détermine les lieux 
où il est utile de les établir. 

I^eur pouvoir de juger en dernier ressort ne peut 
être étendu au-delà de la valeur de cinq cents myria- 
grammes de froment ( cent deux quintaux vingt-deux 
livres ). 

ai 5. Les affaires dont le jugement n'appartient ni 
aux juges de paix ni aux tribunaux de commerce , soit 
en dernier ressort , soit à la charge d'appel , sont por- 
tées immédiatement devant le juge de paix et ses as- 
sesseurs pour être conciliées. 

Si le juge de paix ne peut les concilier , il les ren- 
voie devant le tribunal civil. 

216. Il y a un tribunal civil par département. 

Chaque tribunal civil est composé de vingt juges 
au moins , d'un commissaire et d'un substitut , nom- 
més et destituables par le directoire exécutif, et d'un 
greffier. 

Tous les cinq ans on procède à l'élection de tous 
les membres du tribunal. 

Les juges peuvent toujours être réélus. 

2 1 7. Lors de l'élection des juges, il est nommé cinq 
suppléants , dont trois sont pris parmi les citoyens 
résidant dans la commune où siège le tribunal. 

2 1 8. Le tribunal civil prononce en dernier ressort , 



DE GOHI.ER. 425 

dans les cas déterminés par la loi, sur les appels des 
jugements, soit des juges de paix, soit des arbitres , 
soit des tribunaux de commerce. 

219. L'appel des jugements prononcés par le tribu- 
nal civil se porte au tribunal civil de l'un des trois dé- 
partements les plus voisins , ainsi qu'il est déterminé 
par la loi. 

220. Le tribunal civil se divise en sections. 

Une section ne peut juger au-dessous du nombre 
de cinq juges. 

221. Les juges réunis dans chaque tribunal nom- 
ment entre eux, au scrutin secret, le président de 
chaque section. 

De la justice correctionnelle et criminelle. 

222. Nul ne peut être saisi que pour être conduit 
devant l'officier de police , et nul ne peut être mis en 
arrestation ou détenu qu'en vertu d'un mandat d'arrêt 
des officiers de police, ou du directoire exécutif, dans 
le cas de l'article i45 , ou d'une ordonnance de prise- 
de-corps , soit d'un tribunal, soit du directeur du jury 
d'accusation, ou d'un décret d'accusation du corps 
législatif, dans les cas où il lui appartient de la pro- 
noncer , ou d'un jugement de condamnation à la prison 
ou détention correctionnelle. 

223. Pour que l'acte qui ordonne l'arrestation puisse 
être exécuté il faut, 

1 ° Qu'il exprime formellement le motif de i'arres- 



•» 



426 MÉMOIRES 

tation, et la loi en conformité de laquelle elle est 
ordonnée ; 

2° Qu'il ait été notifié à celui qui en est l'objet , et 
qu'il lui en ait été laissé copie. 

224. Toute personne saisie et conduite devant l'of- 
ficier de police sera examinée sur-le-champ ou dans 
le jour au plus tard. 

2 2 5. S'il résulte de l'examen qu'il n'y a aucun sujet 
d'inculpation contre elle, elle sera remise aussitôt en 
liberté , ou , s'il y a lieu de l'envoyer à la maison d'ar- 
rêt , elle y sera conduite dans le plus bref délai , qui , 
en aucun cas , ne pourra excéder trois jours. 

226. Nulle personne arrêtée ne peut être retenue, 
si elle donne caution suffisante , dans tous les cas où 
la loi permet de rester libre sous le cautionnement. 

227. Nulle personne, dans le cas où sa détention 
est autorisée par la loi , ne peut être conduite ou dé- 
tenue que dans les lieux légalement et publiquement 
désignés pour servir de maison d'arrêt, de maison de 
justice ou de maison de détention. 

228. Nul gardien ou geôlier ne peut recevoir ni 
retenir aucune personne qu'en vertu d'un mandat 
d'arrêt, selon les formes prescrites par les art. 222 
et 2 2§, d'une ordonnance de prise-de-corps, d'un 
décret d'accusation, ou d'un jugement de condamna- 
tion à prison ou détention correctionnelle, et sans 
que la transcription en ait été faite sur son registre. 

229. Tout gardien ou geôlier est tenu , sans qu'au- 
cun ordre puisse l'en dispenser, de représenter la 



DE GOHIER. 427 

personne détenue à l'officier civil ayant la police de 
la maison de détention , toutes les fois qu'il en sera re- 
quis par cet officier. 

23o. La représentation de la personne détenue ne 
pourra être refusée à ses parents et amis porteurs de 
l'ordre de l'officier civil , lequel sera toujours tenu de 
l'accorder , à moins que le gardien ou geôlier ne re- 
présente une ordonnance du juge , transcrite sur son 
registre , pour tenir la personne arrêtée au secret. 

25 1. Tout homme, quelle que soit sa place ou son 
emploi, autre que ceux à qui la loi donne le droit 
d'arrestation, qui donnera, signera, exécutera ou fera 
exécuter l'ordre d'arrêter un individu ; ou quiconque , 
même dans le cas d'arrestation autorisée par la loi , 
conduira , recevra ou retiendra un individu dans un 
lieu de détention non publiquement et légalement dé- 
signé ; et tous les gardiens ou geôliers qui contrevien- 
dront aux dispositions des trois articles précédents , 
seront coupables de crime de détention arbitraire. 

2 32. Toutes rigueurs employées dans les arresta- 
tions, détentions ou exécutions, autres que celles 
prescrites par la loi , sont des crimes. 

233. Il y a dans chaque département, pour le ju- 
gement des délits dont la peine n'est ni afflictive ni 
infamante , trois tribunaux correctionnels au moins , 
et six au plus. 

Ces tribunaux ne pourront prononcer de peine plus 
grave que l'emprisonnement pour deux années. 

La connaissance des délits dont la peine n'excède 



428 MEMOIRES 

pas, soit la valeur de trois journées de travail, soit 
un emprisonnement de trois jours, est déléguée au 
juge de paix , qui prononce en dernier ressort. 

2 34. Chaque tribunal correctionnel est composé 
d'un président, de deux juges de paix ou assesseurs 
de juges de paix de la commune où il est établi , d'un 
commissaire du pouvoir exécutif, nommé et desti- 
tuable par le directoire exécutif, et d'un greffier. 

235. Le président de chaque tribunal correction- 
nel est pris tous les six mois, et par tour, parmi les 
membres des sections du tribunal civil du départe- 
ment, les présidents exceptés. 

236. H y a appel des jugements du tribunal correc- 
tionnel par-devant le tribunal criminel du département. 

2 3 7. En matière de délits emportant peine afflic- 
tive ou infamante , nulle personne ne peut être jugée 
que sur une accusation admise par les jurés, ou dé- 
crétée par le corps législatif, dans le cas où il lui ap- 
partient de décréter d'accusation. 

2 38. Un premier jury déclare si l'accusation doit 
être admise ou rejetée; le fait est reconnu par un se- 
cond jury , et la peine déterminée par la loi est appli- 
quée par les tribunaux criminels. 

2 3q. Les jurés ne votent que par scrutin secret. 

240. Il y a, dans chaque département, autant de 
jurys d'accusation que de tribunaux correctionnels. 

Les présidents des tribunaux correctionnels en sont 
les directeurs , chacun dans son arrondissement. 

Dans les communes au-dessus de cinquante mille 



DE GOHIER. 429 

âmes , il pourra être établi par la loi , outre le prési- 
dent du tribunal correctionnel , autant de directeurs 
de jurys d'accusation que l'expédition des affaires 
l'exigera. 

241 • Les fonctions de commissaire du pouvoir exé- 
cutif et de greffier près le directeur du jury d'accusa- 
tion sont remplies par le commissaire et par le gref- 
fier du tribunal correctionnel. 

242. Chaque directeur du jury d'accusation a la 
surveillance immédiate de tous les officiers de police 
de son arrondissement. 

243. Le directeur du jury poursuit immédiatement, 
comme officier de police, sur les dénonciations que 
lui fait l'accusateur public , soit d'office , soit d'après 
les ordres du directoire exécutif, 

1 ° Les attentats contre la liberté où la sûreté indi- 
viduelle des citoyens; 

2 Ceux commis contre le droit des gens ; 

3° La rébellion à l'exécution, soit des jugements , 
soit de tous les actes exécutoires émanés des autorités 
constituées ; 

4° Les troubles occasionés et les voies de fait 
commises pour entraver la perception des contribu- 
tions, la libre circulation des subsistances et des autres 
objets de commerce. 

244- I 1 y a un tribunal criminel pour chaque dé- 
partement. 

245. Le tribunal criminel est composé d'un pré- 
sident , d'un accusateur public, de quatre juges pris 



43o MEMOIRES 

dans le tribunal civil , du commissaire du pouvoir exé- 
cutif près le même tribunal , ou de son substitut , et 
d'un greffier. 

Il y a , dans le tribunal criminel du département de 
la Seine , un vice-président et un substitut de l'accu- 
sateur public ; ce tribunal est divisé en deux sections : 
huit membres du tribunal civil y exercent les fonctions 
de juges. 

, 246. Les présidents des sections du tribunal civil 
ne peuvent remplir les fonctions de juges au tribunal 
criminel. 

2 4 7. Les autres juges y font le service , chacun à 
son tour , pendant six mois , dans l'ordre de leur no- 
mination , et ils ne peuvent , pendant ce temps , exer- 
cer aucune fonction au tribunal civil. 

248. L'accusateur public est chargé, 

i° De poursuivre les délits sur les actes d'accusa- 
tion admis par les premiers jurés ; 

2° De transmettre aux officiers de police les dé- 
nonciations qui lui sont adressées directement; 

3° De surveiller les officiers de police du départe- 
ment, et d'agir contre eux suivant la loi, en cas de 
négligence ou de faits plus graves. 

249. Le commissaire du pouvoir exécutif est chargé , 
1 ° De requérir , dans le cours de l'instruction , pour 

la régularité des formes, et, avant le jugement, pour 
l'application de la loi ; 

2° De poursuivre l'exécution des jugements rendus 
par le tribunal criminel. 



DE GOHIER. 43i 

2Ôo. Les juges ne peuvent proposer aux jurés au- 
cune question complexe. 

ss5i. Le jury de jugement est de douze jurés au 
moins : l'accusé a la faculté d'en récuser , sans donner 
de motif, un nombre que la loi détermine. 

2 5 2. L'instruction devant le jury de jugement est 
publique , et l'on ne peut refuser aux accusés le se- 
cours d'un conseil, qu'ils ont la faculté de choisir, ou 
qui leur est nommé d'office. 

2 53. Toute personne acquittée par un jury légal 
ne peut plus être reprise ni accusée pour le même 
fait. 

Du tribunal de cassation. 

2Ô4- H y a pour toute la république un tribunal de 
cassation. 

Il prononce , 

i° Sur les demandes en cassation contre les juge- 
ments en dernier ressort rendus par les tribunaux ; 

2° Sur les demandes en renvoi d'un tribunal à un 
autre , pour cause de suspicion légitime ou de sûreté 
publique ; 

5° Sur les règlements de juges et les prises à partie 
contre un tribunal entier. 

2 5 5. Le tribunal de cassation ne peut jamais con- 
naître du fond des affaires ; mais il casse les jugements 
rendus sur des procédures dans lesquelles les formes 
ont été violées, ou qui contiennent quelque contra- 



432 MÉMOIRES 

vention expresse à la loi , et il renvoie le fond du pro- 
cès au tribunal qui doit en connaître. 

2 56. Lorsque, après une cassation, le second juge- 
ment sur le fond est attaqué par les mêmes moyens 
que le premier, la question ne peut plus être agitée 
au tribunal de cassation sans avoir été soumise au 
corps législatif, qui porte une loi à laquelle le tribu- 
nal de cassation est tenu de se conformer. 

257. Chaque année le tribunal de cassation est tenu 
d'envoyer à chacune des sections du corps législatif 
une députation qui lui présente l'état des jugements 
rendus , avec la notice en marge , et le texte de la loi 
qui a déterminé le jugement. 

2 58. Le nombre des juges du tribunal de cassation 
ne peut excéder les trois quarts du nombre des dé- 
partements. 

2 5g. Ce tribunal est renouvelé par cinquième tous 
les ans. 

Les assemblées électorales des départements nom- 
ment successivement et alternativement les juges qui 
doivent remplacer ceux qui sortent du tribunal de 
cassation. 

Les juges de ce tribunal peuvent toujours être 
réélus. 

260. Chaque juge du tribunal de cassation a un 
suppléant élu par la même assemblée électorale. 

261. Il y a près du tribunal de cassation un com- 
missaire et des substituts nommés et destituantes par 
le directoire exécutif. 



DE GOHIER. 433 

262. Le directoire exécutif dénonce au tribunal de 
cassation, par la voie de son commissaire, et sans pré- 
judice du droit des parties intéressées , les actes par 
lesquels les juges ont excédé leurs pouvoirs. 

263. Le tribunal annulle ces actes; et, s'ils donnent 
lieu à la forfaiture, le fait est dénoncé au corps lé- 
gislatif, qui rend le décret d'accusation, après avoir 
entendu ou appelé les prévenus. 

264. Le corps législatif ne peut annuler les juge- 
ments du tribunal de cassation , sauf à poursuivre per- 
sonnellement les juges qui auraient encouru la for- 
faiture. 

Haute cour de justice. 

y 65. H y a une haute cour de justice pour juger les 
accusations admises par le corps législatif, soit contre 
ses propres membres, soit contre ceux du directoire 
exécutif. 

266. La haute cour de justice est composée de 
cinq juges et de deux accusateurs nationaux tirés du 
tribunal de cassation , et de hauts jurés nommés par 
les assemblées électorales des départements. 

267. La haute cour de justice ne se forme qu'en 
vertu d'une proclamation du corps législatif, rédigée 
et publiée par le conseil des cinq-cents. 

268. Elle se forme et tient ses séances dans le 
lieu désigné par la proclamation du conseil des cinq- 
cents. 

II. 28 



434 MÉMOIRES 

Ce lieu ne peut être plus près qu'à douze myria- 
mètres de celui où réside le corps législatif. 

269. Lorsque le corps législatif a proclamé la for- 
mation de la haute cour de justice , le tribunal de cas- 
sation tire au sort quinze de ses membres , dans une 
séance publique; il nomme de suite, dans la même 
séance , par la voie du scrutin secret , cinq de ces 
quinze ; les cinq juges ainsi nommés sont les juges de 
la haute cour de justice : ils choisissent entre eux un 
président. 

270. Le tribunal de cassation nomme dans la même 
séance, par scrutin, à la majorité absolue, deux de ses 
membres pour remplir à la haute cour de justice les 
fonctions d'accusateurs nationaux. 

271. Les actes d'accusation sont dressés et rédigés 
par le conseil des cinq-cents. 

272. Les assemblées électorales de chaque dépar- 
tement nomment tous les ans un juré pour la haute 
cour de justice. 

275. Le directoire exécutif fait imprimer et publier 
un mois après l'époque des élections la liste des jurés 
nommés par la haute cour de justice. 

TITRE IX. 
De la force armée. 

274. La force armée est instituée pour défendre 
l'état contre les ennemis du dehors, et pour assurer 
au dedans le maintien de l'ordre et l'exécution des lois. 



DE GOHIER. 435 

275. La force publique est essentiellement obéis- 
sante: nul corps armé ne peut délibérer. 

276. Elle se distingue en garde nationale sédentaire 
et en garde nationale en activité. 

De la garde nationale sédentaire. 

277. La garde nationale sédentaire est composée de 
tous les citoyens et fils de citoyens en état de porter 
les armes. 

2 78. Son organisation et sa discipline sont les mêmes 
pour toute la république ; elles sont déterminées par 
la loi. 

279. Aucun Français ne peut exercer les droits de 
citoyen s'il n'est inscrit au rôle de la garde nationale 
sédentaire. 

280. Les distinctions de grade et la subordination 
n'y subsistent que relativement au service et pendant 
sa durée. 

281. Les officiers de la garde nationale sédentaire 
sont élus à temps par les citoyens qui la composent , 
et ne peuvent être réélus qu'après un intervalle. 

282. Le commandement de la garde nationale d'un 
département entier ne peut être confié habituellement 
à un seul citoyen. 

283. S'il est jugé nécessaire de rassembler toute la 
garde nationale d'un département, le directoire exé- 
cutif peut nommer un commandant temporaire. 

284. Le commandement de la garde nationale sé- 

28. 



436 MÉMOIRES 

dentaire dans une ville de cent mille habitants et au- 
dessus ne peut être habituellement confié à un seul 
homme. 

De la garde nationale en activité. 

285. La république entretient à sa solde, même en 
temps de paix, sous le nom de gardes nationales en 
activité, une armée de terre et de mer. 

286. L'armée se forme par enrôlement volontaire , 
et , en cas de besoin , par le mode que la loi détermine. 

287. Aucun étranger qui n'a point acquis les droits 
de citoyen français ne peut être admis dans les armées 
françaises, à moins qu'il n'ait fait une ou plusieurs 
campagnes pour l'établissement de la république. 

288. Les commandants en chef de terre et de mer 
ne sont nommés qu'en cas de guerre; ils reçoivent 
du directoire exécutif des commissions révocables à 
volonté ; la durée de ces commissions se borne à une 
campagne, mais elles peuvent être continuées. 

289. Le commandement général des armées de la 
république ne peut être confié à un seul homme. 

290. L'armée de terre et de mer est soumise à des 
lois particulières pour la discipline , la forme des ju- 
gements et la nature des peines. 

291. Aucune partie de la garde nationale sédentaire 
ni de la garde nationale en activité ne peut servir, pour 
le service intérieur de la république , que sur la réqui- 
sition par écrit de l'autorité civile , dans les formes 
prescrites par la loi. 



DE GOHIER. 4^7 

'292. La force publique ne peut être requise par 
les autorités civiles que dans l'étendue de leur terri- 
toire ; elle ne peut se transporter d'un canton dans un 
autre sans y être autorisée par l'administration de dé- 
partement , ni d'un département dans un autre sans 
les ordres du directoire exécutif. 

293. Néanmoins le corps législatif détermine les 
moyens d'assurer par la force publique l'exécution des 
jugements, et la poursuite des accusés sur tout le ter- 
ritoire français. 

2g4- En cas de dangers imminents, l'administration 
municipale d'un canton peut requérir la garde natio- 
nale des cantons voisins; en ce cas, l'administration 
qui a requis , et les chefs des gardes nationales qui ont 
été requises, sont également tenus d'en rendre compte 
au même instant à l'administration départementale. 

295. Aucune troupe étrangère ne peut être intro- 
duite sur le territoire français sans le consentement 
préalable du corps législatif. 

TITRE x. 

Instruction publique. 
i 

2(j6. H y a dans la république des écoles primaires 
où les élèves apprennent à lire , à écrire , les éléments 
du calcul et ceux de la morale. La république pourvoit 
aux frais du logement des instituteurs préposés à ces 
écoles. 

297. Il y a dans les diverses parties de la république 



438 MÉMOIRES 

des écoles supérieures aux écoles primaires, et dont 
le nombre sera tel qu'il y en ait au moins une pour 
deux départements. 

298. Il y a pour toute la république un institut 
national chargé de recueillir les découvertes, de per- 
fectionner les arts et les sciences. 

299. Les divers établissements d'instruction publi- 
que n'ont entre eux aucun rapport de subordination, 
ni de correspondance administrative. 

300. Les citoyens ont le droit de former des éta- 
blissements particuliers d'éducation et d'instruction, 
ainsi que des sociétés libres , pour concourir aux pro- 
grès des sciences, des lettres et des arts. 

3oi. Il sera établi des fêtes nationales pour entre- 
tenir la fraternité entre les citoyens , et les attacher à 
la constitution , à la patrie et aux lois. 

TITRE XT. 
Finances. 

CONTRIBUTIONS. 

302. Les contributions publiques sont délibérées et 
fixées chaque année par le corps législatif, et à lui 
seul appartient d'en établir. Elles ne peuvent subsister 
au-delà d'un an si elles ne sont expressément renou- 
velées. 

303. Le corps législatif peut créer tel genre de con- 
tribution qu'il croira nécessaire : mais il doit établir 



DE GOHIER. 459 

chaque année une imposition foncière et une imposi- 
tion personnelle. 

504. Tout individu qui, n étant pas dans le cas des 
articles 1 2 et 1 5 de la constitution , n'a pas été com- 
pris au rôle des contributions directes , a le droit de 
se présenter à l'administration municipale de sa com- 
mune, et (Je s'y inscrire pour une contribution per- 
sonnelle égale à la valeur de trois journées de travail 
agricole. 

505. L'inscription mentionnée dans l'article précé- 
dent ne peut se faire que durant le mois de messidor 
de chaque année. 

3 06. Les contributions de toute nature sont répar- 
ties entre tous les contribuables à raison de leurs fa- 
cultés. 

307. Le directoire exécutif dirige et surveille la 
perception et le versement des contributions, et donne 
à cet effet tous les ordres nécessaires. 

308. Les comptes détaillés de la dépense des mi- 
nistres, signés et certifiés par eux, sont rendus publics 
au commencement de chaque année. 

Il en sera de même des états de recette des diverses 
contributions, et de tous les revenus publics. 

3og. Les états de ces dépenses et recettes sont dis- 
tingués suivant leur nature; ils expriment les sommes 
touchées et dépensées, année par année, dans chaque 
partie d'administration générale. 

3 10. Sont également publiés les comptes des dé- 
penses particulières aux départements , et relatives 



44<> MÉMOIRES 

aux tribunaux, aux administrations, aux progrès des 

sciences, à tous les travaux et établissements publics. 

3 1 1 . Les administrateurs de départements et les mu- 
nicipalités ne peuvent faire aucune répartition au-delà 
des sommes fixées par le corps législatif, ni délibérer 
ou permettre, sans être autorisé par lui, aucun em- 
prunt local à la charge des citoyens du département , 
de la commune , ou du canton. 

3 12. Au corps législatif seul appartient le droit de 
régler la fabrication et l'émission de toute espèce de 
monnaies , d'en fixer la valeur et le poids , et d'en dé- 
terminer le type. 

3 1 3. Le directoire surveille la fabrication des mon- 
naies , et nomme les officiers chargés d'exercer immé- 
diatement cette inspection. 

3 14« Le corps législatif détermine les contribu- 
tions des colonies, et leurs rapports commerciaux avec- 
la métropole. 

Trésorerie nationale et comptabilité. 

3 1 5. Il y a cinq commissaires de la trésorerie natio 
nale , élus par le conseil des anciens sur une liste 
triple présentée par celui des cinq-cents. 

3 1 6. La durée de leurs fonctions est de cinq années : 
l'un d'eux est renouvelé tous les ans, et peut être réélu 
sans intervalle et indéfiniment. 

017. Les commissaires de la trésorerie sont chargés 
de surveiller la recette de tous les deniers nationaux; 



DE GOHIER. 44» 

D'ordonner les mouvements de fonds et le paie- 
ment de toutes les dépenses publiques consenties par 
le corps législatif; 

De tenir un compte ouvert de dépense et de recette 
avec le receveur des contributions directes de chaque 
département, avec les différentes régies nationales, et 
avec les payeurs qui seraient établis dans les dépar- 



tements ; 



D'entretenir avec lesdits receveurs et payeurs, avec 
les régies et administrations, la correspondance né- 
cessaire pour assurer la rentrée exacte et régulière des 
fonds. 

5 18. Ils ne peuvent rien faire payer, sous peine de 
forfaiture, qu'en vertu, 

i° D'un décret du corps législatif, et jusqu'à con- 
currence des fonds décrétés par lui sur chaque objet ; 

2° D'une décision du directoire ; 

5 Q De la signature du ministre qui ordonne la dépense. 

319. Ils ne peuvent aussi, sous peine de forfaiture, 
approuver aucun paiement , si le mandat , signé par le 
ministre que ce genre de dépense concerne, n'énonce 
pas la date , tant de la décision du directoire exécutif 
que des décrets du corps législatif qui autorisent le 
paiement. 

5 20. Les receveurs des contributions directes dans 
chaque département , les différentes régies nationales, 
et les payeurs dans les départements , remettent à la 
trésorerie nationale leurs comptes respectifs : la tréso- 
rerie les vérifie et les arrête. 



44^ MÉMOIRES 

52i. Il y a cinq commissaires de la comptabilité 
nationale, élus par le corps législatif aux mêmes épo- 
ques et selon les mêmes formes et conditions que les 
commissaires de la trésorerie. 

32 2. Le compte général des recettes et des dé- 
penses de la république, appuyé des comptes particu- 
liers et des pièces justificatives, est présenté par les 
commissaires de la trésorerie aux commissaires de la 
comptabilité, qui le vérifient et l'arrêtent. 

32 5. Les commissaires de la comptabilité donnent 
connaissance au corps législatif des abus, malversa- 
tions, et de tous les cas de responsabilité qu'ils dé- 
couvrent dans le cours de leurs opérations ; ils propo- 
sent dans leur partie les mesures convenables aux in- 
térêts de la république. 

324. Le résultat des comptes arrêtés par les com- 
missaires de comptabilité est imprimé et rendu public. 

325. Les commissaires, tant de la trésorerie natio- 
nale que de la comptabilité, ne peuvent être suspendus 
ni destitués que par le corps législatif. 

Mais, durant ^'ajournement du corps législatif, le 
directoire exécutif peut suspendre et remplacer pro- 
visoirement les commissaires de la trésorerie natio- 
nale, au nombre de deux au plus, à charge d'en ré- 
férer à l'un et à l'autre conseil du corps législatif 
aussitôt qu'ils ont repris leurs séances. 



DE GOHIER. 443 

TITRE XII. 

Relations extérieures. 

326. La guerre ne peut être décidée que par un 
décret du corps législatif sur la proposition formelle 
et nécessaire du directoire exécutif. 

327. Les deux conseils législatifs concourent, dans 
les formes ordinaires , au décret par lequel la guerre 
est décidée. 

328. En cas d'hostilités imminentes ou commencées , 
de menaces ou de préparatifs de guerre contre la ré- 
publique française, le directoire exécutif est tenu 
d'employer , pour la défense de l'état , les moyens mis 
à sa disposition, à la charge d'en prévenir sans délai 
le corps législatif. 

Il peut même indiquer , en ce cas , les augmenta- 
tions de forces et les nouvelles dispositions législa- 
tives que les circonstances peuvent exiger. 

329. Le directoire exécutif seul peut entretenir des 
relations politiques au dehors, conduire les négocia- 
tions, distribuer les forces de terre et de mer ainsi 
qu'il le jugera convenable, et en régler la direction en 
cas de guerre. 

33b. Il est autorisé à faire des stipulations prélimi- 
naires, telles que des armistices, des neutralisations; 
il peut arrêter aussi des conventions secrètes. 

53 1. Le directoire exécutif arrête, signe ou fait 
signer avec les puissances étrangères tous les traités 



444 MÉMOIRES 

de paix , d'alliance , de trêve , de neutralité , de com- 
merce , et autres conventions qu'il juge nécessaires au 
bien de l'état. 

Ces traités et conventions sont négociés, au nom 
de la république française, par des agents diplomati- 
ques nommés par le directoire exécutif et chargés de 
ses instructions. 

352. Dans le cas où un traité renferme des articles 
secrets, les dispositions de ces articles ne peuvent être 
destructives des articles patents, ni contenir aucune 
aliénation du territoire de la république. 

333. Les traités ne sont valables qu'après avoir été 
examinés et ratifiés par le corps législatif; néanmoins 
les conditions secrètes peuvent recevoir provisoire- 
ment leur exécution dès l'instant même où elles sont 
arrêtées par le directoire. 

334. L'un et l'autre conseil législatif ne délibèrent 
sur la guerre ni sur la paix qu'en comité général. 

335. Les étrangers, établis ou non en France, suc- 
cèdent à leurs parents étrangers ou français; ils peu- 
vent contracter, acquérir et recevoir des biens situés 
en France, et en disposer, de même que les citoyens 
français, par tous les moyens autorisés par les lois. 

TITRE XIII. 

Révision de la constitution. 

536. Si l'expérience faisait sentir les inconvénients 



DE GOHIER. 445 

de quelques articles de la constitution , le conseil des 
anciens en proposerait la révision. 

337. La proposition du conseil des anciens est, en 
ce cas, soumise à la ratification du conseil des cinq- 
cents. 

338. Lorsque, dans un espace de neuf années, la 
proposition du conseil des anciens , ratifiée par le con- 
seil des cinq-cents, a été faite à trois époques éloignées 
l'une de l'autre de trois années au moins , une assem- 
blée de révision est convoquée. 

33q. Cette assemblée est formée de deux membres 
par département, tous élus de la même manière que les 
membres du corps législatif, et réunissant les mêmes 
conditions que celles exigées par le conseil des anciens. 

34o. Le conseil des anciens désigne, pour la réu- 
nion de l'assemblée de révision, un lieu distant de 
vingt myriamètres au moins de celui où siège le corps 
législatif. 

34i. L'assemblée de révision aie droit de changer 
le lieu de sa résidence , en observant la distance pres- 
crite par l'article précédent. 

342. L'assemblée de révision n'exerce aucune fonc- 
tion législative ni de gouvernement : elle se borne à 
la révision des seuls articles constitutionnels qui lui 
ont été désignés par le corps législatif. 

343. Tous les articles de la constitution, sans ex- 
ception , continuent d'être en vigueur tant que les 
changements proposés par l'assemblée de révision 
n'ont pas été acceptés par le peuple. 



446 MEMOIRES 

344- ^ es membres de l'assemblée de révision déli- 
bèrent en commun. 

345. Les citoyens qui sont membres du corps lé- 
gislatif au moment où une assemblée de révision est 
convoquée ne peuvent être élus membres de cette 
assemblée. 

346. L'assemblée de révision adresse immédiate- 
ment aux assemblées primaires le projet de réforme 
qu'elle a arrêté. 

Elle est dissoute dès que ce projet leur a été adressé. 

347. En aucun cas, la durée de l'assemblée de ré- 
vision ne peut excéder trois mois. 

348. Les membres de l'assemblée de révision ne 
peuvent être recherchés, accusés ni jugés, en aucun 
temps , pour ce qu'ils ont dit ou écrit dans l'exercice 
de leurs fonctions. 

Pendant la durée de ces fonctions, ils ne peuvent 
être mis en jugement, si ce n'est par une décision 
des membres mêmes de l'assemblée de révision. 

349. L'assemblée de révision n'assiste à aucune cé- 
rémonie publique; ses membres reçoivent la même 
indemnité que celle des membres du corps législatif. 

350. L'assemblée de révision a le droit d'exercer 
ou de faire exercer la police dans la commune où elle 
réside. 



DE GOHIER. 447 

TITRE XIV. 

Dispositions générales. 

35 1. Il n'existe entre les citoyens d'autre supério- 
rité que celle des fonctionnaires publics, et relative- 
ment à l'exercice de leurs fonctions. 

35 2. La loi ne reconnaît ni vœux religieux ni aucun 
engagement contraire aux droits naturels de l'homme. 

353. Nul ne peut être empêché de dire, écrire, 
imprimer et publier sa pensée. 

Les écrits ne peuvent être soumis à aucune censure 
avant leur publication. 

Nul ne peut être responsable de ce qu'il a écrit ou 
publié que dans les cas prévus par la loi. 

354- Nul ne peut être empêché d'exercer, en se 
conformant aux lois , le culte qu'il a choisi. 

Nul rie peut être forcé de contribuer aux dépenses 
d'aucun culte. La république n'en salarie aucun. 

355. Il n'y a ni privilège , ni maîtrise , ni jurande , 
ni limitation à la liberté de la presse , du commerce , 
et à l'exercice de l'industrie et des arts de toute espèce. 

Toute loi prohibitive en ce genre, quand les cir- 
constances la rerroent nécessaire , est essentiellement 
provisoire, et n'a d'effet que pendant un an au plus, 
à moins qu'elle ne soit formellement renouvelée. 

356. La loi surveille particulièrement les profes- 
sions qui intéressent les mœurs publiques , la sûreté 
et la santé des citoyens ; mais on ne peut faire dépen- 



448 MÉMOIRES 

dre l'admission à l'exercice de ces professions d'au- 
cune prestation pécuniaire. 

357. La loi doit pourvoir à la récompense des in- 
venteurs ou au maintien de propriété exclusive de 
leurs découvertes ou de leurs productions. 

358. La constitution garantit l'inviolabilité de toutes 
les propriétés , ou la juste indemnité de celles dont la 
nécessité publique, légalement constatée, exigerait le 
sacrifice. 

359. La maison de chaque citoyen est un asile in- 
violable; pendant la nuit, nul n'a le droit d'y entrer 
que dans les cas d'incendie, d'inondation, ou de ré- 
clamation venant de l'intérieur de la maison. 

Pendant le jour, on peut y exécuter les ordres des 
autorités constituées. 

Aucune visite domiciliaire ne peut avoir lieu qu'en 
vertu d'une loi , et pour la personne ou l'objet exprès- 
sèment désigné dans l'acte qui ordonne la visite. 

360. 11 ne peut être formé de corporations ni d'as- 
sociations contraires à l'ordre public. 

36 1. Aucune assemblée de citoyens ne peut se qua- 
lifier société populaire. 

362. Aucune société particulière , s'occupant de 
questions politiques, ne peut corrwpondre avec au- 
cune autre , ni s'affilier à elle , ni tenir des séances 
publiques composées de sociétaires et d'assistants dis- 
tingués les uns des autres, ni imposer des conditions 
d'admission et d'éligibilité , ni s'arroger des droits 



DE GOHIER. 449 

d'exclusion , ni faire porter à ses membres aucun si- 
gne extérieur de leur association. 

365. Les citoyens ne peuvent exercer leurs droits 
politiques que dans les assemblées primaires ou com- 
munales. 

364- Tous les citoyens sont libres d'adresser aux 
autorités publiques des pétitions, mais elles doivent 
être individuelles; nulle association ne peut en pré- 
senter de collectives, si ce n'est les autorités consti- 
tuées, et seulement pour des objets propres à leurs 
attributions. 

Les pétitionnaires ne doivent jamais oublier le res- 
pect dû aux autorités constituées. 

365. Tout attroupement armé est un attentat à la 
constitution ; il doit être dissipé sur-le-champ par la 
force. 

366. Tout attroupement non armé doit être égale- 
ment dissipé , d'abord par voie de commandement 
verbal , et , s'il est nécessaire , par le développement 
de la force armée. 

367. Plusieurs autorités constituées ne peuvent ja- 
mais se réunir pour délibérer ensemble; aucun acte 
émané d'une telle réunion ne peut être exécuté. 

368. Nul ne peut porter de marques distinctives qui 
rappellent des fonctions antérieurement exercées, ou 
des services rendus. 

369. Les membres du corps législatif, et tous les 
fonctionnaires publics , portent , dans l'exercice de 
leurs fonctions, le costume ou le signe de l'autorité 

11. 29 



/,5o MÉMOIRES 

dont ils sont revêtus : la loi en détermine la forme. 

370. Nul eitoyen ne peut renoncer, ni en tout, ni 
en partie , à l'indemnité ou au traitement qui lui est 
attribué par la loi à raison de fonctions publiques. 

371. Il y a dans la république uniformité de poids 
et mesures. 

372. L'ère française commence au 22 septembre 
1792, jour de la fondation de la république. 

373. La nation française déclare qu'en aucun cas 
elle ne souffrira le retour des Français qui, ayant 
abandonné leur patrie depuis le 1 5 juillet 1 789 , ne 
sont pas compris dans les exceptions portées aux lois 
rendues contre les émigrés ; et elle interdit au corps 
législatif de créer de nouvelles exceptions sur ce point. 

Les biens des émigrés sont irrévocablement* acquis 
au profit de la république. 

374. La nation française proclame pareillement, 
comme garantie de la foi publique , qu'après une ad- 
judication légalement consommée de biens nationaux, 
quelle qu'en soit l'origine, l'acquéreur légitime ne peut 
en être dépossédé, sauf au tiers réclamant à être, s'il 
y a lieu, indemnisé par le trésor national. 

375. Aucun des pouvoirs institués par la constitu- 
tion n'a le droit de la changer dans son ensemble ni 
dans aucune de ses parties , sauf les -réformes qui pour- 
ront y être faites par la voie de la révision , confor- 
mément aux dispositions du titre XIII. 

376. Les citoyens se rappelleront sans cesse que 
c'est de la sagesse des choix dans les assemblées pri- 



DE GOHIER. 45i 

maires et électorales, que dépendent principalement 
la durée , la conservation et la prospérité de la répu- 
blique. 

377. Le peuple français remet le dépôt de la pré- 
sente constitution à la fidélité du corps législatif, du 
directoire exécutif, des administrateurs, et des juges ; 
à la vigilance des pères de famille , aux épouses , et aux 
mères ; à l'affection des jeunes citoyens ; au courage 
de tous les Français. 

OBSERVATION. 

Je n'ai garde de prétendre que cette constitution 
fût sans défaut, et personne mieux que moi ne devait 
connaître les changements dont elle était susceptible ; 
ceux dont on aurait eu un plus urgent besoin pour 
entretenir l'harmonie entre les deux grands pouvoirs , 
pour donner plus de force à celui chargé d'exécuter, 
et plus de garantie à la puissance législative qui s'était 
rendue permanente. Mais l'époque où devaient s'effec- 
tuer les changements dont l'expérience eût de plus en 
plus démontré la nécessité était fixée , et le mode était 
déterminé : c'était de la force de l'opinion qui éclaire , 
et non de celle des baïonnettes qui détruit, qu'on de- 
vait attendre une sage et légale réforme. 

L'empereur du Brésil vient aussi de faire son 1 9 bru- 
maire ; ce qui s'est passé à Rio-Janeiro est absolument 
une répétition de ce qui s'est fait à Saint-Cloud. Mêmes 
moyens , la force armée ; même prétexte , celui d'as- 

29. 



452 MÉMOIRES DE GOHIER. 

seoir la liberté sur des bases inébranlables ; mêmes ser- 
ments , mêmes promesses d'une constitution qui dé- 
termine ces bases. Le temps nous apprendra quels se- 
ront les résultats de cette révolution si semblable à la 
nôtre. Puisse-t-elle en avoir de plus heureux pour les 
peuples du Brésil et le chef qui les gouverne ! Mais il 
est rare que , pour la liberté des peuples et la solidité 
des trônes, on ait à se féliciter des changements que 
les commotions politiques entraînent, à main armée, 
dans un ordre constitutionnel bien établi. 



FIN DU SECOND VOLUME. 



TABLE 



ANALYTIQUE ET RAISONNÉE 

DES MATIÈRES. 



Abrial. Nommé sénateur, II, 102. — Se désiste de ce 
titre, ibid. — Pourquoi, ibid. 

Aigles ( les ) impériales, II , 297. Avec quelle pompe Bo- 
naparte en fait l'inauguration , II , 298. — Destinées à 
éclipser le drapeau national, II, 299. 

Alphonse (d' ) , propose au conseil des cinq-cents de ju- 
rer fidélité à la constitution de l'an 3,1, 290. 

Amiens (paix d'), II, 137. Enthousiasme qu'elle produit, 
ibid. — Rupture du traité, II, 283. — Résultat, II, 284. 

Anvers. Le maire d'Anvers est acquitté par un jury régulier, 
II, i3o. Jugement cassé par un sénatus-consu!te,II,i3i. 

Arena. Voyez Ceracchi. 

Arnault. Son ouvrage sur Bonaparte ,1,6. — Jugement 
qu'en porte Gohier, ibid. 

Audoin ( Xavier ), membre du tribunal de cassation , rayé 
de la liste des proscrits, II, i4« 

Augereau. Mouvement qu'il éprouve en apprenant la dé- 
mission de Bernadotte, I, 137. 

Autriche. Son désir de s'allier à Bonaparte, II, 214. — 
Influence de cette alliance sur l'expédition de Moscou, 
II, 2l5. 



/(54 TABLE ANALYTIQUE 

Autrichiens (les). Battus par les Français dans les plaines 
de Pastoranna, Bezaluzzo et Borco , I, 170. 

Azara (d'). I, i5o. — Ambassadeur d'Espagne, ibid. 
( Voyez Gohier. ) 

Banquiers. Leur empressement à répondre à l'appel du di- 
rectoire, I, 85. 

Barras (directeur). Maltraité par les journaux, I, 116. — 
Réunion des membres du directoire chez Barras, I, 121. 
— Propos échappé à Barras sur Bonaparte, I, 216. — Sa 
démission, I, 294. — Quelles liaisons il a entretenues avec 
Fauche-Borel , II, 328. — Est invité de s'expliquer sur 
les motifs de sa démission et la part qu'il a eue aux di- 
vers changements provoqués par Sieyes , II, 33 1. 

Bastilles. Création de six, II, 207, provoquée par Fouché, 
II , 208. — Détenus , II , 20g. 

Bataillon sacré, II, 225. 

Beerenbrock. Membre du conseil des anciens , I, 1 16. — 
Dénonce le Journal des hommes libres , ibid. 

Bérenger. Demande, le 2 nivôse, la dissolution des conseils 
des cinq-cents et des anciens, II, 5g. — Son discours 
quand il vint abolir le tribunat, II, 193. 

Bergen. Victoire des Français , I, i5y. 

Berlieb. Concourt à nous conserver ce qui reste du jury, 

11,84- 

Bernadotte. Est appelé au ministère de la guerre sur la 
proposition de Gohier, I, 40. — Heureux résultat de son 
administration, I, 88. — Son patriotisme, I, 8g. — Les 
craintes qu'il inspirait à Sieyes, I, i36. — Annonce du 
renvoi de Bernadotte, ibid. — - Démission supposée de 
Bernadolte, I, i3g. — Sa lettre au directoire, ibid. — 



JDES MATIÈRES. 4^5 

Demande son traitement de réforme, I, 142. — Se 
refuse à seconder l'entreprise de Bonaparte, I, 249. 

Bodin des Ardennes. Son discours au 18 fructidor, I, 12. 
— Supposé mort de joie à l'arrivée de Bonaparte, II, 
21 5. — Cornet prétend qu'il s'occupait ainsi que lui de 
faire un 18 brumaire. ( Pièces justificatives. ) 

Bonaparte. Son retour d'Italie, I, 27. — Quelles fêtes lui 
sont données, ibid. — Il refuse les commandements 
qui lui sont offerts , ibid. — Menace de donner sa dé- 
mission, comme elle est reçue, ibid. — Proclamé 
chef de l'armée d'observation , 1 , 29. — Etat de son ar- 
mée, ibid. — Sacrifices de la France, ibid. et 3i . — Quel 
fut le sort de nos vaisseaux. Il abandonne le comman- 
dement de l'armée d'Egypte au général Rléber et s'em- 
barque furtivement à Damiette, I, 181. — Dément les 
faits contenus dans la lettre de Kléber au directoire , 
I 3 192. — Son retour en France , I, 196. — Descend rue 
Chantereine, I, 199. — Sa visite et son discours au pré- 
sident du directoire , ibid. — Se rend au directoire , I ? 
200. — Son discours, ibid. — Ses tentatives près de Mou- 
lins et de Gohier pour entrer au directoire à la place de 
Sieyes, I, 206. — Relève devant le directoire un propos 
de Barras , I, 2 1 7. — Le directoire lui propose de repren- 
dre le commandement d'une armée , I, 2 18. — Son refus, 
ibid. — Il se réunit à Sieyes, I, 224. — Conspiration, 
ibid — Un banquet lui est donné par le conseil des an- 
ciens, I, 225. — Il s'engage à dîner chez le président 
Gohier avec sa famille le 18 brumaire, I, 228. — Evéne- 
ments du 17, I, 229. — Bonaparte est investi du comman- 
dement de la 17 e division , 1 , 247. — Réunit chez lui tous 
les généraux sur lesquels il doit compter, I, 2480 — - 



456 TABLE ANALYTIQUE 

Harangue de Bonaparte aux troupes rassemblées dans la 
cour des Tuileries , I , 261 . — Entrevue de Bonaparte et 
de Gohier à la séance de la commission des inspecteurs 
du conseil des anciens, 1 , 266. — Dirige sur Saint-Cloud 
toutes les forces militaires, I, 271. — Entre brusque- 
ment au conseil des anciens, 1 , 278. — Son discours, 
ibid. — Accuse Barras et Moulins d'avoir voulu le mettre 
à la tête du parti contre la république, I, 283. — Son 
entrée au conseil des cinq-cents et le résultat , I, 293. — 
Viole la représentation nationale, I, 297. — Déclaré hors 
la loi, I, 298. — Expulse le conseil des cinq-cents par 
la force armée, I, 3n. — Ses inquiétudes sur la disso- 
lution du conseil, I,3i5. — Nommé consul, I, 33o. — 
Se réunit aux commissions législatives pour abolir la 
loi des otages, II, 29. — Singulières mesures par les- 
quelles il la remplace, II, 3i. — Soupçons de Bona- 
parte sur les intentions de Sieyes, II, 44* — Premier 
consul pour dix ans , II , 46. — Ses lettres au roi d'An- 
gleterre et à Louis XVIII, II, 72. — Dit que pour gou- 
verner il faut des bottes et des éperons , II, 81. — Fait 
disparaître les arbres de la liberté, II, 116. — Dans quelle 
occasion, ibid. — Accuse les jacobins, de la machine in- 
fernale, II, 118. — Entre au conseil d'état une liste de 
proscription à la main, II, 119. — Quels malheureux 
furent compris dans cette liste, ibid. — Monuments éri- 
gés à Bonaparte, II, 137. — Prolongation inconstitution- 
nelle de sa magistrature pour dix ans, H, 139. — Bona- 
parte demande que le peuple soit consulté, II, 140. — 
Fait proposer par les deuxième et troisième consuls sa 
nomination à vie, II, 14 1. — Conduite du corps légis- 
latif et du tribunat, II, i43. — Votes obtenus et de 



DES MATIÈRES. 4^7 

quelle manière, II, 146. — Dernière métamorphose de 
Bonaparte, II, i65. — Moyens employés pour parvenir 
à l'empire, ibid. — Proclamé empereur , II , 179. — No- 
tification au peuple français de l'hérédité déférée à la 
famille de Bonaparte , II, 182. — Appréciation des votes 
émis sur cette notification, II, i83. — Paroles de Bo- 
naparte en montant sur le trône, II, 186. — Ses dispo- 
sitions avant d'entrer en campagne, II , 218. — Sa ha- 
rangue à son armée avant de passer le Niémen, II, 220. 

— Combats et victoires, ibid. — Imprévoyance de Bo- 
naparte, II, 224. — Monté dans un traîneau sous le 
nom du duc de Vicence, il quitte l'armée, II, 21 5. — 
Son arrivée à Paris , ibid. — Effet que produit la des- 
truction de l'armée, II, 226. — Seul moyen qui restait 
à Bonaparte, II , 228. — Manœuvre diplomatique, II, 
229. — Bonaparte désire que la nation se prononce par 
des adresses énergiques ,11, 201. — Nomme un conseil 
de régence, II, 234- — Vraies causes de ses désastres , 
II, 24 s. —Sa déchéance, II, 246. — Bonaparte à 
Sainte-Hélène, II, 271, — Ses révélations, II, 274. — 
Intentions qu'elles manifestent , ibid. — Matelots de 
Bonaparte, II, 275. — Heureuse idée de Bonaparte 
pour se procurer deux services d'une seule paie , II , 
276. — Grande sottise du directoire réparée par Bona- 
parte, II, 279. — Ressouvenirs de Bonaparte , II, 290. 

— Contemplation de sa grandeur passée,, II, 291. — 
Excuses banales de Bonaparte pour retenir les peuples 
dans les liens du despotisme , ibid. — S'applaudit de 
l'institution d'une nouvelle noblesse, II , 295. — Quel- 
ques traits de son despotisme, II, 3oi. — Bonaparte 
sur ceux qui écriront son histoire, II, 3o4- — Conseil 



/|58 TABLE ANALYTIQUE 

qu'il leur donne, II, 3o4. — Des hommes célèbres que 
Bonaparte n'a pas su apprécier , II ,- 3o8. — Ses re- 
proches inconsidérés à ceux qui ont livré Venise à l'Au- 
triche , aux puissances qui ont négligé de relever le 
royaume de la Pologne , II , 3x3. 

Bonaparte (Lucien). Sa profession de foi contre ceux qui 
attenteraient à la représentation nationale et à aucun de 
ses membres , 1 , 137. — Les déclare hors la loi, Ibid. 
— Se joint ensuite aux conjurés, I, 225. — Sa conduite au 
conseil des cin»q-cents, I, 298. — Insiste pour qu'on, 
fasse paraître Bonaparte devant le conseil , 1 , 3oZj. — Ré- 
sultat, I, 3o6. — Dépose les marques de la magistra- 
ture populaire, I, 3oj. — Enlevé par des grenadiers, 
ibid. — Sa harangue virulente aux soldats, I, 3o8. — Or- 
ganise un conseil des cinq-cents, I, 32i. — Son discours 
aux nouveaux membres, I, 323. — Défend d'une manière 
indécente le projet de la Légion-d'Honneur, II, 91. 

Bonaparte ( Joseph). Propose Bernadotte pour ministre 
de la guerre, I, 40. — Lieutenant-général de l'empire, 
commande en chef la garde nationale de Paris, II, 235. 
— Va rejoindre la régence , II , 238. ^ 

Bonaparte (Louis). Annonce à Gohier qu'il est libre, I , 
344* — Trouve chez lui le buste de son frère, ibid. — 
Son entretien avec Gohier à l'occasion de ce buste , ibid. 

Bonaparte ( madame ). Apprend le débarquement de son 
mari, I, 198. — Son discours à Gohier , ibid. — Sa lettre 
au même , I, 234. 

Bonapartistes. Quels sont-ils, II, 3 18. 

Bonnier. Plénipotentiaire au congrès de Rastadt, I, 58. — 
Son assassinat, ibid. — Hommage rendu à sa mémoire 
par les deux conseils, ibid. 



DES MATIÈRES. 4^9 

Boulay ( de la Meurthe ) fait le rapport sur la conspiration 
du 18 fructidor, propose la déportation, prétend faire 
revivre la caste des nobles, pour les déporter, I, 18. — 
L'indignation générale le force de retirer ce projet, ibid. 
— Autre projet non moins inconstitutionnel, ibid. — 
Poursuit la démission de Merlin et Laréveillère-Lépeaux, 
I, 124. — Son discours quand il fut question d'abolir le 
tribunat, II, 193. 

Bourdon. Son emploi à Anvers, I , t\\. — Il est nommé 
ministre de la marine , ibid. 

Bourguignon. Est nommé ministre de la police générale, 
I, 4°« — Ses ouvrages, I, 44* — Barras et Sieyes s'en- 
tendent pour son renvoi , I, 45* — Il est remplacé par 
Fouché , ibid. 

Brest. Réunion des forces navales de la France et de l'Es- 
pagne, I , i55. 

Bruix (vice-amiral). Remplacé au ministère de la marine 
par le citoyen Bourdon, I, [\\. 

Brumaire. Evénements qui ont précédé le 18 brumaire, 

I , 3 , 4 et 5. — Leur influence sur cette révolution , I , 
7 et 8. —Journée du 18, I, 233. — Du 19, I, 271. — 
Séance nocturne de la journée du 19, I, 3i4- — Les 
hommes du 18 brumaire, I, 347. — Hommes à talents 
et à caractère dont il eût été à désirer que Bonaparte eût 
écouté les conseils, I, 356. — Résultats du 18 brumaire, 

II, 247. 

Brune. Ses victoires, I, 157. 
Brunswick ( effet du manifeste de ) , 1 , 4« 

Cabanis. Sa conduite au sénat, II, 124. 

Gambacérès. Chargé du portefeuille de la justice, I, 43.-— 



460 TABLE ANALYTIQUE 

Nommé deuxième consul, II, 62. — Sa harangue en 
présentant au i er consul le sénatus-consulte organique 
qui décerne à Bonaparte et à sa famille la couronne 
impériale, II, 175. — Prince, II, 197. 

Carnot. Sa déportation au 18 fructidor, I, 10. — Combat 
la motion du tribun Curée, II, 171. 

Castricum. Nouvelles victoires de l'armée gallo-batave, 
1 , 160. — L'ennemi demande à capituler, 1 , 161. 

Ceracchi, auteur du buste de Bonaparte, impliqué dans 
la conjuration de l'Opéra, I, 345. 

Champ-de-Mars. Fêtes nationales sous le gouvernement 
de la république, 1 , 111. — Discours de Sieyes, 1 , 112. 
— Suppose que le projet d'établir la terreur existe, I, 
11 5. — Effets de sa harangue, I, 114. — Fête du Champ- 
de-Mars sous la présidence de Gohier, I, 147 et i49« 

Championnet (général français). Commande l'armée de 
ltome, I, 32. — S'empare de Naples et protège le général 
Mack après l'avoir vaincu, ibid. — Est livré à un conseil 
de guerre, ibid. — Pourquoi , ibid. — Rendu à la liberté 
sur le rapport de Gohier, et au commandement de l'ar- 
mée, I, 5i. 

Charles (l'archiduc) s'empare de Zurich, I, 33. 

Chauvelin. Vote le rejet du projet de la Légion-d'Hon- 
neur, II , 91. 

Chouannerie^). Ses exploits, I, 61. — Loi sur les otages, I, 
64. — Comment et par qui elle devait être exécutée, 1,70. 

Cinq-cents (conseil des ). Son expulsion, I,3n. — Nou- 
veau conseil organisé par Lucien Bonaparte, I, 320. 

Clément (chef de brigade). Apporte au directoire les dra- 
peaux conquis à la journée de Bergen, 1 , 167. — Son 
discours au directoire, I, 1 58.— Traits de bravoure de la 



DES MATIÈRES. 4^1 

part des Français, I, 159. — Elevé au grade de général 
de brigade, 1 , 160. 

Cloud (expédition de Saint-), I, 307. — Bonaparte est 
proclamé empereur à Saint-Cloud, II, 179. 

Code, II, 83. — La publication du code civil donne à Bo- 
naparte des droits à la reconnaissance des Français, 
II, 84^ — Mutilations du code criminel, ibid. 

Commerçants. Voyez Banquiers. 

Commission executive provisoire, II, 9. 

Commissions législatives provisoires, II , 21. — Rapport 
de l'emprunt force, II, 22. — Création d'impôts, II, a5. 
Les sous de cloche, II, a5. — Hauts fonctionnaires sa- 
lariés, délivrés de la perception progressive, II, 26. — 
Création de cent cinquante millions d'inscriptions fon- 
cières, II, 27. — Propriétés nationales mises à la dis- 
position des consuls provisoires, ibid. — Rapport delà loi 
des otages, II, 29. — Mesures qui la remplacent, II, 3o. 

Compagnies franches. Leur organisation, I, 74. 

Conclave. Esprit de vengeance qui a déterminé le parti 
italien dans le conclave, II, 3 11. 

Conquête. Changements opérés par l'esprit deconquête, I, 6. 

Conscrits (organisation des), décrétée au conseil des cinq- 
cents sur le rapport du général Jourdan , 1 , 73. 

Conseil d'état, II, io5. — Comment Bonaparte procé- 
dait dans les discussions du conseil d'état, II, 114. 

Conseil (le) des anciens. Décrète que le corps législatif 
sera transféré dans la commune de Saint-Cloud, I, 243. 

Constitution. Bases de la constitution de l'an 8, II, 46. 
— Mise en activité de cette constitution, II, 57. — Sieyes, 
Roger-Ducos, Cambacérès et Lebrun chargés de l'or- 
ganisation du sénat, II , 62. — Événements qui doi- 



462 TABLE ANALYTIQUE 

vent résulter de la constitution de l'an 8, II, 70. — 
Subversion de la constitution de l'an 8, II, i52. 

Consuls. Proclamation aux Français en nommant Bona- 
parte consul à vie, II, 148. — Deuxième et troisième 
consuls déclarés consuls à vie, II, 1 54. 

Consulaire (gouvernement), II, 73. 

Consulat provisoire, II, 3. — Nouvelle formule de ser- 
ment, II, 35. 

Cornet (le comte de). Sa petite fortune, II, 247* — 
Justification d'un habitué de la forêt de Bondy, II, 246- 
— Statue du citoyen Cornet dans l'Orangerie de Saint- 
Cloud. ( Pièces justificatives. ) 

Cornudet. Son rapport au sénat, et dans quelle cir- 
constance ,11, i5i. 

Corps législatif dissous, II, 233. 

Corps électoraux (des). Substitution aux listes éligibles 
d'électeurs qui n'élisent pas, II, 1 53. 

Couronne de fer (ordre de la). Sa création, II, 95. — 
Bonaparte s'en déclare le grand-maître , ibid. — Nature 
de cet ordre , ibid. — Serment des chevaliers , II , 96. 

Crétet. Se désiste du titre de sénateur, II, 102. — Pour 
quelle raison , ibid. 

Curée (tribun). Sa motion, II, 170. — Combattue par Car- 
not, II, 171. 

Danure (armée du). Ses victoires, I, i65. — Commandée 
par Masséna, ibid. — Réception des drapeaux, I, 167. 

Dessoles. Voyez Lacuée. 

Domingue (expédition de Saint-), II, 3 12. — Jugement 
qu'en porte Bonaparte lui-même, II, 3i5. 

Dubois, préfet de police, signale le premier son zèle, II, 



DES MATIÈRES. 463 

11 8. — Dans quelle circonstance » ibid. — Se rend aux 
Tuileries, et accuse les jacobins, ibid. 
Dupont de l'Eure. Sa réponse à la demande du grenadier 
pensionné par Bonaparte, I, 526. 

Egypte ( expédition d' ) , 26. — Etat de la France par suite 
de cette expédition . I, 35. 

Emprunt force de cent millions, 1 , 76. — Manière dont il 
est réparti, ibid. — Jury taxateur, I, 78. — Empresse- 
ment de la maison Perrégaux, I, 79. — Moyens proposés 
pour rembourser l'emprunt, I, 81. — Facilité donnée aux 
acquéreurs des biens nationaux, ibid. — Proposition de 
Thibault, au nom de la commission des finances, pour 
lever l'emprunt sans recourir au jury taxateur, I, 82. 

— Discussion interrompue par l'événement du 18 bru- 
maire , ibid. — Projet de Doche de Lille , 1 , 83. 

Espagne (le roi d') répond au manifeste de l'empereur de 
Russie, I , i5i. — Remet toutes ses forces navales à la 
disposition des Français, I , i54- 

Etiquettes des anciennes cours rétablies à celle de Bona- 
parte, II, 21 3. 

Fauche-Borel. Ses liaisons avec Barras, II , 35 1. 

Fermon ( Joseph) , aujourd'hui le comte de Fermon des 
Chapellières , II, 109. — L'un des grands faiseurs de 
Bonaparte, ibid. — Appelé au conseil d'état, ibid. — 
Liquidateur général de la dette publique, ibid. — Mot 
attribué à Bonaparte à son égard, ibid. 

Filles purliques. Enlevées par ordre de Fouché, II, 16. 

— Motifs de cet enlèvement, II, 17. — Les filles avant 
le 18 brumaire, II, 18. 

Fouché. Nommé ministre de la police générale en rem- 



l\ 64 TABLE ANALYTIQUE 

placement de Bourguignon, I, 45. — Sa conduite I, 224. 
Suspend de son autorité privée les douze municipalités 
de Paris, I, 254. — Chargé par Bonaparte de surveiller 
les démarches de Gohier, I, 346. — Police de Fouché , 
II, 19. — Son adresse, ibid. —Son entretien avec Bo- 
naparte sur les jacobins, II, 118. — L'assure que les 
jacobins sont étrangers à l'événement du 3 nivôse, ibid. 
— Dresse une liste des malheureux dont il reconnaît 
l'innocence, II, 11g. 

Français de Nantes. Propose la loi rendue contre toute au- 
torité, tout individu qui attenterait à la sûreté du corps 
législatif ou de quelqu'un de ses membres, I, 48. — Fait 
le rapport au nom de la commission des onze, ibid. — 
Abolit les visites domiciliaires chez les propriétaires des 
vignobles, 1 , 1 17. 

François de Neufchateau. Sa nomination au ministère de 
l'intérieur est révoquée, I, 3g. — Pour quel motif, ibid. 

Fructidor (le 18). I, g. — Résultat de cette journée, I, 12. 

Ganilh. Son avis sur le droit de former des listes de jure's, 
II, 78. 

Garât. Adresse de Garât sur la constitution de l'an 8, II, 
53. — Sa conduite au sénat, II, 124. — Défend les 
hommes proscrits par Bonaparte , ibid. 

Ginguené, l'un de nos premiers littérateurs, II, 111. — 
Son entretien avec Gohier au sujet de Bonaparte, ibid. 

Gohier, est appelé au directoire à la place de Treilhard. I , 
22. — Nommé le 3o prairial, installé le i er messidor, 
ibid. — Merlin préside à sa réception , 1 , 23. — Conseil 
de Sieyes ; dans quel dessein , ibid. — . Défend Berna- 
dotte, I, i44- — Lui rend visite avec le général Moulins, 



DES MATIERES. 4^5 

ibid. — Nommé président du directoire le i er vendé- 
miaire an 8, I, 146. — L'honneur de présider la fête de 
l'anniversaire de la république lui est déféré , ibid. — Il 
monte à la tribune nationale du Champ-de-Mars, 1, 148. 
Son discours à M. d'Azara , ambassadeur cf Espagne , I , 
i5o. — Répond le 25 vendémiaire au discours de Bona- 
parte, I, 201 . — Invite Bonaparte à dîner, I, 202. — Ap- 
prend la translation de la résidence du corps législatif à 
Saint-Cloud, I, 237. — Convoque tous les membres du di- 
rectoire, I, 238. — Message de Gohier et de Moulins aux 
conseils des cinq-cents et des anciens, I, 270. — Déclaré 
libre par Louis Bonaparte, I, 344* — Se retire à Antoni , 

I , 346. — Son épitaphe , 1 , 347. — Coup d'œil général 
sur le caractère et la conduite politique de Bonaparte , 

II, 254. 

Gohier (madame) invitée à déjeuner par madame Bona- 
parte, I, 234. — Résultat de sa visite , I, 235. 

IIédouville. Son éloge, II, 32. — Sa conduite , II, ibid. 
Hélène. (Bonaparte à Sainte- ), II, 271. — L'étiquette de 

Sainte-Hélène, II, 286. 
Honneur et patrie, II, 100. 
Hortense. Ses qualités, ses talents, II, 98. 

Jacobins. Accusés de la machine infernale , II, 118. — 

Leur déportation résolue, ibid. 
Jorry , adjudant-général , rayé de la liste des proscrits 

sur la demande de Talleyrand , II, i4« 
Joubert (général). Détrône le roi de Sardaigne, I, 52. — 

Conduite du directoire à son égard , ibid. — Donne sa 

démission, et rentre en activité le 3o prairial, ibid. — 
H. 3o 



/j66 TABLE ANALYTIQUE 

Nommé commandant de la 17 e division, ibid, — Son en- 
tretien avec Gohier, I, 54. — Nommé le 17 messidor gé- 
néral en chef de l'armée d'Italie, ibid. — Son ma- 
riage, 1,55. — Il part pour l'Italie, ibid. — Sa mort, ses 
dernières paroles, ibid. — Derniers honneurs rendus au 
général Joubert, I, 56. — Son mémoire sur les moyens 
de sauver la république. (Pièces justificatives.) 
Jourdan (général). Avantage remporté à la bataille de 
Stokach, I, 33. — Rapport du général Jourdan au conseil 
des cinq-cents sur l'organisation-des conscrits , 1 , 73. — 
Propose de déclarer la patrie en danger, I, 124. — Point 
de vue sous lequel il envisage le renvoi de Bernadotte, 
I, i58. 
Journal des hommes libres , I, 1 1 5. 

Journalistes. Déportés au 18 fructidor, I, i3. — Illégalité 
de cette mesure, I, 14. — De l'importance. des journaux 
dans un gouvernement libre, ibid. — Mandatlancé contre 
les journalistes déportés, I, 16. — Arrestation de plusieurs 
journalistes sur la proposition de Sieyes ,1, 118. — Noms 
des journaux dont les rédacteurs furent poursuivis, ibid. 
Juges. Institution des juges spéciaux pour crimes d'état, 

II, 89. 
Jury. Dénaturé par Bonaparte , II , 84. — Z.èle avec le- 
quel le jury revient sur une première déclaration, II, 
87. — Suspendu à l'époque où éclate la conspiration 
anglaise, II, 188. 
Jury constitutionnaire, II, 39. — Transformé en un sé- 
nat, II, 46. — Grand électorat, II, [\i. 

Rléber (le général). Sa lettre au directoire exécutif de 
France sur la situation de l'armée d'Egypte, I, 184. — 



DES MATIÈRES. 4^7 

Ses victoires , sa réponse aux représentants du peuple , 
195. — Sa mort, ibid. 
Koch. Célèbre publicisle, I, 59. — Ses renseignements au 
sujet du massacre des plénipotentiaires du congrès de 
Rastadt, ibid. 

Lâchée, conseiller d'état. Combat la mesure de proscrip- 
tion prise par Bonaparte contre les prétendus jacobins , 
II, 122. 

Lambrechts. Obligé d'abandonner le portefeuille par in- 
térim de la marine, I, (\i. — Pour quel motif, ibid. — 
Remplacé au ministère de la justice, ibid. — Sa conduite 
au sénat, II, 124. 

Lanjuinais. Sa conduite au sénat, II, 124. — Son opinion 
sur la noblesse , II , 199. — Son caractère , ibid. 

Lebrun. Nommé troisième consul, II, 62. — Sage obser- 
vation sur la noblesse, I, 199. — Justice que rend Bona- 
parte à son caractère , ibid. 

Lefebvre (le général). Remplace le général Marbot dans 
le commandement de la 17 e division militaire , I, 92. — 
Donne sa démission à Bonaparte, 1,242. — Sa harangue 
à l'armée le 26 frimaire an 8, II, 54- 

Légion-d'honneur. Sa création, II, 89. — Adoptée au corps 
législatif le 29 floréal an 10, II, 9$. — En quoi consistait 
cette décoration, II, 94. 

Législatif (corps). Conspiration découverte par les mem- 
bres du directoire, I, 9. — Par quel moyen , ibid. — Per- 
sonnages mis au nombre des conspirateurs ,1, 10. — Jus- 
tification de Camille Jourdan , et observations sur ses 
compagnons d'infortune, I, 11. 
Lenoir-Laroche. Sa conduite au sénat, II, 124. 

3o. 



468 TABLE ANALYTIQUE 

Liberté d'écrire et de parler. Consacrée par le corps 
législatif après le 3o prairial, I, 92. — Projet débattu sur 
la répression des délits de la presse, adopté par le conseil 
des cinq-cents, I, g3. — Rejeté parle conseil des anciens, 

I, 95. — Rapport de la loi du 19 fructidor , qui tenait la 
presse sous la censure du directoire, I, 96. 

Machine infernale, II, 118. — Les auteurs sont décou- 
verts, II, 127. — Punis de mort, II, 128. 

Maisons de jeux. Rouvertes par ordre de Fouché, II, 18. 
— Nouvelles sources de revenus publics, II, ibid. 

Majorats. Leur institution, II, 196. 

Mallet. Sa conjuration, II, 233. 

Manoir. Anoblissement du manoir des hommes titrés , 

II, 204. 

Marbot (le général). Remplace Joubert dans le comman- 
dement de la 1 7 e division , I, 90. — Son renvoi , I, 92. — 
Pour quel motif, ibid. 

Marchand. Son logement à Sainte-Hélène, II, 287. — 
Anecdote, ibid. 

Marchande de modes. Conduite à Ricêtre par ordre de 
Ronaparte , II, 3oi. 

Marchande d'herbes. Conseille à Ronaparte de faire la 
paix, II, 009. — Sa réponse, II, 3 10. 

Maret. Sa conduite, II, 23o. — Ses Mémoires, II, 23i. 

Marie-Louise. Régente, II, 234. 

Menou (général). Jongleries religieuses, II, 25o. 

Merlin (directeur). Sa démission forcée, I, 25. — Ses pro- 
fondes lumières , son impartialité au tribunal de cassa- 
tion, I, 357. 

Messidor. Message adressé le 9 messidor aux deux con- 



DES MATIÈRES. 4^9 

seiis par le directoire , I, 72. — Le corps législatif répond 
le même jour à l'appel du directoire , I, 73. 

Milan. La citadelle se rend à Suwarow, 1,32. 

Milet-mureau (général de brigade). Reçoit par intérim le 
portefeuille du ministère de la guerre , I, 4°* — Promu 
au grad e de général de division , 1 , 4 1 • 

Monges. Son entretien avec Bonaparte, II, 141* — Comte 
de Péluse, II, 202. 

Moniteur. Dément l'enlèvement des filles publiques 
comme un bruit injurieux à l'autorité, II , 17. 

Montgaillard. Auteur de la Revue chronologique deFrap.ce, 
I, 59. — De quel crime il accuse le directoire, ibicl. — Le 
môme , II , 283. — Partialité envers les hommes de la 
révolution (Pièces justificatives) , II. 

Moreau (général ). Prend le commandement de l'armée 
d'Italie à la place de Schérer ; état de cette armée, I, 3i . 
— Battu par Suwarow, I, 32. — Résultat de sa défaite, 
ibid. — Première entrevue de Bonaparte et de Moreau , 
I, 2o3. — Reçoit un damas de Bonaparte, I, 2o5. — 
Investit le palais directorial, 1 , 268. — Accusé comme 
conspirateur, II, 188. 

Moscou (séjour trop prolongé à). Destruction de l'armée 
française, II, 224» 

Moskowa (bataille de la), II, 222.' — Résultat, ibid. 

Moulins (général). Appelé à remplacer Merlin au di- 
rectoire, I, 25. — Son installation, ibid. — Reproche à 
Sieyes le renvoi de Bernadotte, I, i43. — Rend visite à 
l'ex-ministre , I, i44- — S'évade en apprenant le 
triomphe de l'usurpateur , I, 345. 

Murât. Entre au pas de charge au conseil des cinq-cents, 
I, 3n. 



470 TABLE ANALYTIQUE 

Musquis (M. de). Remplace M. d'Azara dans l'ambassade 
d'Espagne , 1 5o. 

Narbonne. Ancien ministre de Louis XVI, II, 214. — Ma- 
nière dont il présente des dépêches à Bonaparte , ibid. 
— Part qu'il a eue au mariage de Bonaparte avec Marie- 
Louise, ibid. 

Nation. Mœurs, opinions, caractères divers des individus 
qui composent une nation, I, 7. — Effets de cette diversité 
dans une révolution, 1,8. — Comment se forment les 
partis; nécessité d'en opérer la fusion dans le corps po- 
litique , ibid. 

Nationale (assemblée). Séance du 23 juin 1789, I, 3n. 

Nelson. Sa manœuvre audacieuse dans la rade foraine 
d'Aboukir , I, 3o. 

Noblesse. Sa création, II, 194. — Discours de Cambacérès 
au sénat, II, 195. 

Paris. Livré aux assiégeants par capitulation autorisée par 
Joseph Bonaparte, II, i38. 

Patriotes de 89, II, 116. — Frappés de proscription, 
ibid. 

Paul I er . Déclare la guerre au roi d'Espagne, I, i5i. 

Pichegrtj. Conspire contre Bonaparte , II , 188. 

Pièces justificatives, I, 363; — II, 336. 

Poniatooski. Bonaparte dit qu'il le destinait pour roi aux 
Polonais, II, 292. 

Prairial. Gouvernement de la république après le 3o prai- 
rial, I, 5o. 

Préfectures ( création des ) , II, 75. 

Préfets. Fonctions comprises dans la procuration d'action 



DES MATIÈRES. 47 * 

dont ils sont investis, II, 76. — Empereurs au petit 
pied, II, 80. 

Presse. De la liberté de la presse , I, 1 5 et 16. 

Prisonniers français en Angleterre, livrés à l'affreux sup- 
plice des pontons, II, 283. 

Proclamation solennelle. Faite à Paris, II, 179. — Cor- 
tège, II, 180. 

Proconsuls. Envoyés parles triumvirs dans toute la France, 
II , 9. — Leur traitement, but de leur mission, ibid. 

Prusse. Son alliance avec la France, en cas de guerre 
contre la Russie , II , 21 5. 

Quinette. Administrateur des domaines, est appelé au 
ministère de l'intérieur, I, 39. 

Réveillère-Lépeaux. Forcé de donner sa démission; pour 
quel motif, I, 25. 

Ramel. Forcé de céder le portefeuille des finances, I, 42. 
— Injustes reproches faits à son administration, ibid. 

Rastadt. Quel fut le sort de nos plénipotentiaires après la 
dissolution du congrès, I, 3o. — Résultat , ibid. — Indi- 
gnation générale ; les Français courent aux armes, I, 58. 

Real. Agent de Ronaparte, I, 226. 

Récamier (madame). Refuse d'épouser un prince de Prusse, 
II, 5o4. 

Réduction progressive des traitements des fonctionnaires 
publics, I, 84. — Le corps législatif donne lui-même 
l'exemple, ibid. — Décret du conseil des cinq-cents, 
1,84- 

Régence (la) chargée delà défense de Paris, l'abandonne 
honteusement II, 235. 



47 2 TABLE ANALYTIQUE 

Regnault de Saint- Jean- d'Angély. Son talent comme 
orateur, II, 107. — Etait le Barrère du conseil d'état, 
ibid. — Anecdote au sujet de sa fête, ibid. — Son en- 
tretien avec Napoléon, II, 108. 

Régnier. Se désiste du titre de sénateur, II, 102. — Dans 
quel but, ibid. — Grand-juge , II, 166. — Son rapport 
communiqué au sénat, ibid. 

Reinhard, Wurtembergeois, est appelé au ministère des 
relations étrangères, sur la proposition de Sieycs, 
I,4i. 

République. Son état de pénurie au 3o prairial, I, 71. — 
Moyens employés pour y remédier, 1, 73. — Sa situation 
au 18 brumaire, I, 173. 

Réunion (ordre de la). Son origine, II, 98. — Sa créa- 
tion, ibid. — En quoi il consistait, II, 99. 

Révolution. Combien de sortes de révolutions , et com- 
ment elles s'opèrent, I, 3. — Révolution de 89, ibid. 

Roberjot, l'un des plénipotentiaires au congrès de Rastadt, 
assassiné, I, 58. — Même appel à la vengeance aux cinq- 
cents qu'aux anciens ? ibid. Voyez Bonnier. 

Roger-Ducos. Installé le 1 3 messidor au directoire, à la 
place de La Réveillère-Lépeaux, II, 25. — Ses fonctions 
antérieures, ibid. — Nommé consul, I, 33o. — Membre 
du sénat conservateur , II, 62. 

Robert-Lindet. Nommé ministre des finances, I, l\'i. — Sa 
conduite au comité de saluî public , ibid. 

Roederer. La part qu'il a eue au 18 brumaire, I, 244- — 
Nommé sénateur, II, 104. — Ses rapports en sa qua- 
lité de conseiller d'état sur la création de la légion d'hon- 
neur et l'organisation des préfectures, II, 75. — Les 
anniversaires du 18 brumaire (Pièces justificatives). — 



DES MATIÈRES. ^3 

Se désiste du titre de sénateur, II, 102. — Dans quel 
but, ibid. 

Savoye-rollin. Vote le rejet du projet de la Légion d'hon- 
neur, II, 91. 

Schérer (général). Prend le commandement de nos ar- 
mées, I, 3i. — Marche de défaites en défaites, ibid. 

Sciences et arts. Motifs des encouragements qui leur sont 
donnés , II , 82. 

Scissions, 20. — Fatal résultat de cette mesure, I, ai. 

Sénat. Comblé de faveurs, II, io4» — Sanctionne l'acte 
de Bonaparte qui met en surveillance , hors du territoire 
européen, cent trente Français, II, 126. — Le sénat 
s'accroît subitement, II, 1 55. — Sa désorganisation, 
ibid. — Transformation d'un corps inéligible dans une 
collection de candidats réservés aux plus hauts emplois, 
II, 161. — Son vœu déclaré le vœu du peuple, II, 162. 
Invitations indirectes du sénat pour engager Bonaparte 
à se saisir du pouvoir, II, 167. — Explication demandée 
par Bonaparte, II, 168. — Assentiment du sénat, II, 
171. — Proclame Bonaparte empereur, II, 179. — 
Communication au sénat des traités entre l'Autriche 
et la Prusse, II, 216. — Prononce la déchéance de l'em- 
pereur. 

Sénatus-conscltes (régime des). II, 116. — Sénatus- 
consultes du 18 floréal an 10, II, 157. — Sénatus-con- 
sulte organique du 16 thermidor an 10, qui déclare 
Bonaparte consul à vie, II, 148. 

Sieyes. Déclaré par les journaux le plus grand ennemi de la 
liberté, I, i4« — Dénoncé conspirateur, 1, 1 5. — Sa prési- 
dence, 1,34* — Sa conduite, 1,36. — Résultats fâcheux de 
son élection, ibid. — Caractère de Sieyes, 1, 37. — Ses 



4^4 TABLE ANALYTIQUE 

craintes, I, 38. — Entretien de Gohier et de Sieyes, ibid. 

— Discours de Sieyes au Champ-de-Mars, 1, 112. — Les 
journaux le stigmatisent comme un ennemi des répu- 
blicains, I, 1 15. — Conduite de Sieyes dans une réunion 
de députés chez Barras, I, 122. — Reproches qui lui sont 
adressés au sujetde la démission de Bernadotte, I, i43. — 
Son cours d'équitation, I, 238. — Nommé consul, 1, 33o. 

— Relation de Bonaparte sur la manière dont Sieyes a 
disposé de la caisse du directoire, II, 3. — Sieyes aspire 
à une plus haute fortune , II , 6. — Ses paroles à Bona- 
parte, ibid. — Domaine de Crosne donné à Sieyes, II, 
7. — Ses équivalents, II, 8. — Constitution proposée 
par Sieyes, II, 39. — Son motif, II, 58. — Observa- 
tions de Bonaparte sur ce projet, II, 42. — Désappointe- 
ment du grand électeur futur, II, 44* — Nommé mem- 
bre du sénat conservateur, II, 62. — Appuie le projet 
de déportation résolu par Bonaparte , II , 1 23. 

Sociétés politiques. Leur restauration proclamée par Cor- 
net comme une victoire remportée parles républicains, 
1,96. — Qualifiées, par le même, temple oh doit être en- 
tretenu le Jeu sacre' du patriotisme; leur reconnaît le droit 
qu'elles ont de s'assembler, I, 98. — Interdit l'entrée 
de la salle du Manège à l'une d'elles en y plaçant une 
sentinelle, ibid. — Dénonciation de Courtois concertée 
avec Sieyes , 1 , 99. — Dernière séance tenue au Ma- 
nège, I, 108. — La société se transporte dans la rue 
du Bac; continuelles inquiétudes du directeur Sieyes, 
1 , 109. — Fermeture de la réunion de la rue du Bac , I, 
1 10. 

Staël ( madame de ). Son exil , I, 5o 1 . — Petite guerre de 
Bonaparte , ibid. 



DES MATIÈRES. 4 7 5 

Steklers. Les hussards de Steklers sont exterminés par 
les Français, I, 6o. 

Suwarow. Sa victoire sur le général Joubert , I, 56. — Son 
entrée à Altorf, 1, 162. — Défait et mis en fuite par Mas- 
séna, I, 16g. 

Syndicat (billets du), 1 , 86. — Commission de commerce 
formée pourrégulariserleurémissionetleur rentrée, ibid. 

Talleyrand, ministre des relations extérieures. Ses ta- 
lents; crainte et confiance qu'ils peuvent inspirer, ï, 
240. — Services rendus à la république lorsqu'il a eu 
le portefeuille, ibid.— Ses ennemis forcent le directoire 
d'accepter sa démission ; il devient l'un des principaux 
instruments de Bonaparte au 18 brumaire, ibid.— Mo- 
tifs de sa disgrâce sous Bonaparte, I, 94,-j. 

ïalot. Son discours au conseil des cinq-cents, I, 3oo.— 
Demande que les troupes qui sont à Saint-Cloud soient 
déclarées faire partie de la garde du conseil des cinq- 
cents, I, 3oi. 

Toisons d'or ( création de l'ordre des trois ), II , 96. — 
Nombre des chevaliers, II , 97. — Mal accueillie des 
membres de la Légion-d'Honneur, II, 97. 

Topino-Lebrtjn. ( Voyez Ceracchi. ) 

Tribunat. Son abolition, II, 190. 

Trifmvirs. Leur installation , II, 10. — Première liste de 
proscription , II, 10. — La déportation est convertie en 
exil, II, i4« — Epuration, II, 20. 

Trcguet (contre-amiral). Sa conduite dans son ambassade 
d'Espagne, 1 , 52. — Se trouve à son retour sur la liste 
des émigrés; obligé de se retirer en Hollande, ibid. — 
Son rappel , ibid. 



3^6 TABLE ANALYTIQUE DRS MATIERES. 

Usurpation du pouvoir constituant, II, 34- — Nouvelle 
formule de serments, II, 37. 

Washington. Le tableau de sa conduite met Napoléon en 
fureur, II , 294. 



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